Les très discrets tresseurs d'Ambert

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3283
 XAVIER OMERIN, PDG du groupe Omerin
XAVIER OMERIN, PDG du groupe Omerin
© D.R. ; JOËL DAMASE

  C'est un bassin d'à peine 10 000 habitants, à l'écart des grands axes routiers, où prospèrent pourtant une dizaine d'entreprises familiales devenues leaders dans le secteur de la tresse et des câbles.

Pour vivre heureux, le bassin d'Ambert - à peine 10 000 habitants - a choisi de vivre caché! Lové entre les monts du Forez à l'ouest et ceux du Livradois à l'est, il est situé aux confins des régions Auvergne et Rhône-Alpes. La sous-préfecture du Puy-de-Dôme se trouve à une heure et demie de route de Clermont-Ferrand et de Saint-Étienne, et à plus d'une heure de la première autoroute. Pourtant, ce fief, que Jules César avait qualifié en son temps de « dissident », a toujours su développer ses propres capacités. Autrefois berceau de l'industrie papetière, grâce à ses nombreux cours d'eau et à ses 300 moulins, Ambert avait déjà pris en main son destin au XVIIIe siècle en se convertissant aux métiers du tissage et de la passementerie, devenant en France le leader de la tresse, du lacet et même la capitale du chapelet.

 

Des fleurons historiques

Crise de la foi, mutation des marchés et concurrence des pays émergents obligent, le bassin a dû de nouveau faire preuve d'adaptation. Malgré son enclavement, l'arrondissement ambertois recense encore une centaine d'établissements industriels, qui emploient 44% des salariés locaux, un niveau deux fois supérieur à la moyenne régionale. Certains géants ont jeté l'ancre ici, à l'instar de Sanofi-Aventis installé à Vertolaye depuis 1939. Ce village de 600 âmes posé le long de la Dore voit embaucher chaque matin quelque 750 salariés de cette usine de fabrication de produits pharmaceutiques mondialement connue.

À quelques kilomètres de là, La Forie (la « fabrique » en occitan), commune de 300 habitants, abrite l'entreprise familiale Berne, où se sont succédé six générations depuis 170 ans. Ancienne société de tressage, ex-fabricant de lacets, cette PME s'est spécialisée dans la fabrication de gaines isolantes tressées pour haute température et compte aujourd'hui parmi les premières dans ce domaine au niveau mondial. Car les tresseurs d'Ambert restent, envers et contre tout, les leaders incontestés du secteur. Ils sont une dizaine à se partager les marchés. Certains noms sont même devenus indissociables du bassin, comme le groupe familial Omerin, créé il y a plus d'un siècle. L'entreprise artisanale de lacets est devenue le premier fabricant mondial de fils et de câbles isolés silicon, champion européen du fil de verre et premier fabricant français de câbles de sécurité incendie. Le groupe, qui compte neuf sites de production répartis entre l'Auvergne, la Loire, la Tunisie et l'Espagne, a réalisé l'an passé 135 millions d'euros de chiffre d'affaires, avec 950 salariés dont 250 à Ambert, où se trouve toujours son siège social. « À tous ceux qui me demandent s'il y a encore un avenir à Ambert, je leur réponds trois fois oui, s'enthousiasme Xavier Omerin, le PDG du groupe et héritier de la dynastie. D'ailleurs, nous sommes encore en train de nous agrandir. Une nouvelle plate-forme logistique de 4 500 m² est en construction. » Son secret ? « L'innovation! Nous avons développé un savoir-faire et des technologies uniques qui font la différence avec nos concurrents étrangers. Notre avenir à tous, ce sont les niches de services. »

Même discours chez son voisin Joubert Productions, autre fleuron historique du bassin, fondé en 1928. Après les lacets pour corsets ou chaussures, il s'est orienté vers les produits tressés textile-caoutchouc, devenant tout simplement le premier fabricant mondial de sandows. « L'innovation et la recherche constituent deux supports essentiels pour la stratégie de notre groupe », assurent les frères Joubert, Xavier et Thierry. Dernière illustration marquante de cette politique, le partenariat développé avec Michelin pour mettre au point la chaîne en composite Easy Grip, destinée à chausser les pneus dans la neige. « Au départ, notre objectif était l'amélioration continue de nos machines et outils. Grâce à notre savoir-faire dans la production de câbles élastiques, nous avons su développer une réelle expertise et créer des gammes de produits adaptées aux besoins évolutifs de nos clients dans le monde entier », explique Thierry Joubert. Une stratégie payante : Joubert Productions compte actuellement 1 000 collaborateurs, dont 105 à Ambert. Et avec un chiffre d'affaires de 40 millions d'euros en 2011, l'entreprise a connu, à l'image de ses collègues ambertois, une croissance de 20% en trois ans.

 

Un club très fermé

Souvent sollicités par le bassin voisin des couteliers de Thiers, beaucoup plus affecté par les mutations industrielles, les élus locaux n'entendent jamais parler d'Ambert. « Je suis député de la circonscription depuis dix ans, souligne le communiste André Chassaigne, personnalité locale charismatique. Pourtant, je ne les ai jamais rencontrés autrement qu'à titre amical. C'est plutôt signe de bonne santé. C'est un milieu extrêmement fermé. Ils font le job et gardent le territoire. S'ils délocalisent, c'est pour mieux renforcer leur base arrière, car il existe chez eux un attachement sentimental, voire filial, au territoire. »

Les tresseurs d'Ambert ont décidé de créer un club réunissant les professionnels du secteur. En tout, une dizaine d'entreprises, partagées entre la tresse textile et traditionnelle (Joubert, Gauthier, Promotresse) et la tresse électrique et câbles (Omerin, Plastelec, Tresse Industrie, IFT, Favier et Berne). « L'idée est de nous retrouver régulièrement pour évoquer les problématiques du secteur et pour échanger, explique Xavier Omerin. C'est aussi l'occasion de nous retrouver pour passer un bon moment entre nous, car nous n'avons presque jamais le temps de nous voir. »

XAVIER OMERIN, PDG du groupe Omerin

« Nous avons plus de mal à trouver des salariés qu'à les garder! »

 

Le bassin d'Ambert est enclavé. Cela ne vous gêne pas pour recruter?

Les vraies difficultés de recrutement, on les a surtout connues dans les années 1970. Mon père faisait du porte à porte pour embaucher les gens à l'usine ! Aujourd'hui, le vrai problème, c'est l'employabilité du conjoint ou de la conjointe. Lorsqu'il faut lui trouver un emploi, c'est plus compliqué. Mais, ici, nous bénéficions d'une qualité de vie extraordinaire. L'immobilier n'est pas cher, l'environnement est magnifique, nous avons une politique salariale attractive avec une participation aux bénéfices intéressante. En fait, nous avons beaucoup plus de mal à trouver les salariés qu'à les garder ! Il y a quelques mois, vous avez fait l'objet d'un reportage dans le magazine « Capital » sur M6, où vous évoquiez vos difficultés de recrutement.

Cela a-t-il eu un effet?

Après la diffusion du sujet, nous avons été submergés de candidatures. Nous avons reçu 2 000 CV, alors que nous recherchions depuis des mois 40 personnes, dont 20 à Ambert. Un comble par les temps qui courent ! Grâce à cet éclairage médiatique, nous avons trouvé toutes les personnes qu'il nous fallait. Et il y a de nouveau quelques places à pourvoir.

Comment voyez-vous l'avenir du secteur?

On est loin d'avoir expérimenté toutes les forces, les matières et les innovations dans le tressage. Notre avenir à tous passera uniquement par notre capacité d'adaptation et d'innovation. Sinon, il n'y a pas de survie possible. Au cours de ces dernières années, chacun a trouvé son créneau. Chacun apporte sa valeur ajoutée.

 

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