On fabrique encore des chaussures en France !

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3200

Avec la kyrielle de fermetures et de délocalisations, on avait presque oublié que certains industriels continuaient à produire en France. Recentrés sur le haut de gamme, ces survivants parient sur les nouvelles technologies et la mise en place du label made in France.

Romans veut encore y croire. Un grand panneau « Bienvenue dans la capitale de la chaussure de luxe » accueille le visiteur à l'entrée de cette ville de 33 000 habitants, nichée sur les collines drômoises. Et ce n'est pas seulement une enseigne héritée du passé. Après quinze ans de crise du secteur (ponctués par les restructurations et les fermetures spectaculaires), plusieurs signaux positifs redonnent un peu d'espoir aux industriels de la chaussure française et surtout au bassin romanais, l'un des fiefs historiques de la filière. Premier signe d'embellie : pour la première fois depuis quinze ans, la production française (27 millions de paires et 850 millions d'euros en 2009) a progressé de 2 % en six mois. L'inflexion, pour être minime, n'en est pas moins remarquable.

Seconde bonne nouvelle : l'ouverture d'un site de production. Jacques Royer, le spécialiste de la chaussure sous licence, vient de relancer un atelier en périphérie de Romans, pour y fabriquer ses chaussures de marques Stéphane Kélian et Charles Jourdan, rachetées en 2007 et en 2009. Enfin, la Fédération française de la chaussure travaille sur une structure d'accompagnement de jeunes entreprises (lire page 45) qui pourrait voir le jour dès 2011. L'objectif est d'y accueillir de jeunes créateurs pour relancer le secteur. Faut-il voir les prémisses d'une nouvelle dynamique ? Sans doute. « Les délocalisations sont irréversibles dans nos métiers, reconnaît Jean-Louis Renaudin, le président de la fédération. Mais la production de chaussures a bel et bien une place en France. » Des fabricants, comme J.M. Weston, Arche, Paraboot ou encore Repetto, ont en tout cas su trouver un modèle économique permettant de conserver une fabrication française, tout en résistant à des coûts de production quatre fois moins élevés dans les pays du Maghreb et vingt fois moindres en Asie ! Et là pas de secret ! Pour survivre, ces fabricants ont cherché les niches les plus rentables. J.M. Weston et Clergerie se sont positionnés sur le haut de gamme. Samson et Luxat sont devenus les rois de la chaussure de confort. Quant à Derville et Belloe, ils se sont fait un nom dans le sur-mesure.

Ces créneaux, éloignés de la grande consommation, avec des tarifs dépassant les 150 euros la paire, leur permettent de préserver leur marge... au prix d'investissements réguliers dans les outils de production. « Il faut savoir évoluer et se remettre en cause, quitte à changer nos façons de travailler. Mais sans faire de concessions sur la qualité », explique Emilio Martin, le président du directoire de la Romanaise de la chaussure, à la tête des marques Robert Clergerie et Joseph Fenestrier. Le groupe, qui réalise 21 millions d'euros de chiffre d'affaires et emploie 220 salariés, a déboursé près de 1 million d'euros ces cinq dernières années dans l'achat de machines automatisées de découpe aux couteaux. Un investissement qui a permis de gagner en réactivité et d'économiser 10 % sur les quantités de matières utilisées. L'isérois Paraboot et l'alsacien Heschung ont aussi adopté cette solution, jugée plus souple et moins onéreuse que celle de l'emporte-pièce. Dans le sur-mesure, de jeunes sociétés comme Derville ou Belloe vont jusqu'à la personnalisation complète de la chaussure. Elles se sont équipé de scanners, enregistrant en trois dimensions la morphologie des pieds.

LA PERTE DES MÉTIERS PÉRIPHÉRIQUES, UN DANGER

L'une des clés de leur modèle repose également sur la valorisation du « made in France » à l'international. À l'image de Clergerie, qui réalise désormais 70 % de ses ventes à l'étranger, Samson, le leader français de la chaussure de confort (marques Elantine, Ombelle, Artika et Hasley), a misé sur l'export pour étoffer ses ventes. Parti de zéro il y a trois ans, le groupe choletais réalise aujourd'hui 20 % de ses 15 millions d'euros de chiffre d'affaires hors de France, grâce à cinq commerciaux et à une dizaine d'agents. « Le made in France est un argument commercial immense pour nous », insiste Bernard Quenehervé, le patron de Samson et de ses 180 salariés, qui espère bientôt pouvoir arborer un label officiel.

Pour maîtriser leurs ventes, les fabricants ont développé leur réseau de magasins avec, pour certains, un site internet. Heschung a investi près de 100 000 euros pour lancer sa boutique en ligne. « À terme, nous espérons que le site générera 1 million d'euros de chiffre d'affaires, l'équivalent d'un magasin », explique Pierre Heschung, le PDG éponyme de cette société de 13 millions d'euros de chiffre d'affaires.

Mais les fabricants français se heurtent aussi à des difficultés structurelles : la perte de métiers périphériques et la raréfaction de main-d'oeuvre qualifiée. « Beaucoup d'ouvriers licenciés se sont reconvertis et ne veulent plus entendre parler de la chaussure aujourd'hui », reconnaît Evelyne Duclos-Neirtz, la directrice de collections des marques Kélian et Jourdan. Sans leurs compétences, pourtant, relancer la chaussure de luxe à la française ne restera qu'un doux rêve...

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