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Les quatre vérités

Par Ludovic Dupin - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3212

Le rapport Roussely devait permettre de remettre à plat toute la filière tricolore. Et de se poser les vraies questions. Mais seule une version édulcorée a été rendue publique. Après plusieurs semaines d'enquête, « L'Usine nouvelle » vous livre sa synthèse d'un rapport plus sulfureux que ce que l'on a bien voulu en dire....

Des réacteurs nucléaires difficiles à construire, qui accumulent les retards... Un contrat de 20 milliards d'euros qui nous passe sous le nez au profit d'un coréen, Kepco, jusque-là quasi inconnu... Un parc de centrales de moins en moins efficace... Quelque chose ne tourne plus rond dans la filière nucléaire française. L'expertise de notre pays, longtemps vantée comme l'une des meilleures au monde, semble bel et bien en perte de vitesse, pour ne pas dire en déclin. Une situation insupportable pour le président de la République, Nicolas Sarkozy, qui s'était impliqué personnellement pour défendre les chances d'Areva, EDF, GDF Suez et Total à Abu Dhabi !

L'échec fut si cuisant que l'Elysée se décida à remettre de l'ordre dans l'équipe de France de l'atome... Un rapport fut donc commandé à François Roussely, l'ancien président d'EDF, pour révéler les points forts et les points faibles de la filière nucléaire civile. Après des mois d'attentes, les espérances de bon nombre d'industriels sont douchées. Le document d'origine, qui comptait 130 pages, sort le 28 juin sous la forme d'une synthèse édulcorée de seize pages ! Les dirigeants de la filière enragent à l'idée que la montagne a accouché d'une souris. En privé, leurs mots sont durs. « Synthèse vidée de sa substance » pour les uns, « rapport mort-né » pour les autres... Selon des proches du dossier que nous avons rencontrés, François Roussely assume cette censure présidentielle. Et il l'argumente en rappelant que son rapport parle d'entreprises cotées et que les prises de positions qui y sont faites auraient eu des conséquences pour elles. Il aurait même affirmé qu'il fallait taire des vérités pour ne pas ébranler la filière... tout en invitant ses interlocuteurs à ne pas s'arrêter au premier degré de lecture de la synthèse. C'est ce qu'a fait « L'Usine Nouvelle ». Nous sommes remontés à la source pour retrouver la version originale du rapport. Il est plus sulfureux et moins orienté que le résumé qui a bien voulu en être fait. Contre-enquête.

1. La France vit trop sur ses acquis

CE QUE DIT LE RAPPORT ROUSSELY

La synthèse du rapport Roussely donnait une vision optimiste de la place que la France peut occuper sur le marché nucléaire mondial. « Il importe de prendre les mesures d'urgence nécessaires pour permettre à la filière nucléaire française, qui en a les capacités, de se positionner sur les nouveaux marchés du nucléaire civil. » Mais, devant la commission parlementaire des Affaires économiques de l'Assemblée nationale, l'ancien président d'EDF s'est fait plus tranché. Pour lui, la France a une image trop flatteuse de son industrie nucléaire, voire même un léger sentiment de supériorité... Alors que la réalité démontre plutôt qu'elle perd pied sur ce marché. Et l'ancien patron d'égrener les revers récents : échecs en Chine (en 2005) et à Abu Dhabi pour la vente de réacteurs EPR, retard dans la construction des EPR en Finlande et en France, chute du taux de disponibilité des réacteurs français (moins de 80 % en 2009). Le bilan n'est pas brillant.

NOTRE DÉCRYPTAGE

Les clients étrangers n'ont pas besoin de la France pour relancer le nucléaire civil... D'autres concurrents ont pris position pendant les vingt années où la filière française a été marginalisée. Après l'accident de Tchernobyl, en 1986, seules la Chine, la Corée du Sud et la Russie ont continué à construire des centrales, entretenant ainsi les compétences de leurs filières. « Cette concurrence, la France n'en avait pas conscience jusqu'à Abu Dhabi », analyse un diplomate français, longtemps en poste au Moyen-Orient. Alors que les constructions françaises se comptent sur les doigts d'une main, les Chinois prévoient de lancer un chantier par mois au cours des prochaines années. C'est certain, les industriels français du nucléaire ne seront pas les champions de l'export. Mais des marchés leur restent accessibles à condition d'être compétitifs : en Jordanie, au Maroc, en Inde, en Afrique du Sud, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis...

2. EDF n'est pas toujours le meilleur capitaine

CE QUE DIT LE RAPPORT ROUSSELY

Après l'échec d'Abu Dhabi, la question a agité le landerneau du nucléaire : qui est le capitaine de l'équipe de France ? La synthèse du rapport publié fin juin y répond clairement : « En règle générale, EDF doit être l'architecte-ensemblier de l'équipe France pour les projets de construction de centrales nucléaires, tant en France qu'à l'étranger. » Cela a eu le mérite de calmer les esprits, alors que le conflit entre Areva et EDF affectait l'image de la filière tricolore. Mais ce partage des rôles apparaît plus nuancé dans le rapport complet. L'idée de faire d'EDF le chef de file de l'offre française a du sens... mais sur certains marchés seulement.

NOTRE DÉCRYPTAGE

En érigeant EDF en chef de file et en le poussant à prendre pied chez Areva, l'Elysée a braqué les autres acteurs de la filière. Surtout Gérard Mestrallet, le président de GDF Suez : « J'espère que l'on ne va pas interdire à Areva d'avoir des clients. » À peine cité dans la synthèse du rapport Roussely, le premier énergéticien mondial s'estimé floué. Il s'est vu refuser la possibilité de construire un réacteur Atmea - développé par Areva - dans la vallée du Rhône. Pour François Roussely, le rôle de capitaine ne s'octroie pas. Il estime que la France n'a pas à construire un réacteur Atmea pour satisfaire les ambitions d'un industriel. Pas étonnant de la part d'un ancien président d'EDF... mais pas pertinent non plus si l'on regarde le marché mondial. 80 % des ventes se feront dans des pays déjà équipés de centrales nucléaires. Beaucoup d'électriciens locaux sont donc capables d'être maître d'oeuvre et opérateur. Et n'ont donc pas besoin d'EDF... En Inde, Areva négocie en direct avec l'électricien NPCIL. Pour le reste du marché (20 %), des pays sans réacteur nucléaire, faire d'EDF le chef de file est à-propos. Ils ont besoin de l'expertise d'un opérateur historique. À Abu Dhabi, Enec, le client, réclamait d'ailleurs la présence de l'électricien français, mais il n'a rejoint l'équipe française qu'à la fin du processus de sélection...

3. L'offre Made in France est trop limitée

CE QUE DIT LE RAPPORT ROUSSELY

« Des modèles plus petits que l'EPR semblent plus conformes aux attentes de certains clients. Il convient donc de compléter l'offre française », indique la synthèse du rapport. Remis en cause depuis l'échec d'Abu Dhabi, l'EPR est l'unique réacteur commercialisé par Areva et EDF. Ce modèle de 1 650 MW ultrasécurisé, conçu par Areva et Siemens, était destiné à remplacer les réacteurs en fin de vie en Allemagne et en France. Il ne présente un intérêt que dans d'autres pays matures. « Dans ces régions, il faut parfois maximiser le rapport MW/m². Dans ce cadre, la forte puissance de l'EPR est très recherchée », analyse Nicolas Swetchine, le directeur international et marketing adjoint d'Areva. Ce réacteur intéresse aussi des pays comme la Chine et l'Inde. Mais il n'en reste pas moins bien trop puissant pour la plupart des pays candidats au nucléaire : leurs réseaux électriques ne supporteraient pas un tel mastodonte.

NOTRE DÉCRYPTAGE

Le rapport Roussely encourage, à juste titre, le développement de l'Atmea, un réacteur de 1 100 MW conçu par Areva et le japonais MHI, dont GDF Suez souhaite devenir partenaire. Outre sa puissance moyenne, il bénéficie des méthodes de fabrication japonaises basées sur la modularité, un atout sérieux alors que l'EPR se heurte à des difficultés de construction en France et en Finlande. Problème : l'Atmea ne sera pas disponible avant plusieurs années. Seul le « basic design » est terminé. Faudrait-il alors faire appel à des réacteurs étrangers ? François Roussely y est favorable : « Le réacteur chinois CPR-1000 n'est pas l'EPR, mais il n'est pas dangereux et si EDF décidait de s'associer à sa commercialisation, ce ne serait pas une hérésie. Il n'est pas tenu de proposer uniquement des réacteurs produits par Areva, pas plus qu'Areva n'est contraint de ne proposer ses produits qu'à EDF. » Ce n'est pourtant pas gagné. Lorsque EDF a évoqué une association avec le chinois CGNPC pour vendre un CPR-1000 en Afrique du Sud... le gouvernement l'a rembarré. Pourtant, un responsable d'EDF l'assure : « Sur le marché nucléaire, il ne s'agit plus de savoir si un réacteur est français ou pas, il s'agit de savoir s'il est compétitif. »

4. La sécurité n'est pas qu'un coût, c'est une force

CE QUE DIT LE RAPPORT ROUSSELY

« En France, il convient que l'État définisse un modus vivendi équilibré avec l'Autorité de sûreté nucléaire [ASN], c'est-à-dire réaffirme le rôle régalien qu'il ne devrait pas abandonner à une autorité indépendante. » Cette citation extraite de la synthèse du rapport Roussely a choqué. En filigrane, elle faisait porter le chapeau de l'échec d'Abu Dhabi à l'ASN. Pour la commission, l'Autorité n'a pas bien choisi son moment pour émettre ses critiques sur le contrôle-commande de l'EPR... alors que les industriels français bataillaient pour le vendre au Moyen-Orient. La commission regrette également que l'ASN multiplie les exigences de sûreté sans en mesurer les conséquences financières.

NOTRE DÉCRYPTAGE

Si la sûreté n'a pas de prix, elle a un coût réel. Faut-il que l'ASN prenne en compte ce coût comme un critère d'intérêt national au même titre que la sécurité, à l'instar de ce qui se fait aux États-Unis ? Les parlementaires jugent le sujet sensible et ne sont pas prêts à l'imposer à l'ASN. Il ne s'agit pourtant pas de revoir la sûreté à la baisse, ni de lier les mains de l'ASN. La France pousse d'ailleurs à l'établissement d'un référentiel international de sûreté. Areva et EDF estiment que l'EPR a tout à gagner avec cette coopération internationale. Si Areva est en passe de vendre deux EPR en Inde, c'est parce que les décideurs de ce pays ont été sensibles à la doctrine principale de l'EPR : toute contamination sera confinée dans le réacteur. Le coréen Kepco, quant à lui, prépare une version plus sûre, l'European APR-1400, destiné aux marchés européens. Le client émirati a peu goûté cette idée de sûreté à deux vitesses. Il souhaite relever ses exigences auprès du coréen... Une nouvelle donne qui réconforte quelque peu les éconduits d'Abu Dhabi...

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