Nucléaire: bras de fer entre des grands patrons allemands et Angela Merkel
Le 23 août 2010 par Yann Le HouelleurDans une lettre ouverte qu’ont publiée plusieurs journaux outre-Rhin, une quarantaine de patrons ont fustigé la récente décision prise par la chancelière de taxer lourdement la filière nucléaire. Mais de telles pressions ont peu de chance de faire plier le gouvernement car il existe un consensus au sein de la société allemande : la fin des centrales atomiques d’ici 2020.
Une lettre ouverte, publiée dans la presse en guise de publicité, et signée par «un collectif» de quarante patrons de grands groupes industriels : l’initiative aura fait date, en Allemagne, le 22 août 2010. Parmi ces groupes : Thyssen Krupp, BASF, RWE, etc.
Les auteurs de ces lignes destinées à la chancelière Angela Dorothea Merkel s’inquiètent de «l’avenir de l’Allemagne en tant que site industriel». Au siège du BDI, l'équivalent du MEDEF à Berlin, un chargé des relations avec la presse se contente de déclarer: «Nous avons été surpris par la polémique que nous avons déclenchée. Or, nous entendions simplement débattre de ces questions essentielles que sont la compétitivité de nos entreprises et le développement durable.»
La cause de l’homérique colère patronale? L’obstination manifestée par «la dame de fer germanique» à taxer la filière nucléaire afin de contribuer au financement du plan d’économies déployé par son gouvernement il y a quelques mois. Cette taxe est doit drainer 2,3 milliards d’euros par an vers les caisses de l’Etat dès 2011.
Etrange et complexe situation que ce bras de fer entre Angela Merkel et ces industriels dont elle est pourtant censé avoir la sympathie. Elle est en effet à la tête d’une coalition comprenant des représentants d’une formation politique ancrée à droite, le Parti Libéral, le FDP. (La coalition actuellement au pouvoir rassemble les Chrétiens Démocrates, l’Union Chrétienne-sociale de Bavière et le FDP.)
17 centrales en fonctionnement
Mais ces tensions parvenues à leur comble concernent un sujet politiquement très sensible en Allemagne : la sortie du programme nucléaire, entérinée par le Bundestag (Parlement) en 2001. L’Allemagne ne mettra plus en service aucun réacteur nouveau, les autorités s’engageant à entretenir, jusqu’en 2020, un parc nucléaire vieillissant.
Les 17 centrales actuellement en fonctionnement subviennent encore à 28 % des besoins énergétiques. Plusieurs d’entre elles sont à bout de souffle. Certaines ont même dû subir des interruptions pour des raisons de sécurité. Toutefois, tout un pan de l’industrie germanique caresse le rêve de voir les autorités encourager une soudaine renaissance du nucléaire, pour la raison suivante : stimulées par de fortes aides publiques, les énergies renouvelables coûtent nécessairement bien plus cher que la production d’électricité d’origine atomique. Dans leur lettre ouverte au gouvernement fédéral, les patrons en colère ne manquent pas de mettre le doigt sur la plaie des «surcoûts que génèrent ces énergies».
«Un véritable traumatisme»
Angela Merkel n’avait-elle pas laissé planer, jadis, un certain flou en expliquant, fort habilement, que le nucléaire s’apparentait à une passerelle en attendant que les énergies renouvelables soient à même de prendre le relais ? Vivant en Allemagne depuis plusieurs années, Régis Présent Griot dirige La Gazette de Berlin, l’un des seuls médias francophones en Allemagne. Passionné par les questions énergétiques, il fournit quelques éléments pour un meilleur décryptage de la situation. Selon lui, la part de l’éolien dans la matrice énergétique allemande atteint 16 % et celle du solaire environ 1,3 %.
D’ici quelques années, l’énergie éolienne devrait même représenter 20 %. «Or, pratiquement personne, dans ce pays, ne tient à remettre en cause le consensus politique autour de ce rôle moteur que sont appelées à jouer les énergies renouvelables.» En matière d’énergie nucléaire, l’opinion publique allemande, témoigne Régis Présent-Griot, est aux antipodes de ce que ressent la population française. «Les Allemands éprouvent un véritable traumatisme vis-à-vis du nucléaire, ne s’étant jamais remis du choc provoqué par le drame de Tchernobyl.»
Par ailleurs, rappelle-t-il, Angela Merkel a aussi la fibre écolo, et elle n’est pas du genre à plier sous quelle que pression que ce soit, «soucieuse avant tout de rester en prise avec ses administrés». De 1994 à 1998, ne fut-elle pas la ministre fédérale de l’Environnement?
Le cas de Siemens
Selon Régis Présent Griot, la lettre ouverte publiée dans les journaux samedi dernier s’apparente donc à un coup d’épée dans l’eau. «L’opinion publique, dans ce pays, n’est pas prête à changer d’avis. Elle veut vraiment tourner la page du nucléaire.» Certes, le géant allemand de l’énergie qu’est RWE, par la voie de son patron, Jurgen Grosmann, se plaint d’avoir plus de succès en matière de nucléaire à l’étranger que dans son berceau. Mais comme le fait observer Régis Présent Griot, «de nombreuses industries, tout en évoluant dans le nucléaire, font des affaires florissantes avec les énergies renouvelables, à commencer par Siemens devenu l’un des principaux fabriquants mondiaux de turbines éoliennes.»

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