imprimer

Les leçons des meilleurs usine allemandes

Par DIETER DÜRAND (« WIRTSCHAFTSWOCHE ») - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3233
À la tête de l'entreprise Roto, élue meilleure usine de l'année 2010, Erich Rosenkranz, président, Hannes Katzschner, directeur, et Dirk Stempfhuber, directeur R & D (de gauche à droite).
À la tête de l'entreprise Roto, élue meilleure usine de l'année 2010, Erich Rosenkranz, président, Hannes Katzschner, directeur, et Dirk Stempfhuber, directeur R & D (de gauche à droite).
©

Chaque année, l'hebdomadaire allemand « WirtschaftsWoche » dresse le palmarès des meilleures usines d'outre-Rhin. Reportage chez les deux lauréats du trophée 2010 des « Best Fabrik » !

Cartons rouges pour tous ! Dans l'usine du fabricant de fenêtres de toit Roto, à Bad Mergentheim près de Würzburg, cette sanction - que craignent tous les footballeurs - sert à exprimer confiance en soi et esprit offensif. Les employés se servent en effet de petits cartons lors de la phase de développement pour indiquer qu'ils ont besoin de soutien, par exemple lors de la construction d'un nouveau type de fenêtre. Il ne sert à rien de masquer les problèmes. « Nous voulons les résoudre aussi vite que possible », déclare le directeur, Hannes Katzschner. Il s'agit là de l'un des principes fondamentaux du fonctionnement de cette entreprise de taille moyenne.

La société est également adepte du précepte d'amélioration continue. Ici, on supprimera une étape de fabrication ; ailleurs, on aura recours à un nettoyant pour vitres meilleur marché. Ces nombreuses démarches ouvrent des perspectives d'investissement. Alors que d'autres entreprises licencient leurs employés par milliers, cette entreprise du Bade-Wurtemberg a connu, en 2009, une augmentation de son chiffre d'affaires de plus de 5 % en pleine crise économique. Penser, identifier les vulnérabilités, développer des idées : Erich Rosenkranz, président de Roto, l'exige de chaque employé, qu'il soit manager ou mécanicien. « Ce n'est qu'ainsi que peut s'installer le rythme de changement nécessaire. » Pour le patron, rien n'est plus dangereux que la médiocrité : « C'est la zone mortelle. Notre exigence : être meilleurs que les autres. » Toute l'équipe s'en inspire : plus de 1 300 propositions ont été soumises par des collaborateurs en 2009, soit plus de 500 de plus qu'en 2005. Preuve que cette usine est performante, elle a décroché le titre de meilleure usine de l'année, décernée par notre confrère « WirtschaftsWoche ». Ce concours, qui a lieu simultanément en Allemagne, en Espagne et en France, est l'un des plus exigeants d'Europe pour les entreprises manufacturières.

Aux yeux des experts, journalistes et professeurs de l'Insead (Institut européen d'administration des affaires), Roto est représentative d'une génération d'usines allemandes qui ont su se défendre contre les attaques des fournisseurs à bas salaires d'Europe de l'Est et d'Asie. « La migration des usines vers la Chine ou la Roumanie n'est pas une loi gravée dans le marbre », explique le professeur Arnd Huchzermeier de l'école de gestion Otto Beisheim-WHU à Vallendar. « Avec la bonne approche, une usine peut même voir ses avantages se renforcer. » En clair : l'industrie allemande a mené sa révolution de l'efficacité : nouvelles formes de travail qui, loin de faire de l'ouvrier un simple tâcheron, lui confient la responsabilité complète d'un produit, méthodes permettant d'économiser les ressources, recours aux dernières technologies... Ils tentent de dépasser la production « lean », qui ne suffit plus à assurer son rang au sein de l'élite mondiale. « C'est un must pour suivre le rythme, déclare M. Huchzermeier. Mais, pour se démarquer, il en faut beaucoup plus. »

Formule gagnante : technologie, qualité, service

Ainsi, le plus important est de mettre en place une stratégie de croissance claire. Pour s'attaquer à la domination écrasante des spécialistes de la fenêtre, comme Velux qui règne sur près de 75 % du marché allemand, Roto mise entièrement sur les produits haut de gamme. L'entreprise ne vend ses fenêtres que par le biais des commerces spécialisés et non pas sur le marché de la construction. Il est ainsi l'unique fabricant de fenêtres de toit personnalisées, qu'ils livrent sous huit jours. Le couvreur reçoit les fenêtres avec cadre d'isolation prémonté et peut les installer plus rapidement. Il est également possible de commander un panneau solaire ou un système photovoltaïque auprès des services de production de Roto. Ce nouveau secteur d'activité, Erich Rosenkranz en est convaincu, permettra de générer une forte demande : le chiffre d'affaires en technologies solaires devrait passer de 40 à 200 millions d'euros d'ici à cinq ans. « Les nombreuses actions et innovations effectuées en parallèle créent une dynamique, source de gains de productivité et de chiffre d'affaires », explique Christoph Loch, professeur et juré à l'Insead.

Cette excellence à tous les niveaux se retrouve chez l'autre lauréat allemand du trophée « Best Fabrik » : le constructeur de grues industrielles Demag Cranes et Components, originaire de Wetter, dans la Ruhr. Les managers du spécialiste des treuils et des grues, aptes à soulever des coques d'aéronefs et des moteurs de camions pesant des tonnes, ont mis au point une double stratégie intelligente. Ils développent en Chine et en Inde, avec des ingénieurs et techniciens locaux, des produits adaptés aux besoins locaux, qu'ils fabriquent également en partie sur place. « Cela nous garantit l'accès à ce marché en pleine expansion », explique le directeur de l'usine, Rainer Harkort. Mais, sur les marchés matures d'Amérique du Nord et d'Europe, il s'appuie entièrement sur la formule qui a fait son succès jusqu'à présent : technologie, qualité et services. Il se fait fort d'alléger également tous ses processus pour augmenter leur efficacité, de sorte qu'il reste suffisamment d'argent pour rémunérer les actionnaires, financer les investissements et offrir de bons salaires.
 


Demag Cranes & Components,dirigé par Rainer Berthan,
Rainer Harkortet KlausHoffmann,
occupe la 2eplace des « Best Fabrik » 2010
.



Pour M. Harkort, offrir un service signifie ne pas vendre uniquement des produits. Son entreprise développe des solutions qui améliorent la compétitivité de ses clients, par exemple grâce à un matériau plus simple de manutention permettant des gains de rapidité. Il est indispensable au préalable que les ingénieurs, les experts en fabrication et les vendeurs soient parfaitement familiarisés avec les conditions de production des clients. « Nous avons besoin de comprendre leur entreprise », explique M. Harkort.

Fournir des produits taillés sur mesure pour les besoins de l'acheteur ne constitue pas le seul avantage des usines allemandes. Cela fait des années qu'elles forment leurs employés à l'élimination des erreurs et du gaspillage. « Ici, la main-d'oeuvre est généralement de très haute qualité », explique Christoph Loch. Ce souci constant d'efficacité se traduit par une productivité extrêmement élevée.

Au final, qu'est-ce qui fait la qualité des usines d'élite ? Les meilleures ne craignent rien tant que l'inactivité. Le vainqueur allemand Roto planifie déjà son coup suivant : un capteur hybride qui génère également de l'électricité à partir de la chaleur. Dans deux ans tout au plus, le président, Erich Rosenkranz, présentera cette technologie révolutionnaire. Mais ce dont il est le plus fier, c'est de ne plus avoir besoin de faire pression sur ses employés pour qu'ils changent. « Bénéficier de plus de responsabilités et jouir de sa propre performance constituent désormais une motivation suffisante. »


 

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter