Monter un partenariat avec une ONG
Par Agathe Remoué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3120Pour bâtir des projets autour du développement durable, les entreprises s'allient de plus en plus avec les associations. Pour que ces partenariats soient réussis, ils doivent être préparés comme tout autre projet de l'entreprise. Recettes.
Le fabricant d'accessoires Hama reverse un euro à la Ligue pour la protection des oiseaux à chaque clé USB ou carte mémoire vendue. Lafuma écoconçoit avec WWF des sacs scolaires aux couleurs du panda. L'Oréal finance chaque année les congés solidarité d'une vingtaine de ses salariés avec Planète Urgence. Bouygues a embauché un ancien du WWF pour gérer sa filière bois. Depuis le tsunami, Allianz a créé avec Care India une micro-assurance pour les populations les plus pauvres. Bata a développé au Bangladesh avec la Grameen Bank, spécialisée dans le microcrédit, une filière de vente en zone rurale...
Les partenariats entre entreprises et ONG peuvent prendre des formes très diverses. Et les échanges se multiplient. « Le Grenelle, notamment, a permis à ces deux mondes d'apprendre à travailler ensemble », note avec satisfaction Benoit Faraco. Ce membre de la Fondation Nicolas Hulot dénonçait il y a quelques années une méfiance réciproque. Progressivement, univers associatif et monde de l'entreprise cherchent à se connaître. A la Fondation Nicolas Hulot, par exemple, un club PME a été créé. Les petites entreprises et les lobbyistes se rencontrent régulièrement. « Cela nous permet de mieux connaître leur environnement, leurs contraintes. On crée des ponts », commente Benoit Faraco. « Avant, les personnels des ONG étaient surtout des scientifiques ou des humanitaires. Désormais, on y trouve des communicants, des juristes, des financiers... », appuie Thierry Dutertre de la Ligue pour la protection des oiseaux.
Pour s'entendre, il faut avant tout comprendre les motivations de chacun. Les associations ont besoin d'argent. Les fonds publics se tarissent et les aides européennes exigent souvent un cofinancement privé. Mais les ONG savent aussi que les entreprises peuvent avoir un effet démultiplicateur sur leurs actions. « Dans les pays en développement, les sociétés sont parfois au coeur du problème mais c'est aussi d'elles que peuvent venir les solutions », insiste Julien Grouillet, le responsable partenariats de l'association Care France. En Afrique, avec Lafarge (qui y emploie 10 % de ses effectifs), Care mène notamment des campagnes antisida.
1 IDENTIFIER SES BESOINS
A l'inverse, l'apport des ONG aux entreprises ne se limite pas non plus à la bonne caution verte. Les membres d'associations ont d'excellentes connaissances techniques et l'habitude de monter des projets environnementaux.
La règle d'or, avant de se lancer, est d'identifier vos besoins, mieux, vos envies. Il faut envisager ces partenariats comme de réels projets d'entreprises, avec une méthode rigoureuse et donc ne pas hésiter à passer du temps sur cette définition d'objectifs.
2 SE LANCER DANS DES OPÉRATIONS CONCRÈTES
S'agit-il juste d'associer son image à celle d'une ONG internationale reconnue ? De lancer des actions concrètes, éventuellement locales ? De mieux se faire accepter sur un territoire ? De cette définition dépendra le choix de l'ONG à laquelle s'adresser. Il est également primordial d'associer les salariés à la démarche. S'allier à une association est même un moyen « de rendre les salariés fiers de travailler dans leur entreprise », constate Emmanuel Vasseneix, le PDG de la Laiterie Saint-Denis-de-l'hôtel, dans le Loiret. Le membre du Centre des jeunes dirigeants a décidé de s'allier à Agrisud et de mobiliser les salariés autour d'un projet qu'ils auraient eux-mêmes choisi. Il a fait venir sur son site les membres de cette association pour présenter leurs programmes d'appui au développement d'activités maraîchères ou d'élevage. En décembre 2004, presque tous les salariés ont été volontaires pour travailler gra- tuitement deux heures et reverser le produit de ce travail à un projet cambodgien. Un don de 20 000 euros, qui sera renouvelé chaque année. Deux ans plus tard, quatre salariés tirés au sort ont pu constater sur place les effets de leur opération en rendant visite aux vingt-huit familles formées par l'association. « Les salariés sont fiers de mettre leur savoir-faire au service de gens qui en ont besoin, cela a changé l'image de l'entreprise », se réjouit le dirigeant.
« Il est important de se lancer dans des opérations concrètes, de pouvoir se dire j'ai sauvé tant d'oiseaux, je participe à la conservation de telle ou telle espèce », conseille Véronique Dham, qui a créé Gondwana Biodiversity Development, une société de conseil. Une fois le choix du type de partenariat précisé, cela devient plus facile de cibler l'association à démarcher... encore que. « Il en existe des milliers », constate Jêrome Auriac, spécialiste dans les relations entreprises-ONG. Et si lui ou des consultants comme Véronique Dham réalisent des audits d'association pour leurs entreprises partenaires, la plupart des sociétés sont laissées à elles-mêmes.
Le choix est parfois aisé. Lafuma a changé de partenaire pour s'allier à WWF, parce que son dirigeant voulait une ONG d'envergure internationale. Mais aussi parce que le fabricant d'articles de sport et nature se retrouve dans les actions menées par le WWF. Rechercher une association avec des aspirations proches de la raison d'être de l'entreprise est un bon moyen d'avoir des partenariats efficaces. Ainsi, le réseau de produits pour jardinage Gamm'Vert renouvelle actuellement son partenariat avec la petite Noé Conservation. Il a participé au programme « Papillon et jardin », qui propose aux jardiniers amateurs de recenser les espèces observées lors de leurs activités bucoliques.
A ne pas négliger non plus pour des projets très précis : le travail avec des scientifiques. C'est une approche recommandée par les équipes de Gondwana, par exemple. Michelin s'est ainsi associé à des équipes de scientifiques pour mener à bien ses programmes de réhabilitation de la forêt atlantique brésilienne sur sa plantation d'hévéas à Bahia.
3 APPRENDRE A TRAVAILLER ENSEMBLE
En l'absence d'intermédiaires ou d'outils d'aide à la décision, les partenariats sont le plus souvent le fruit de rencontres. Dans le cas d'Energia (lire encadré p. 57), la responsable communication connaissait le grimpeur qui a travaillé avec les chercheurs du Museum national d'histoire naturelle. Les dirigeants de Cemex, au début du partenariat avec la Ligue pour la protection des oiseaux, ont été présentés à Alain Bougrain-Dubourg, ce qui a achevé de les convaincre. Quant à Emmanuel Vasseneix de la Laiterie Saint-Denis-de-l'hôtel, il se souvient avec émotion de sa rencontre avec le fondateur d'Agrisud, aujourd'hui décédé. « Cette rencontre a changé ma vie. Nous avons discuté des heures dans la voiture devant chez moi. »
Coup de coeur ou pas, il faut prendre le temps nécessaire pour apprendre à travailler ensemble. Avant tout, pour que les relations se personnalisent, il est crucial de désigner dans l'entreprise un responsable du partenariat, qui sera l'intermédiaire permanent. Et d'insister pour avoir un interlocuteur unique aussi dans l'ONG. Car les raisons de mal se comprendre ne manquent pas. Les ONG n'ont pas la culture du reporting, du suivi de projet. Et les rythmes sont très différents. Un inconvénient que les équipes d'Energia et du Museum national d'histoire naturelle ont su contourner, par exemple. « Entre nos missions sur le terrain et les publications scientifiques contenant la liste des espèces identifiées, il nous faut au moins un an », assure l'entomologiste Eric Guilbert. Mais l'entreprise souhaitait pouvoir communiquer sur des résultats avant... Contournant les réticences inhérentes à leur fonction, les chercheurs ont accepté de partager avec l'entreprise des résultats partiels.
« Nous voulons bien aller vite, envisage Julien Grouillet de Care, mais il faut le temps de comprendre comment l'autre fonctionne. » Le délai généralement estimé pour passer des premiers contacts à un réel partenariat monte à un an. Le spécialiste des bétons et granulats Cemex a pris le temps de rencontrer les experts locaux de la Ligue pour la protection des oiseaux, de leur faire visiter leurs 42 carrières. L'entreprise travaille depuis cinq ans avec l'association. Elle finance des suivis de migration ou aménage ses carrières et falaises de façon à faciliter la migration des grues cendrées ou la reproduction des faucons pèlerins.
4 BÉNÉFICIEZ DE L'EXPERTISE DES ASSOCIATIFS
Les formes de partenariat choisies peuvent varier et évoluer. Le premier geste est souvent de verser de l'argent. Le don peut être indirect, comme les 76 entreprises qui ont financé l'an dernier les projets Planète Urgence de leurs salariés. Ceux-ci partent en congés solidaires de trois semaines, choisissent un projet scientifique ou humanitaire et financent l'opération voire le déplacement (pour un coût minimal de 2 000 euros). Un rappel intéressant : sur ce type d'opérations, la déduction fiscale s'élève à 60 %.
Une autre méthode de financement indirecte est de prélever une partie des ventes pour en faire don. L'opération « Sauvons la planète » du fabricant d'accessoires pour la photo, l'audio, le multimédia... Hama a rapporté 26 000 euros reversés à la Ligue pour la protection des oiseaux. Ces dons permettent les premières approches, en attendant de mener des opérations plus complexes. Le dirigeant de Lafuma, Philippe Joffard, voulait « améliorer la conception des produits, optimiser les bilans matière ou l'énergie consommée ». Car les associations comptent des experts qui connaissent bien les matériaux, les filières. D'ailleurs, suite à des discussions avec les experts de WWF, Lafuma abandonne une filière d'approvisionnement en textile bio qui lui avait paru fiable au premier abord. La politique développement durable de l'expert de l'outdoor a, depuis, été développée avec l'appui de l'association. Une présence qui peut être inconfortable, car les associatifs titillent les équipes de l'industriel. « Avec eux, on ne ronronne pas », sourit Julie Blondet, en charge du partenariat pour Lafuma. Cette année, le groupe a investi un million d'euros pour équiper le toit de son siège social à Anneyron (Drôme) de 1 500 mètres carrés de panneaux solaires. « Une initiative que nous n'aurions peut être pas eue sans cette relation durable », admet Philippe Joffard.
Cemex aussi a bénéficié de l'expertise des membres de la Ligue pour la protection des oiseaux. Les carrières du groupe doivent s'intégrer dans la politique Natura 2000, pour la préservation de certains habitats. « Ils ont fait l'audit de l'impact que ça aurait pour nous, ont mis en avant les bonnes pratiques à mettre en place... », détaille Véronique Esvan, chargée de mission environnement pour le groupe. Toutes ces prestations techniques sont facturées. Il ne faut pas prendre les membres des associations pour des consultants bénévoles.
5BIEN CALCULER SON BUDGET
Les budgets à consacrer doivent également être bien calculés. Les partenariats avec les associations peuvent coûter cher. Pour son alliance avec WWF, Lafuma débourse environ chaque année 150 000 euros, les prestations en plus. Les grandes entreprises y consacrent parfois beaucoup d'argent, notamment au travers de fondations. Le budget annuel d'EdF Diversiterre, par exemple, s'élève à 7 millions d'euros pour des missions nature, santé ou culture. Mais les petits portefeuilles ne doivent pas abandonner l'idée : « Nous passons aussi du temps avec les entreprises qui ont peu de budget », rappelle Thierry Dutertre de la Ligue pour la protection des oiseaux. Il faut quand même penser à garder une enveloppe pour la communication, pour faire connaître vos projets aux clients et aux parties prenantes.

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