MENACE SUR LA COMPÉTITIVITÉ
Par PAR LUDOVIC DUPIN, OLIVIER JAMES ET MANUEL MORAGUES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3271Face à la hausse du coût de production du mégawattheure et à l'accroissement des taxes, les industriels s'inquiètent. D'autant que les incertitudes sur le mix énergétique demeurent.
La France, sa cuisine, ses châteaux, sa mode, ses philosophes... et son électricité bon marché. Ce dernier emblème de l'Hexagone, l'avantage compétitif vanté par tant de gouvernements successifs, est menacé. À en croire Philippe Ladoucette, le président de la Commission de régulation de l'énergie (CRE), les tarifs de l'électricité devraient grimper de 30 % d'ici à 2016. En cause, les coûts de production du watt, notamment nucléaire, qui devraient enfler dans les prochaines années. Publié le 31 janvier, le rapport de la Cour des comptes sur les coûts de la filière électronucléaire n'a fait que mettre un chiffre sur cette tendance inéluctable. Selon le document, l'électricité nucléaire sera 10 % plus chère à produire dans les quinze ans à venir [lire l'encadré page suivante] du fait de l'allongement de la durée de vie des réacteurs nucléaires de quarante à soixante ans (30 milliards d'euros) et du renforcement de la sûreté (10 milliards d'euros).
Pour l'industrie, qui consomme environ 140 TWh par an (un tiers de la consommation française totale), cette inflation est une très mauvaise nouvelle. Surtout pour les 600 entreprises dites électro-intensives. Pour elles, l'électricité peut représenter 30, 50, voire 70 % de leurs prix de revient. À titre d'exemple, la PME savoyarde MSSA Métaux spéciaux dépense un tiers de ses coûts en électricité. « Avec une hausse de 30 %, c'est simple : on disparaît, avertit Bruno Gastinne, le PDG. Notre facture d'électricité a déjà augmenté de 50 % entre 2003 et 2011, nous imposant trois lourdes restructurations financières en 2005, 2007 et 2008. »
Les électro-intensifs appréhendent surtout l'éventualité d'une réduction du parc nucléaire français. Selon les chiffres de l'Union française de l'électricité (UFE), un industriel paie son électricité 78 euros/MWh. Si la part du nucléaire dans le mix énergétique est maintenue à 70 %, la facture atteindra 110 euros en 2030. Si elle tombe à 50 % le prix montera à 129 euros. À 20 %, il faudrait débourser 148 euros...
Force d'attraction
Mais le nucléaire n'est pas le seul responsable. Son coût de production ne représente que 40 % du tarif final de l'électricité. « La hausse de la Contribution au service public de l'électricité (CSPE) aura également un impact significatif. Cette taxe qui permet de financer la rénovation du réseau de transport de l'électricité va faire s'envoler le coût », témoigne Christophe Mathieu, responsable énergie chez le papetier Arjowiggins. La CSPE permet de financer le développement des énergies renouvelables sur le réseau électrique. En gardant la même taxation, elle va passer de 9 euros/MWh à 19 ou 20 euros/MWh d'ici à 2016. Dans le même temps, le tarif d'utilisation des réseaux publics d'électricité (Turpe) va progresser de 4 % par an, afin de financer le renforcement du réseau français et la construction des interconnexions avec les pays voisins.
La France conserve cependant, aujourd'hui et pour plusieurs années encore, des tarifs 30 % inférieurs à ceux de ses voisins européens. Pour preuve, Bruxelles a imposé à EDF de vendre à un tarif préférentiel une partie de sa production nucléaire à ses concurrents. « Dans les facteurs de compétitivité relative, nos voisins ont une propension à acheter de l'électricité française », analyse Dominique Maillard, le président de Réseau de transport d'électricité (RTE). En 2011, la France a exporté 55,7 TWh, contre 29,5 TWh en 2010. « Par rapport aux autres pays européens, l'électricité en France fournit un avantage compétitif, mais comparée au reste du monde, elle est chère, relève Philippe Rosier, le président de Solvay Energy Services. La région européenne n'est pas compétitive en matière d'énergie. » La Chine propose des tarifs extrêmement bas à ses industriels les plus consommateurs d'électricité, alors que l'Europe interdit de différencier les prix suivant les usages. Aux États-Unis, l'essor des gaz de schistes a fait chuter les prix de l'électricité qui sont aujourd'hui de 40 à 50 % inférieurs à la moyenne européenne.
L'électricité reste l'un des derniers arguments compétitifs de l'industrie française et l'un des principaux attraits du pays pour les investisseurs étrangers. Ses tarifs « modérés » contrebalancent en partie l'accroissement global des coûts de l'énergie. Le pétrole est installé entre 100 et 120 dollars le baril et le gaz est indexé sur les cours de l'or noir en Europe. Tant qu'il fixera les prix, aucun gouvernement ne laissera rogner à ce point la compétitivité des entreprises et le pouvoir d'achat des foyers. Mais une hausse demeure inévitable. « Il faudra bien que la hausse des coûts de l'électricité se répercute sur les prix, sinon les producteurs d'électricité ne pourront plus investir. Or il y a de gros besoins d'investissements dans le réseau, le parc nucléaire, les énergies renouvelables », rappelle Colette Lewiner, la vice-présidente de Capgemini. Jean-Marie Chevalier, professeur à Paris-Dauphine, ex-directeur du Centre de géopolitique de l'énergie, prédit « des réajustements très violents et des lendemains douloureux ». Cette instabilité inquiète. « Si les réponses ne viennent pas rapidement éclaircir la politique de la France. Beaucoup d'entreprises vont réfléchir à leurs investissements et au maintien de leurs usines », prévient Laurent Chabannes, le président de l'Union des industries utilisatrices d'énergie (Uniden). En cas de dérapage des prix de l'électricité aujourd'hui, l'Uniden juge que 150 000 emplois seraient menacés à court terme et environ deux millions seraient fragilisés par la perte de compétitivité. Rien que ça !
Dans son rapport sur les coûts de la filière nucléaire, la Cour des comptes est formelle : la maintenance pèsera de plus en plus sur les coûts de production, qui devraient augmenter de 10 %. Ainsi, entre la prolongation de la durée de vie des réacteurs et les travaux post-Fukushima, les investissements en maintenance vont passer de 1,5 à 3,7 milliards d'euros par an. Selon les sages de la rue Cambon, le mégawattheure revient à 33 euros pour EDF en considérant l'investissement initial amorti. Mais il atteint 49,50 euros si l'on prend en compte les coûts initiaux. Dans ce cas, on peut comparer le nucléaire aux autres formes d'énergie. Il reste le plus compétitif à l'exception de l'hydraulique... Mais il se rapproche des sources thermiques comme le gaz (70 euros) ou l'éolien terrestre (80 euros). Le réacteur de troisème génération EPR, en construction à Flamanville (Manche), ne va pas tirer les coûts vers le bas. Compte tenu de la durée de construction et des exigences de sûreté, le réacteur, qui entrera en service en 2016, produira entre 70 et 90 euros le MWh.

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