« On a trop peu parlé de croissance »

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3284

VOTE . À quelques jours du second tour, nous nous sommes glissés dans les conversations des salariés et des patrons de l'industrie. Un sentiment commun apparaît, celui de la désillusion.

Deux jours après le premier tour de l'élection présidentielle, Chartres respire l'indolence des débuts de vacances scolaires. Entre collègues, on commente un peu, mais pas trop, les résultats du premier tour. « Je sais pour qui il vote, on s'engueule souvent! », s'amuse un technicien parti déjeuner avec un collègue. « On garde notre avis de citoyens pour nous », glisse le président du Medef d'Eure-et-Loir. Rencontrés au fil de la journée, salariés et patrons de l'industrie attendent beaucoup du prochain président de la République, mais sans vraiment y croire, entre espoir et résignation.

 

8H45 L'attentisme des entreprises

Calme plat sur la place des Épars, au coeur de la ville. Au troisième et dernier étage d'un bâtiment tristounet caché à l'arrière d'une cour, dans les locaux de la CGPME d'Eure-et-Loir, Sylvie Lajonie, sa secrétaire générale, se désole. « Il y a quelques jours, à la réunion du comité de suivi du financement de l'économie à la préfecture, on nous a prévenus que les signaux d'avril étaient mauvais, avec une forte chute de l'intérim. » Cette cellule, mise en place en pleine crise de l'automne 2008, a été saisie, depuis son origine, par 214 entreprises du département rencontrant un problème de financement. « Environ 60% des dossiers ont trouvé une issue positive! Cela veut bien dire que ces entreprises n'étaient pas pourries, comme le disaient les banquiers qui avaient refusé de les aider. » Pour Sylvie Lajonie, la banque de l'industrie de Nicolas Sarkozy ou la banque publique d'investissement de François Hollande vont dans le bon sens. « Il faut des dispositifs de financement de l'industrie plus forts que ceux d'aujourd'hui. Mais ils doivent absolument être rattachés aux territoires. » Elle regrette cependant que, pour chaque élection présidentielle, le monde économique soit attentiste. « En plus, on est en pleine crise économique, tout cela pèse lourd sur les projets d'investissements et surtout d'embauches. Où voir une sortie de crise ? »

 

10H30 La colère des syndicats

Un peu plus loin, au premier étage de l'abbaye Saint-Brice, les drapeaux rouges de la CGT flottent au vent. Sur les vitres, des autocollants et des tracts barrent la vue. « Non à l'expulsion de la CGT de ses locaux. » La ville de Chartres, propriétaire, souhaite récupérer les lieux. À l'intérieur, des représentants CFDT, CGT, Unsa et FSU présentent le programme détaillé du 1er Mai de Chartres. Les revendications tournent autour du partage des richesses, de la retraite à 60 ans, des conditions de travail. Du classique. Pas question de soutenir l'un des candidats. « On veut garder notre liberté de contester les réformes à venir », explique un syndicaliste. Posture difficile à tenir alors que, la veille, Nicolas Sarkozy a annoncé qu'il organiserait un 1er Mai pour célébrer le « vrai travail ». « Le 1er Mai est la journée internationale des ouvriers, c'est un jour apolitique, proteste Éric Fraipont, le secrétaire départemental de la CFDT. Il est choquant qu'un président de la République l'utilise à des fins électorales. » Le secrétaire départemental de la FSU s'insurge également : « Il n'y a pas de vrai et de faux travail, mais des travailleurs qui ont du travail et d'autres qui en sont privés. »

 

12H Le « vrai travail » au menu

Les premiers salariés des usines environnantes arrivent au Papooze, un vaste restaurant vitré au coeur de la zone industrielle Jardin d'entreprises, à l'est de Chartres. Jean-Marc, chargé d'affaires export dans une société de détendeurs à gaz, ira voter au second tour, mais « sans espoir économique. Si on avait un tissu de grosses PME comme en Allemagne, on aurait plus de chances de conserver son emploi. » Arnaud Prieur est salarié d'un bureau d'études : « Les Chinois devraient être soumis aux mêmes normes que nous! » À l'intérieur, trois techniciens d'archives d'Everial, une importante société d'archivage, finissent leur repas. « J'ai commencé à travailler à l'âge de 15 ans, raconte Didier Alamichel, 53 ans. Je fais un métier pénible et on reporte ma retraite de deux ans ? La justice sociale, c'est 42 ans de cotisation pour tout le monde, puis on part. » Il est surpris que les jeunes, au boulot, votent Marine Le Pen. Mais reconnaît que lui qui a le coeur à gauche, a failli glisser un bulletin FN dans l'urne. Petit échange avec ses collègues sur les étrangers... Derrière eux, Jean-Jacques Brunet s'est collé à la télévision qui diffuse le discours de Nicolas Sarkozy à Longjumeau. Distributeur de poêles à bois norvégien, l'homme de 68 ans est en colère : « Les gens qui n'ont pas de travail, ce seraient des fainéants ? J'ai travaillé vingt-huit ans dans une société textile. Je me suis retrouvé au chômage à 57 ans. Je l'ai vécu âprement, comme un deuil. Il faut rebondir après ça, et ce n'est pas donné à tout le monde. Il y a quelques vrais assistés, mais peu. Il y a surtout de la souffrance. » À 58 ans, Jean-Jacques Brunet a créé une société, puis une autre à 65 ans.

 

15H50 Le pouvoir aux régions

À Gellainville, « 500 habitants, 1 300 salariés » comme le clame le maire non loin des flèches de la cathédrale, la campagne électorale a repris ses droits. François Bonneau, le président socialiste de la région Centre, fait la tournée des entreprises soutenues par sa collectivité. Aujourd'hui, il fait étape chez Prodex (16 salariés), qui fabrique des profilés élastomères et thermoplastiques pour le BTP. « On aimerait passer de 15% de chiffre d'affaires à l'export à 40% d'ici à l'année prochaine », explique Jacques Lavergne, le directeur général. La Région l'a aidé à financer un poste de directeur export. François Bonneau défend évidemment la proposition socialiste de donner plus de pouvoir aux régions : « La Région s'occupe de formation, d'innovation et recherche, d'investissements. Elle est l'échelon pertinent pour le développement industriel ». Le chef d'entreprise, lui, aimerait que les bénéfices réinvestis dans les sociétés ne soient pas taxés. « Je crois qu'un candidat le propose, non ? » Les deux, en réalité.

 

18H30 Les patrons se font peur

Retour à Chartres, au siège du Medef et de l'UIMM d'Eure-et-Loir. Une soixantaine de chefs d'entreprise écoutent attentivement le cours d'économie de Régis Platel, le directeur des études économiques de l'UIMM. « Les perspectives françaises sont très contraintes par le contexte international », assène-t-il à son auditoire discret. Au buffet, les langues se délient. Michel Guerton, le président de l'UIMM départementale, dirige une entreprise de 80 personnes. Il aimerait « plus de continuité dans la politique industrielle, notamment dans l'éolien », qui est son secteur. « On a parlé de redistribution des richesses sans dire comment on générait ces richesses », regrette Jean-Baptiste Gilbert, le dirigeant d'Agram (matériel agricole, 110 salariés). François-Xavier Huille, le président départemental du Medef, se dit très déçu par la campagne : « On a trop peu parlé de croissance. On se résigne à gérer l'existant, dans le cadre européen. Les deux candidats feront la même chose, ils auront peu de marges de manoeuvre et ne peuvent réaliser que des corrections à la marge. C'est pour ça qu'ils dérivent sur les questions de société. »

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