" Ne pas protéger le consommateur de la hausse des prix "
Par Propos recueillis par Virginie Lepetit et Pierre-Olivier Rouaud - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3070Il est urgent d'économiser l'énergie. Claude Mandil, qui vient juste de quitter la direction de l'Agence internationale de l'énergie, le martèle. Pour lui, cette priorité n'est pas encore entrée dans les mentalités des consommateurs.
Pensez-vous que le coût élevé de l'énergie soit une chance pour l'industrie ?
C'est une opportunité dans beaucoup de secteurs et un facteur positif pour les énergies renouvelables. Mais si cela n'est pas trop douloureux dans un pays comme la France, pour les pays les plus pauvres, c'est une catastrophe. C'est pourquoi il faut partout mettre en place des économies d'énergie pour peser sur la demande. Le prix du pétrole a été multiplié par quatre en quatre ans ; celui du gaz a suivi, l'électricité aussi... Mais la consommation, elle, n'a pas baissé.
L'efficacité énergétique peut-elle encore progresser ?
Les marges d'économies restent considérables partout : dans l'habitat, les usages domestiques et même l'industrie. Et je parle de marges rentables, d'investissements avec un payback court, quelquefois un an. S'ils ne sont pas réalisés, c'est que les signaux de marché sont trop faibles. Je vais prendre un exemple, celui d'un achat d'ordinateur. On s'intéresse à ses performances, mais sa consommation d'énergie n'est pas un argument de vente. Il y a des cas où c'est aux gouvernements d'agir.
Comment, par la fiscalité ?
Ou la normalisation. Les solutions doivent être spécifiques à chaque pays. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) a proposé au G8 un « watt initiative » : la mise sur le marché d'appareils ne consommant qu'un watt en veille, quand certains, aujourd'hui, en consomment jusqu'à quinze.
Peut-on fixer des objectifs en matière d'économies ?
Le scénario visé par l'AIE est, pour 2050, de maintenir les émissions mondiales de CO2 à leur niveau d'aujourd'hui, alors que le PIB mondial aura quadruplé. C'est modeste, mais réaliste. A condition de faire feu de tout bois : percées technologiques dans les renouvelables, capture et séquestration du CO2, nucléaire... Mais la contribution au potentiel le plus important reste l'efficacité énergétique : elle représente la moitié de l'effort. Car si nous ne faisons rien, en 2050, les émissions seront multipliées par deux.
Aux Etats-Unis, l'efficacité énergétique reste moins bonne qu'en Europe. Percevez-vous une évolution ?
Il y a une prise de conscience aux Etats-Unis. Elle est tirée par l'industrie, qui a compris qu'il fallait être du côté de ceux qui protègent l'environnement. Est-ce que cela va se traduire dans les comportements ? Je pense que oui. Le problème majeur est la voiture. On parle beaucoup du lobby pétrolier, mais le lobby dangereux est celui de l'automobile, parce que les constructeurs américains sont le dos au mur. Mais ça change. Le Congrès, de nombreux « think-tanks », les industriels... Tout le monde parle de l'énergie. J'étais récemment à Washington, au Sénat, et j'ai assisté à cinq ou six « hearings » (réunions publiques). Tous ne parlaient que d'énergie et d'environnement !
Le système européen de permis d'émissions a-t-il failli ?
Nous avons essuyé les plâtres : trop de permis, mal répartis, selon des critères fluctuants... Mais ça n'est pas une raison pour jeter le bébé avec l'eau du bain. Les Américains, qui veulent mettre en place un système comparable, viennent s'informer ici. Et ils disent merci à l'Europe pour ses erreurs... Ils ne les commettront pas. Le vrai souci, c'est que le protocole de Kyoto expire en 2012 et qu'il n'a pas encore de prolongement. On ne cesse de le répéter aux gouvernements : dépêchez-vous de fixer un nouveau cadre, pour ne pas bloquer des investissements qui s'envisagent forcément à long terme.
Qu'en est-il du captage et de la séquestration du CO2 ?
De ce côté-là, je suis plutôt optimiste. Mais, ce qui freine, c'est l'absence de législation. Il faut définir juridiquement le statut du CO2 : est-ce un produit, un déchet ? Qui aura le droit de l'injecter ? Qui en portera la responsabilité ? Pour le moment, les chercheurs mènent des essais un peu partout en Europe, dans la plus totale illégalité, mais avec le soutien des Etats. Pour un développement à grande échelle, il faudra un « code CO2 » international. Jusqu'ici, on a fait aussi l'impasse sur l'explication à l'opinion mais on ne pourra pas s'en passer.
Et les biocarburants, c'est une fausse bonne idée ?
J'y suis très favorable, car on n'a rien trouvé de mieux qu'un liquide pour remplir un réservoir. Mais ils ne doivent pas coûter plus chers qu'un carburant à base de pétrole et doivent être plus efficaces en termes de CO2. Aujourd'hui, un seul répond à ces critères : l'éthanol issu de la canne à sucre. Tous les autres, à base de céréales, sont mauvais. En Europe, on les développe pour des raisons de politique agricole et non énergétique ! En revanche, je crois à la R et D sur la deuxième génération et notamment à la filière ligno-cellulosique, qui permet d'utiliser la plante entière. Il y a d'autres voies, la culture de plantes comme le jatropha qui pousse dans des milieux pauvres et secs. Ou les OGM. Mais si les biocarburants représentent 10 à 15 % des carburants dans vingt ou trente ans, ce sera bien.
Y a-t-il à moyen terme un problème de disponibilité des ressources d'hydrocarbures ?
Je ne suis pas un adepte de la théorie du « peak oil » pour les décennies à venir. Beaucoup de réserves n'ont pas encore été identifiées. Et il ne faut pas sous-estimer le progrès. Il y a trente ans, l'exploitation en mer du Nord par 500 mètres de fonds était un exploit. Aujourd'hui on fore à plus de 2 000 mètres, pour un coût quasi-identique. Pourquoi serait-il impossible d'aller plus loin ? La vraie question, c'est que l'essentiel des réserves résiduelles se trouve dans des zones politiquement difficiles : Russie, Moyen-Orient... Il y a donc un problème de peak oil... mais pour les compagnies pétrolières internationales.
Le pétrole va-t-il rester cher ?
Les fondamentaux poussent à la hausse. Ces dernières années, les capacités de production inemployées étaient faibles, elles ont atteint des taux historiquement bas : moins de 2,5 millions de barils par jour [ndlr : sur une consommation de 90 millions de barils par jour]. Mais il y a eu beaucoup d'investissements, et ça s'améliore. Selon l'Opep, les stocks sont même élevés. Dans l'absolu c'est vrai, mais face à une demande qui croît de 2 % par an, ils restent trop faibles. L'Opep a fait un pas dans la bonne direction le 11 septembre dernier, mais c'est un pas beaucoup trop timide et c'est ce que le marché a retenu.
Nous allons donc vers un maintien de l'énergie chère ?
La réponse dépend des consommateurs. Si la consommation baisse, les prix chuteront. Et puis je vais être cynique, mais il faut comprendre les pays producteurs : les prix sont élevés et la consommation continue de croître, pourquoi se gêner ? En France, l'idée catastrophique d'une TIPP flottante n'a jamais été mise en oeuvre. Il ne faut pas protéger le consommateur de la hausse des prix. C'est le meilleur signal pour changer les comportements ! .

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