Les pays émergents, une menace sur le contrôle des entreprises occidentales
Par Redaction L'Usine Nouvelle - Publié leTelle est la thèse développée par Matthieu Pigasse et Gilles Finchelstein dans leur dernier ouvrage « Le monde d'après, une crise sans précédent ».
Ces deux proches de Dominique Strauss Kahn, experts de l'économie et de la finance, ont débattu mardi 3 mars, au cours d'une conférence organisée par le cabinet Xerfi, autour de la question de la menace des pays émergents sur le contrôle des entreprises des pays développés.« Sans précédent » par son origine (la générosité des banques aux citoyens américains) et par son ampleur, la crise actuelle est selon eux « la première crise mondialisée ». La faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 en est le point de départ. Par un effet de contamination exceptionnel, en deux mois elle a atteint toutes les économies. « Un nouvel ordre économique mondial, multipolaire » s'est dessiné, selon Matthieu Pigasse.
Matures versus émergentes
Allant à l'encontre des idées reçues, les deux auteurs expliquent que les difficultés des économies des pays développés sont durables et pas seulement dues à la crise actuelle. « Leurs fondamentaux sont médiocres, ce sont des économies matures, où l'investissement est atone et les gains de productivité quasi nuls », précise Matthieu Pigasse. A l'inverse, les pays émergents résisteraient mieux et développeraient leurs influences au cours et à la sortie de la crise.
« On sous-estime ces pays, car ils ont acquis une puissance économique, industrielle et financière », expliquent les intervenants. En effet, selon eux, les pays émergents possèdent toutes les rentes de demain : une dynamique de productivité dopée par les investissements des entreprises, du capital grâce au fort taux d'épargne, des fonds souverains nombreux, une main d'œuvre riche et un travail à bas coûts, une rente technologique en pleine expansion. « Il y a plus de dépôts de brevets dans les BRIC qu'en France », précise Gilles Finchelstein.
Quid de la menace ?
L'arrivée de la crise n'est pas le facteur d'explosion des pays émergents. Entre 1995 et 2009, la part des pays émergents dans le commerce extérieur est passée de 25 à 40%. D'où l'interrogation des auteurs sur l'expansion des pays émergents dans les économies occidentales. « La menace que nous évoquons est le risque que la nationalité des entreprises occidentales change et que les sociétés passent dans le giron des pays émergents, entraînant une perte d'influence du pays d'origine », expliquent les auteurs.
Selon eux, le changement de « centre de gravité de l'entreprise » a des conséquences culturelles et politiques sur la gestion stratégique de la société, comme des relocalisations de site de production, des restructurations. « A l'instar d'Arcelor Mittal », souligne Gilles Finchelstein.
Immixtion des fonds souverains
Sur les causes de la venue des pays émergents dans les entreprises occidentales, les auteurs retiennent trois motifs. D'abord, les pays occidentaux sont en manque chronique de capitaux et connaissent des déséquilibres commerciaux importants. Gilles Finchelstein prend pour exemple le cas de la France, qui connaît un taux d'autofinancement parmi les plus bas d'Europe, à 50%. Une situation qui oblige les pays industrialisés à aller chercher du capital là où il y en a : dans les pays émergents.
Le deuxième argument apporté par les auteurs tient au changement de stratégie des fonds souverains depuis quelques années. Auparavant, les fonds investissaient dans des entreprises occidentales de manière très minoritaire (participation égale ou inférieure à 1%) avec pour objectif de gérer les participations en bon père de famille. « Ce qui ne constituait pas un risque pour les pays occidentaux », précise les analystes.
Actuellement, les fonds nouent des partenariats avec des entreprises internationales en échange de retours locaux comme des transferts de technologie ou de compétences. « Leur stratégie d'investissement est plus agressive, leur participation dans les entreprises sont plus importantes pour exercer une influence déterminante dans la gestion de la société. », note Gilles Finchlestein, prenant l'exemple du fonds Qatari Diar, « qui est devenu le second actionnaire du groupe français Lagardère et est devenu actionnaire à 100% du groupe d'ingénierie électronique français Cegelec. Le tout dans une logique de contrôle. »
L'influence des entreprises émergentes
Reste que les pays émergents voient naître des groupes à vocation mondiale. « Elles représentaient 5% de la capitalisation mondiale en 2000 ; désormais ce chiffre atteint 20%. », précise Matthieu Pigasse. Leur secteur privilégié est celui de l'énergie grâce à leurs fortes ressources en matières premières. Mais de nouveaux groupes se développent dans des secteurs plus sophistiqués comme l'informatique, à l'image de Lenovo. « Ces entreprises ont changé elles aussi de stratégie et les fusions acquisitions ne se réalisent plus des pays du Nord vers ceux du Sud mais l'inverse, comme Tata avec Jaguar au Royaume-Uni », explique le spécialiste.
Revigorer l'axe franco-allemand
Les auteurs proposent des pistes de réflexion pour limiter la menace. Pour l'Europe, ils préconisent de revoir les principes du pacte de stabilité, « aujourd'hui dépassés ». Leur principale revendication tient à redonner de la vigueur à l'axe franco-allemand en fusionnant les dettes des pays pour émettre une dette commune. « Il faut pour cela des politiques volontaristes et rendre irrésistible la convergence des politiques budgétaires et économiques », précise Gilles Finchelstein.
Matthieu Pigasse insiste sur l'importance d'exclure tout protectionnisme, « toujours un motif générateur de guerre ». Il propose d'instaurer des « golden share » et des règles de réciprocité. Enfin, ils invoquent la nécessité de réformer les grandes institutions comme le Fonds monétaire international (FMI) en laissant plus de place aux pays émergents ou l'Organisation des Nations Unies en y instaurant un gouvernement économique.
Relance par la consommation
Sur les différentes mesures prises pour lutter contre la crise, ils émettent des réserves sur l'intérêt du Fonds stratégique d'investissement (FSI), « un effet d'annonce », selon Matthieu Pigasse, qui n'y voit « rien d'un fonds souverain à la française ». Tous deux saluent la réactivité de la banque centrale européenne (BCE) et l'utilité de la monnaie euro, mais réclament des plans de relance coordonnés, plus vastes et plus rapides. « A une crise globale, il faut une réponse globale. Relancer en construisant des infrastructures, c'est long. Mieux vaut relancer par la consommation », argumente Matthieu Pigasse.
Quant à l'avenir, les auteurs ne s'aventurent pas dans des spéculations et ne font qu'évoquer les deux thèses actuellement défendues par les conjoncturistes: celle d'une reprise à la fin de l'année 2009 grâce aux effets des plans de relance et celle d'une reprise encore incertaine du fait de l'asphyxie encore probable du secteur financier atteint par des actifs toxiques encore non révélés.
Barbara Leblanc
Définitions selon les auteurs
Nationalité d'une entreprise : somme de différents facteurs constituant le « centre de gravité de l'entreprise » : nationalité du management, localisation du siège, des centres de recherche et développement, localisation du capital
Fonds souverain : fonds d'investissement détenu par l'Etat qui s'inscrit dans une logique de long terme et assure la sécurité du pays par la diversification de ses ressources.
Golden Share : droit de contrôle par un Etat sur un secteur ou une entreprise sensible. Il permet à celui qui le détient de conserver un droit de veto sur l'ensemble du capital d'une société pour éviter une vente ou le franchissement d'un seuil de participation par une société d'un pays étranger.

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