« NOUS MANQUONS DE BELLES ETI POUR CONQUÉRIR CE MARCHÉ »
Par PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE BYS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3231
© JÉRÔME MARS / JDD / SIPA
Jean-Pierre Raffarin est l'un des politiques français fréquentant le plus la Chine et ses autorités. L'ex-Premier ministre y est surtout un propagandiste de la diplomatie économique hexagonale.
Comment aborder le marché chinois ?
La pire erreur est de faire preuve d'arrogance et de sous-estimer la dimension culturelle des relations, qui est primordiale. Cette mauvaise pente peut être encouragée par le pragmatisme des Chinois, qui laisse penser à l'observateur distrait qu'ils agissent uniquement de façon rationnelle. Or il n'en est rien. Le fond de la culture chinoise est complexe, au sens qu'Edgar Morin donne à ce terme. Dans le système de pensée chinois, la valeur relative est dominante. Face à cela, les Occidentaux, en particulier les Français, ont tendance à figer les pensées, les actes, alors qu'en Chine rien n'est jamais définitif.
Ce type d'incompréhension peut-il conduire à rater des affaires ?
Oui, car cela crée des conflits qui n'ont pas lieu d'être. En Chine, il faut toujours avoir en tête que la vérité est plurielle. J'y vais depuis 1971. J'y ai vu des entreprises réussir, d'autres échouer, et aucun critère rationnel ne me permet de dire « celui-là va réussir » ou « tel autre échouera à coup sûr ». Chaque fois que vous croyez découvrir une vérité, n'oubliez pas que le contraire peut être aussi vrai.
Est-ce à dire qu'il est impossible de se comprendre ?
Non. Au fil du temps, je me suis fait de solides amitiés en Chine. Pour créer une relation de confiance, il faut investir beaucoup de temps. C'est le secret, dans la vie privée mais aussi dans les affaires. C'est d'autant plus compliqué pour les entreprises qu'elles veulent des retours sur investissement rapides. Gare à ne pas griller des étapes !
Vous allez souvent en Chine. Y percevez-vous une envie de France ?
Les Chinois aiment la culture, l'histoire de France. La Révolution française les passionne. Pour eux, notre société est fertile. Ils ont un véritable appétit pour la France, qui a des cartes à jouer. Certaines de nos entreprises y ont remporté de belles réussites, je pense à des grandes entreprises comme Schneider Electric, par exemple, ou des petites comme le chocolatier Jean-Paul Hévin, qui est train de s'implanter à Shanghai.
Une entreprise française est donc reçue à bras ouverts ?
Ce n'est pas si simple. Je connais aussi des entreprises qui ont échoué. Le plus grand risque pour nous, c'est que les Chinois préfèrent notre culture mais qu'ils achètent des produits allemands. Nous manquons de belles entreprises de taille intermédiaire (ETI) pour conquérir ce marché.
Le gouvernement semble vouloir développer le marché intérieur désormais. À côté des machines allemandes, les Français ne peuvent-ils pas réussir à vendre leurs produits de grande consommation ?
Naturellement, la France profite d'une bonne image dans les industries du luxe et de la beauté. Nous avons aussi des atouts dans les télécoms, l'énergie, les transports ou l'environnement. Un de nos points forts en Chine est dans la santé. Les universités de Strasbourg et de Nancy notamment ont signé des partenariats avec leurs homologues chinois. Résultat : il y a une grande francophilie dans le monde de la santé chinois. Le ministre de la Santé chinois est francophone et il n'est pas isolé. Dans certains hôpitaux de Shanghai ou Wuhan, on peut se faire soigner dans notre langue. Nos deux pays ont intérêt à travailler main dans la main dans ce domaine d'avenir.
Les entreprises qui veulent investir en Chine sont très inquiètes de l'aléa juridique. Peuvent-elles espérer une amélioration de ce côté ?
C'est un sujet difficile, même s'il faut reconnaître que nous progressons. Le droit chinois reflète les différences de culture dont je vous parlais. Juste un exemple : un Chinois ne comprend pas pourquoi la copie est pénalement répréhensible, puisque dans sa civilisation c'est rendre hommage, c'est un acte de respect et de progrès parmi les plus prestigieux. La règle multilatérale, pour importante qu'elle soit, ne suffira pas. Il faudra en passer par des règles bilatérales. Quand l'Europe ouvre ses marchés, elle souhaite obtenir quelques réciprocités. C'est l'intérêt mutuel et la Chine doit faire de même. Il y a des résistances, elles ne vont pas disparaître. Mais nous sommes sur la bonne voie.











