imprimer

Les nanoparticules en questions

Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
nanoparticules

  Les risques des nanomatériaux et des nanotechnologies sont un véritable enjeu de société. Depuis l'été, plusieurs rapports d'experts ont émis des recommandations visant à mieux maîtriser les dangers dans un domaine déjà en plein développement.


Des procédures de consultations des citoyens ont aussi démarré, en attendant le lancement d'un débat public national, annoncé par le Premier ministre en mai dernier. Les choses bougent, mais il est temps.
L'industrialisationdes nanoparticules progresse à grands pas.
De l'automobile aux cosmétiques, en passant par l'aéronautique, le textile, l'électronique ou les matériaux de construction, à peu près tous les secteurs de l'industrie sont des utilisateurs potentiels de nanoparticules.

La toxicité des particules ultrafines reste mal connue

Manipuler des poudres et se prémunir contre leurs effets nuisibles (toxicité, risque d'explosion), voilà qui n'est pas nouveau : des industries aussi diverses que l'agroalimentaire, la cosmétique ou la métallurgie en utilisent depuis longtemps. Mais l'introduction de particules ultrafines - leur taille peut être très inférieure à 100 nanomètres (0,1 micron) - remet en cause une bonne partie des connaissances accumulées. Les nanoparticules permettent d'envisager de créer des nouveaux matériaux aux caractéristiques i nédites. Leurs propriétés spécifiques sont étroitement liées à leur état finement divisé... qui est aussi responsable de leurs effets néfastes. Ainsi, la toxicité d'une nanopoudre ne dépend pas seulement de sa nature chimique et de la quantité ingérée. Mais aussi de la quantité de surface présentée par les grains (en mètre carré par gramme) et même de l'état de cette surface, fonction de sa méthode de fabrication. Du coup, les connaissances sur la toxicité des poudres ne sont pas applicables aux nanoparticules.

Des études menées depuis plusieurs années ont mis en évidence les risques d'accumulation dans les organes, voire de franchissement de barrières dans le corps humain. Mais aucune synthèse scientifique cohérente n'est disponible, ce qui laisse beaucoup d'incertitudes sur les risques effectifs et les moyens de les mesurer.
Autre inconnue: les populations exposées. Le manque d'études épidémiologiques sur les milieux professionnels est souligné dans un rapport de juillet 2006 du Comité de la prévention et de la précaution (CPP), qui dépend du ministère de l'Ecologie et du Développement durable.

L'Afsset (Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail), organisme sous tutelle des ministères de la Santé, de l'Ecologie, et du Travail, a, au même moment, enfoncé le clou : le manque de données expérimentales, tant sur la toxicité des nanoparticules que sur les risques d'exposition, «ne permet pas de mettre en oeuvre une stratégie adaptée pour la maîtrise des risques potentiels». Si l'on ajoute que les moyens de détection et de mesure actuels sont eux aussi mal adaptés, on comprend que le consommateur puisse s'interroger sur les effets des nanoparticules qu'il risque de croiser dans des produits divers (emballages, cosmétiques, textiles, automobiles...), ou de côtoyer dans l'atmosphère.

Les nanomatériaux sont déjà dans l'industrie

Entre les prévisions mirifiques d'un marché en milliards de dollars et les prédictions horrifiques d'un nanomonde apocalyptique, on pourrait oublier que les nanomatériaux sont déjà là. Selon l'étude du CPP, les grands consommateurs sont aujourd'hui les pneumatiques (qui utilisent de l'oxyde de silicium) et les cosmétiques (de l'oxyde de titane), avec des tonnages non négligeables : 1000 tonnes dans le monde, rien que pour les cosmétiques. Les nanotubes de carbone sont les molécules vedettes, leurs propriétés ne cessent de surprendre chercheurs et industriels. Mais elles n'en sont qu'au stade pré-industriel. Toutefois, plusieurs dizaines de start-up à travers lemonde en produisent déjà des kilos. Arkema en est au stade de l'installation pilote dans son usine de Lacq (Pyrénées-Atlantiques) et envisage de construire une usine qui produirait, «après 2010», 200 tonnes par an de nanotubes de carbone, destinés avant tout à doper les propriétés électriques et mécaniques des polymères.

Les nanomatériaux restent aujourd'hui réservés à des applications très spécifiques. Mais leurs utilisation futures couvrent à peu près tout le spectre de l'industrie : matériaux composites pour l'automobile, fibres fonctionnalisées pour le textile, composants électroniques de nouvelle génération. Les projections de marché, pour des applications souvent émergentes, sont peu fiables. Mais des nanoparticules seront massivement utilisées dans des produits au contact du public. Difficile, par conséquent, de faire l'économie d'une information transparente sur les avantages et les risques de l'utilisation des nanoparticules.Un processus d'information des populations qui reste à organiser.

Le débat public démarre enfin en France

La Grande-Bretagne, le Danemark et les Etats-Unis ont organisé dès 2004 des rencontres entre experts et citoyens. La France n'est pas vraiment en pointe ! Quelques initiatives toutes récentes s'efforcent d'introduire les citoyens dans ce qui reste jusqu'ici un débat d'experts. L'association Entreprises pour l'environnement (EPE), qui réunit une quarantaine de grands groupes (Arcelor, Lafarge, Michelin, Renault...), a confronté une dizaine d'experts à un panel de citoyens choisis par la Sofres. Le but de l'opération est d'aboutir à des «recommandations citoyennes», qui seront discutées en public avec des entreprises, des ONG et des représentants des ministères.

De son coté, la région Ile-de-France organise, d'octobre 2006 à février 2007, une «conférence de citoyens» sur les enjeux -progrès et risques- des nanotechnologies. Une formule déjà expérimentée en France, notamment sur les OGM en 1998, sous l'égide de l'Assemblée nationale... avec un effet très relatif sur la clarté et la sérénité du débat.

Pourtant, tout le monde l'admet, il est urgent de mettre en place une politique d'information et de transparence sur les nanotechnologies. Les organisations écologistes sont évidemment pour.Mais nombre d'industriels, inquiets d'un éventuel rejet de leurs projets, semblent décidés à s'y impliquer. Car des organismes militent déjà farouchement contre le développement des nanotechnologies, telle l'ONG canadienne ETC ou, à Genoble, l'association PMO (Pièces et main-d'oeuvre), qui s'oppose à l'implantation du laboratoire Minatec et aux autres projets dans le domaine.

Les spécialistes des nanotechnologies ont un objectif prioritaire : éviter «l'effet OGM». Ils font le pari qu'une information bien diffusée évitera une radicalisation des points de vue et canalisera la méfiance grandissante du grand public, de plus en plus sensibilisé aux risques sanitaires et environnementaux. Les confusions sont toujours possibles. Ainsi, pour Eric Gaffet, directeur de recherche au CNRS, qui a présidé le groupe d'experts de l'Afsset, il est regrettable que la plupart des débats mélangent les technologies ayant un réel impact sociétal (nanobiotechnologies, système de contrôle des individus...) avec les nanomatériaux qui relèvent «d'une gestion classique des risques pour la santé et l'environnement, sans incidence directe sur l'organisation des sociétés».

Vers une réglementation spécifique

Au-delà de la nécessité - aujourd'hui admise - d'informer le public, la réflexion sur une utilisation sécurisée des nanoparticules a ouvert bien d'autres chantiers. Un programme de recherche s'impose, tout comme la mise en place d'un système de recensement et de traçabilité des nanoparticules dans les produits en tout genre. En matière de connaissances toxicologiques, la coordination des recherches est le point clé. Au niveau national, l'Afsset propose de créer un «observatoire scientifique et technologique décisionnel», une structure permanente, dont la tâche serait d'identifier les compétences dans les laboratoires et de les faire travailler ensemble.

De son côté, le CPP souhaite la création d'une instance identique auprès de la Commission européenne. Au niveau européen, toutefois, le programme de recherche Nanosafe II, lancé en avril 2005 et piloté par le CEA, s'efforce déjà de coordonner les efforts, sur les études toxicologiques, mais aussi sur la sécurisation des procédés de production et la détection des particules. Ce dernier point est essentiel, notamment pour la surveillance des lieux de travail. C'est pourquoi l'Afsset lance un appel à proposition de recherches portant sur les problèmes de détection et de mesure des nanoparticules.

Le recensement des particules produites et de leurs applications, pour constituer des bases de données internationales facilement accessibles et aboutir à un étiquetage spécifique, n'est pas une mince affaire. Pour des raisons de secret industriel, sans doute, mais aussi parce que l'appellation commerciale «nano» ne recouvre pas forcément la présence effective de nanomatériaux ... Au total, un vaste chantier, dont les résultats devraient nourrir une future réglementation sur la production et l'usage des nanoparticules. Pour l'heure, aucun texte ne prend spécifiquement en compte les nanoparticules. Pas même le projet de règlement européen Reach sur les substances chimiques, toujours en débat à Bruxelles.

Reach ne tient pas compte de la taille des particules, paramètre essentiel de la toxicité des nanomatériaux, et de plus, ne traite que des substances fabriquées à des tonnages supérieurs à 1000 tonnes par an. «Quand on voit la durée de mise en place d'une réglementation, il serait préférable, plutôt que d'en créer une nouvelle, de s'inscrire dans le cadre de Reach en introduisant les spécificités des nanoparticules et la notion de taille», estime Eric Gaffet. Dans un domaine si sensible, l'«auto-régulation» par les spécialistes du secteur ne suffira pas.

Thierry Lucas

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter