Les salariés, actionnaires de référence

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3287

Quel meilleur moyen pour réconcilier capital et travail que de faire de ses salariés ses actionnaires ? En plus de doter ceux-ci de nouveaux pouvoirs, cette formule inaugure une autre forme de gouvernance.

C'est une véritable révolution silencieuse qui s'opère dans les entreprises françaises depuis une dizaine d'années. Sans bruit, l'actionnariat salarié gagne du terrain. Chez Eiffage, les salariés détiennent plus de 25% du capital, chez Safran cette proportion atteint 17,5%, chez Vinci 10%. Les salariés du chimiste Arkema ne détiennent eux que 5,5% du capital à l'issue de la dernière opération qui s'est clôturée le 18 avril. Mais cela fait d'eux le deuxième actionnaire. Et surtout, « ils détiennent 10% des droits de vote », rappelle Laurence Coin, chargée de la rémunération au sein du service DRH.

Le cas d'Arkema est intéressant. Il résume bien l'histoire de l'actionnariat salarié en France. Il s'agit d'une spin-off de Total qui, comme toutes les entreprises privatisées, a dû réserver une partie de son capital à ses salariés. Depuis qu'il a quitté le giron du groupe pétrolier, Arkema a continué de proposer régulièrement des actions aux siens. Rien d'étonnant à cela pour Xavier Hollandts, enseignant chercheur au groupe ESC Clermont-Ferrand : « Les privatisations ont été le vrai départ de l'actionnariat salarié en France », rappelle-t-il. D'après ses décomptes, près de 3,5 millions de salariés, essentiellement dans les grandes, voire les très grandes entreprises, détiennent aujourd'hui des titres de leur entreprise.

Ce succès a d'abord des raisons sonnantes et trébuchantes. En période de modération salariale, c'est une manière de distribuer un revenu à moindre coût. « L'équivalent en salaire coûterait 30% plus cher à l'entreprise », calcule Xavier Hollandts. La différence provient des exonérations de charges et autres taux d'imposition privilégiés consentis en échange de contraintes légales. Mais l'aspect financier ne constitue pas le seul avantage. Pierre Lormeau, le responsable du plan d'actionnariat salarié de Schneider Electric, décrypte : « L'actionnariat salarié permet d'instiller une culture de la performance au sein des équipes. C'est un bon moyen pour que les salariés et les actionnaires partagent le même point de vue. » Xavier Hollandts confirme, études scientifiques à l'appui : « Toutes choses égales par ailleurs, les entreprises qui ont des salariés actionnaires obtiennent 5 à 7% de performance économique supplémentaire par rapport à une firme qui en est dépourvue. » Ce surplus s'explique par une plus grande satisfaction et une meilleure implication qui se traduisent notamment par un moindre absentéisme et une plus grande fidélité.

 

Arme anti-OPA

Les entreprises cotées, notamment celles avec un capital très dilué, ont vite vu l'intérêt de cet outil. Les salariés actionnaires font partie de ce que les Anglo-Saxons appellent le « friendly capital » - bien utile en cas d'OPA hostiles -, qui permet aux salariés de faire la différence en refusant de vendre leurs titres au plus offrant. « Le salarié actionnaire n'est pas un spéculateur qui cherche à tout prix à faire une plus-value en cédant ses titres au plus offrant. Il ne veut pas obérer l'avenir de l'entreprise pour des résultats financiers à court terme », estime Patrice Brunet, président de l'Adeas, l'association qui regroupe les salariés actionnaires d'Orange. De même, selon Laurence Coin d'Arkema : « Les salariés constituent un actionnariat fiable. Ils conservent leurs actions plus de cinq ans. » La durée de cinq ans est critique : pour bénéficier de tous les avantages fiscaux et sociaux, les actions sont vendues dans le cadre de plans d'épargne d'entreprise qui ont pour contrepartie un blocage des sommes le temps d'un quinquennat. Si certains salariés gardent les titres c'est qu'ils feraient une moins-value en les vendant. Revers de la médaille : « Pour le prix d'une mobylette, ils pouvaient espérer acheter une maison et ne pourront au final que se payer une voiture », résume Jean-Philippe Gouin, le directeur Total Rewards et Benefits chez Deloitte, évoquant les variations des cours de Bourse.

La contrepartie de leur risque, c'est un pouvoir sur la gouvernance des entreprises. Être actionnaire donne des droits aux salariés qui sont propriétaires d'une partie de l'entreprise et ont donc voix au chapitre. Pour soutenir ou contester le management, d'autant que « ce sont des actionnaires qui connaissent l'entreprise de l'intérieur », remarque Philippe Lepinay, le président de la Fédération des associations d'actionnaires salariés. Ce droit a longtemps été théorique, les associations d'actionnaires salariés ayant « des affinités électives avec les directions, pour ne pas dire plus », comme l'explique un expert. Deux affaires récentes témoignent d'un changement. La première chez Renault : le 3 mai, quatre salariés actionnaires ont porté plainte pour abus de bien social afin d'élucider l'origine des fonds qui ont servi à gérer l'affaire des faux-espions de 2011. La seconde chez Orange où, si l'action n'est pas judiciaire, la critique n'en est pas moins radicale. Elle porte sur la politique de dividendes de l'entreprise : les salariés proposent un dividende de 1 euro contre celui de la direction à 1,40 euro, estimant que le résultat doit être investi en R et D pour les technologies d'avenir. La prochaine assemblée générale des actionnaires de l'opérateur se prononcera le 5 juin sur cette résolution. « C'est une première », se félicite Patrice Brunet. Qu'ils gagnent ou pas, les salariés actionnaires auront pu faire entendre leurs voix et obliger les uns et les autres à prendre parti. Ces deux cas pourraient faire école, estime Xavier Hollandts. Et ce, sur deux sujets qui, dans un contexte de modération salariale, posent question : le montant des dividendes et les rémunérations des dirigeants. La révolution silencieuse pourrait s'avérer pétaradante...

Quand les PME s'y mettent

Ouvrir le capital d'une PME aux salariés, la mission n'est pas impossible. « Cela demande des opérations lourdes en temps et accessoirement en argent », commente Manuèle Pennera, la fondatrice de Karente, cabinet de conseil en épargne et retraite d'entreprises. Elle parle à propos de l'actionnariat salarié d'un « périphérique sophistiqué ». Parmi les étapes obligatoires pour une société non cotée figure le calcul de la valeur de l'entreprise, qui demande les compétences d'un expert comptable, en plus d'un avocat pour monter l'opération le plus souvent en association avec un spécialiste RH. Le Groupe Maugin, fabricant de menuiserie, vient de tenter l'aventure. Son DAF, Emmanuel Barrault, estime que « ces opérations l'ont partiellement occupé pendant neuf mois ». À l'arrivée, 30% des salariés détiennent désormais 4% du capital.

 

L’actionnaire salarié est écouté par les directions: c’est un actionnaire qui connaît l’entreprise de l’intérieur.

Philippe Lepinay, président de la Fédération des associations d'actionnaires salariés

 

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