LES TERRILS SONT FERTILES
Par PAR GENEVIÈVE HERMANN, À LILLE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3218
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Euralille a changé Lille. Euralens va changer le bassin minier. Autour du futur musée Louvre-Lens, se dessine un territoire dévolu à la logistique, au numérique, aux éco-matériaux et aux métiers d'art.
Les corons se succèdent avec leurs maisons accolées les unes aux autres. Au loin, derrière les grues du chantier, se profilent les deux plus hauts terrils d'Europe (187 mètres). Ces pyramides construites à mains d'hommes, longtemps vues comme de simples crassiers, dominent le paysage du bassin minier. Ici, tout le monde est au courant de l'arrivée du musée. « C'est au 9 », indique-t-on à celui qui s'est égaré. Entendez par là, la Cité 9, construite au XIXe siècle autour de la neuvième fosse d'extraction du charbon. Elle est fermée depuis 1960, mais c'est à ses pieds que le bassin lensois a décidé d'implanter le symbole de sa renaissance économique : le musée du Louvre-Lens, conçu par les architectes japonais Ryue Nishizawa et Kazuyo Sejima (agence Sanaa). Cette succursale du musée parisien doit voir le jour dans deux ans, presque jour pour jour.
Ce dont rêve Lens, c'est d'un destin à la Bilbao. Le maire (PS) de Lens, Guy Delcourt, espère un renouveau à l'image de cette ville du Pays basque espagnol, transformée par l'ouverture du musée Guggenheim (lire page 52). Avec un taux de chômage de 14,7 %, contre 9,3 % au niveau national, les Lensois peinent à trouver un emploi. Leur ville compte plus de 35 000 habitants et s'ils ont le fameux stade Bollaert, ils n'ont même pas de cinéma. Le revenu moyen par foyer fiscal est inférieur à 17 000 euros, alors qu'il est de 23 000 euros au niveau national.
Depuis la fermeture des mines et la perte de ses 200 000 emplois, les bonnes nouvelles sont rares. Quand est tombée en 2004, celle de l'arrivée du Louvre à Lens, personne n'y croyait. Même les chefs d'entreprise, à quelques exceptions près, attendaient le démarrage du chantier pour s'en convaincre. Il aura fallu le lancement du projet Euralens, à la fin 2008, par le président (PS) de la région Nord - Pas-de-Calais, Daniel Percheron, pour que la machine démarre enfin. Euralens est présidé par Jean-Louis Subileau, l'urbaniste et aménageur qui a fait d'Euralille le troisième quartier d'affaires de France. Euralens a réussi à fédérer les acteurs politiques et économiques sur un territoire jusqu'alors tiraillé entre des intérêts antagonistes. Accompagné du paysagiste Michel Desvigne et de l'architecte Christian de Portzamparc, Jean-Louis Subileau veut transformer l'arc sud du bassin minier en un pôle métropolitain, avec des îlots reliés par une trame verte et aménagé d'espaces publics paysagers. Centré sur la gare TGV de Lens, ce pôle devrait être relié à Lille par une ligne de RER, dont le coût est estimé à 720 millions d'euros. La région vient de la proposer à l'appel à projets lancé par le gouvernement.
Rendre cohérent un territoire morcelé
Plus de 650 millions d'euros serviront également à construire un tramway qui reliera les villes d'Hénin-Beaumont, de Lens et de Liévin. Les cités minières autour du Louvre seront densifiées et réaménagées en éco-quartiers pour un coût dépassant les 500 millions d'euros. La ville de Lens a déjà lancé plusieurs chantiers. Près des gares, le projet Apollo fera émerger un pôle commercial, culturel et hôtelier. Dans le centre-ville, la construction d'un équipement commercial est prévue. À proximité du stade Bollaert, la création d'un complexe de loisirs et à l'entrée du futur musée le développement d'un programme immobilier haut de gamme sont aussi dans les tuyaux. Jean-Louis Subileau veut rendre cohérent ce territoire de 575 000 habitants morcelé en plusieurs villes champignons construites, chacune, autour d'un puits de mine. Certains verraient même les agglomérations de Lens-Liévin, d'Hénin-Carvin, de Béthune-Bruay, de Douai et d'Arras se regrouper en une communauté urbaine qui, avec 1 million d'habitants, serait la troisième de France après celles de Lyon et de Lille. Euralens préfigure la formation de cette métropole.
Le seul réaménagement territorial ne saurait suffire à lancer la dynamique d'un renouveau économique. « L'effet Guggenheim réside dans le choix et le développement volontariste de secteurs d'activités dans lesquels le territoire est déjà en position de force ou en situation privilégiée. Nous en avions identifié six », indique Isabelle Petonnet, le sous-préfet de Lens, à qui la région a demandé de réunir les acteurs économiques sur des objectifs précis. Le choix s'est porté sur le tourisme, la logistique, l'éco-construction, le numérique culturel, les métiers d'art et le sport. L'une des priorités est de renforcer l'impact touristique qu'aura le musée avec plus de 500 000 visiteurs attendus chaque année.
À Metz (Moselle), l'ouverture du Centre Pompidou, il y a six mois, s'est traduit par un bon de 20 % du chiffre d'affaires des restaurateurs et des hôteliers. Lens, qui ne compte qu'un seul restaurant gastronomique, manque d'hôtels de qualité et rares sont les commerçants parlant anglais. Le musée ouvrira ses portes le 4 décembre 2012. Tout doit être prêt d'ici là pour accueillir dignement les visiteurs. Autant dire que le pari n'est pas gagné d'avance. Au-delà du commerce, l'arrivée du Louvre doit aider à ancrer dans le bassin minier de nouvelles filières d'activités. « Nous travaillons à la constitution de cinq pôles d'activités comportant chacun un cluster d'entreprises, des ressources en R et D, ainsi qu'un centre d'information et de documentation », explique Isabelle Petonnet. La filière logistique s'appuiera sur le pôle Euralogistic. Fondé sur la plate-forme multimodale Delta 3, il sera aménagé sur l'une des friches dont le territoire regorge et qui vient de faire le plein d'entrepôts sur ses 300 hectares. « Ce secteur représente plus de 45 000 emplois sur notre territoire. En quinze ans, il s'en est créé 15 000 », rappelle Édouard Magnaval, le président de la CCI de Lens.
Saturation du Benelux en matière d'immobilier logistique, ouverture du canal Seine-Nord à l'horizon 2016, mise en place des autoroutes ferroviaires et maritimes... « L'implantation est idéale pour les professionnels de la logistique et du transport, qui se trouvent à l'intersection des autoroutes Nord-Sud et Est-Ouest », précise Franck Behra, le directeur général de VecaNord, un logisticien. À la fin 2011, un campus va ouvrir en vue de former au moins 2 000 personnes par an à cette discipline. « Ce campus devait avoir une dimension nationale. Nous allons le rendre au moins européen », souligne Laurent Desprez, le responsable d'Euralogistic.
Avoir un rayonnement européen, voire mondial, c'est également l'ambition de la filière éco-construction. Ce cluster écomatériaux et performance énergétique entend profiter de la dynamique engagée par Loos-en-Gohelle, voisine de Lens. Cette ville abrite la plate-forme technologique régionale dédiée au développement durable. Elle a donné naissance au pôle de compétitivité Team 2, axé sur la valorisation des déchets minéraux et organiques, ainsi que le verre et les métaux. Le pôle est présidé par Thierry Méchin, le directeur général de Sita Nord, dont l'écopôle Agora, construit sur l'ancien site de Metaleurop, fait figure d'exemple en termes de valorisation des déchets. Le cluster lensois a pour première mission d'aider au projet de la future Halle des écomatériaux Rehafutur, qui s'insérera dans un vieux bâtiment réhabilité. Jean-Louis Subileau voudrait aussi revaloriser les cités minières et ses 50 000 logements.
En lien étroit avec le musée du Louvre et les enjeux liés à la numérisation des oeuvres d'art, le pôle numérique régional pourrait positionner Lens sur la carte mondiale des savoir-faire digitaux. Piloté par Raouti Chehih, un fils de mineur devenu le directeur d'Euratechnologies, le temple lillois de la high-tech, ce pôle fait l'objet d'un appel à maîtrise d'ouvrage. Dans le Nord - Pas-de-Calais, plus de la moitié des entreprises numériques sont installées dans la métropole lilloise, les autres se répartissent entre Valenciennes et Boulogne-sur-Mer. Bientôt, il faudra compter avec Lens. Déjà, Orange et IBM s'y intéressent. Toutes ces ambitions pourraient paraître utopistes. Elles sont tout simplement à la hauteur d'un musée comme le Louvre.
LUC DOUBLET Président du conseil de surveillance de Doublet
Installer un musée dans un territoire où le chômage est endémique, n'est-ce pas se tromper de sujet ? Le projet du Louvre-Lens est une occasion unique de relier l'intérêt général aux intérêts privés. Le bassin minier dispose de grands espaces libres et de plus de 100 millions de consommateurs dans un rayon de 300 km. Il a la chance d'avoir tous ces corons, faciles à transformer en zones d'habitations vertes. C'est un territoire d'expérimentation formidable. La culture peut tirer l'économie. J'y crois beaucoup. Même dans votre entreprise ? À l'aide de procédés numériques très pointus, Doublet imprime, entre autres, des textiles pour le monde culturel. Nous avons habillé la gare Lille-Flandres en rose, réalisé les cloisons du cloître à l'École des beaux-arts de Paris et imprimé les bâches « Le Louvre en sang et or » installées sur le stade Bollaert. Vous seriez donc prêts à rejoindre ce projet ? Oui, car nous manquons de place à Avelin pour nous agrandir. Notre entreprise vient de doubler la taille de ses ateliers et se retrouve déjà à l'étroit. Tant qu'à avoir un second site, autant qu'il se trouve là où le futur se dessine.
Le Louvre-Lens est financé par la région Nord - Pas-de-Calais (60 %), L'Europe (20 %), le département du Pas-de-Calais (10 %), la communauté d'agglomération Lens-Liévin et la ville de Lens (10 %).
BILBAO (Espagne) L'EFFET GUGGENHEIM 350 000 habitants Musée Guggenheim Architecte : Norman Foster Le musée d'art moderne et contemporain, recouvert de son enveloppe de titane, accueille 1 million de visiteurs par an. Depuis son ouverture en 1997, la région de Bilbao aurait bénéficié de la création de 45 000 emplois directs et indirects. L'effet Guggenheim a favorisé le renouveau et la notoriété d'une ville marquée par la reconversion de son industrie lourde. La région affiche aujourd'hui un taux de chômage inférieur à la moyenne nationale. METZ (France) L'ESPOIR POMPIDOU 130 000 habitants Centre Pompidou Architectes : Shigeru Ban et Jean de Gastines Ouvert en mai 2010, le musée messin connaît un grand succès. Plus de 500 000 visiteurs s'y sont précipités en six mois, afin d'y découvrir l'exposition « Chefs-d'oeuvre ? ». Au cours des quatre mois d'été, Metz, situé à 1 heure 20 de Paris depuis l'ouverture du TGV Est, a ainsi attiré deux tiers de touristes de plus que pendant l'été 2009. L'ouverture du Centre Pompidou-Metz a permis de créer une cinquantaine d'emplois directs. ESSEN (Allemagne) TOURISME INDUSTRIEL 579 000 habitants Ancienne halle de chaudière de Zollverein Architecte : Norman Foster Autrefois siège des plus importants charbonnages et unités sidérurgiques, Essen est la capitale culturelle de l'Europe en 2010. Réhabilitée en site culturel et économique, la mine de charbon de Zollverein symbolise la métamorphose de l'une des principales régions industrielles allemandes. Près de 450 000 personnes visitent chaque année ses sites. La ville compte aussi 13 sièges sociaux, dont celui de ThyssenKrupp.

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