Nobel d'économie: des critiques du tout marché sont primés

Le 12 octobre 2009 par Christophe Bys
Elinor Ostrom
© Indiana University

Pour la première fois, une femme obtient le prix Nobel d’économie. Elle le partage avec Oliver Williamson, un auteur qui a établi que le marché n’était pas la panacée en matière de coordination des activités humaines. Sous certaines hypothèses, l’organisation est plus adaptée. Ce n’est sûrement pas un hasard si cette récompense intervient après un krach financier d’ampleur.

Sur un point, les Nobel restent fidèles à leur conservatisme. Les deux lauréats du prix Nobel d’économie enseignent dans des universités des Etats-Unis. Il est vrai que le pays de l’Oncle Sam et d’Obama restent prépondérants en matière de recherche dans ce domaine. Plus original est le choix des deux lauréats de cette année : Oliver Willisamson et Elinor Ostrom, la première femme à obtenir un Nobel d’économie.

Le premier n’est pas un inconnu des tenants de l’économie institutionnelle. Cela fait presque 15 ans que son nom est murmuré comme possible nobelisable. Il aura donc dû attendre de fêter ses 77 ans pour décrocher le prix et peut être une crise financière mondiale qui jette un éclairage particulier sur les travaux de cet héritier de R. Coase, auteur d’un célèbre article « The nature of the firm », publié en 1937 et qui lui valu un Nobel d’Economie en 1991.

L’un et l’autre ont critiqué la théorie néoclassique. Celle-ci montre que sous certaines hypothèses le marché est la meilleure solution pour coordonner l’activité économique. Coase dans son célèbre article établissait que dans certaines situations où justement ces hypothèses du modèle néo classique ne sont pas vérifiées l’entreprise avait sa raison d’être.

Williamson a systématisé, en quelque sorte, cette intuition initiale. Un de ses livres les plus connus s’appelle « Markets and Hierarchies » (marchés et hiérarchies, en français on dirait plutôt marchés et organisation). Tout un programme.

Pour Williamson, les agents économiques n’ont pas la rationalité parfaite que leur prête les économistes néo classiques. Williamson est l’homme de la rationalité limitée, un concept inventé par Herbert Simon (encore un prix Nobel). En outre, l’ « homo economicus » de Williamson est opportuniste : il cherche avant tout son intérêt.

Régulation : le marché n’est pas l’alpha et l’omega

Une fois ces hypothèses posées, son travail consistera à comprendre pourquoi le marché est parfois le meilleur moyen d’organiser les transactions économiques, et pourquoi, dans d’autres circonstances l’organisation est préférée. Le cœur de son explication repose sur le concept de coût de transaction. Il s’agit de l’ensemble des dépenses – réelles ou d’opportunité – que doit consentir l’agent qui va sur le marché. Williamson montre que sous certaines conditions il est préférable de recourir à l’organisation qu’au marché. En simplifiant à outrance cette théorie riche, chaque fois qu’un agent a besoin d’un bien rare, le marché n’est pas efficient. De même, les routines expliquent le recours à l’entreprise. Quand un agent a besoin régulièrement d’un bien ou d’un service, il préfère internaliser sa production, plutôt que d’aller chaque jour sur un marché l’acheter.

Autrement dit, le marché n’est pas l’alpha et l’oméga pour réguler l’activité économique. Cela n’a peut être pas l’air de rien, mais d’un point de vue théorique, c’est une pierre dans le jardin des tenants purs et durs du tout économique. A l’époque des travaux de Williamson, la toute puissante école de Chicago (Gary Becker en tête) prétendait expliquer toutes les aspects de la vie des Hommes par un raisonnement marchand. La force et peut-être la faiblesse de Williamson est peut-être à chercher – et à trouver - du côté de sa fidélité malgré tout au modèle néo classique. Il ne le remet pas en cause fondamentalement, il cherche les conditions dans lesquelles il ne s’exerce plus. Certains travaux français – l’école de la régulation, et plus encore l’économie des conventions – critiqueront ces présupposés épistémologiques. Là encore en simplifiant, ces économistes reprochent à Williamson de ne pas aller assez loin dans la critique du modèle néo-classique. Ces auteurs proposent un cadre théorique alternatif pour rendre compte des motivations de l’action humaine.

Quant à Elinor Olstrom, reconnaissons que jusqu’à ce jour, elle était beaucoup moins connu que Williamson. Le jury suédois qui l’a mise à l’honneur, met en avant comment son travail « a démontré comment les co propriétés peuvent être efficacement gérées par des associations d’usagers ». Une indication qui laisse supposer une filiation avec le courant néo institutionnaliste dont Williamson apparaît comme le chef de file. En 2009, les jurés du Nobel d’économie semblent nous dire : « le marché ne peut pas tout ».


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2 réactions

georg | 12/10/2009 - 20H54

Enfin la reconnaissance scientifique d'une limite de fameux Marché qui devait régler tous les problèmes du monde par magie!

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Jean-Louis PC | 12/10/2009 - 20H29

Voilà qui ne va pas arranger les relations du Jury Nobel avec la droite américaine qui le tient pour un nid de dangereux gauchistes et qui lui reprochait déjà d’avoir donné le prix de la Paix au « communiste » Obama? De fait, tout se passe comme si de façon têtue, les économistes neo classiques avaient résolu de soigner l’économie de la maladie du libéralisme. Citons quelques lauréats du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel : John Arrow 1972, Herbert Simon 1978, Lewis 1979 Gérard Debreu 1983, Maurice Allais 1988, John Nash Nash 1994, Amartya Sen 1998, Georges Ackerloff - Joseph Stiglitz 2001. Ces économistes réputés éminents et distingués sauf le dernier nommé qui se mêle de ne pas rester dans les nuées de la théorie, ont contribué à démanteler les hypothèses de base du corpus idéologique libéral, montré l’inexistence de la loi de l’offre de la demande, l’inefficacité de la concurrence et l’absurdité de la libéralisation. Nous, dans le sud nous sommes demandeur d’un traitement moins homéopathique.

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