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Les laboratoires se ressourcent en Asie

Par Anne Pezet - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3139

Les grandes manoeuvres s'accélèrent dans l'industrie pharmaceutique. Bien sûr, les grands laboratoires recherchent des synergies. Mais pas seulement. Ils comptent leurs forces pour s'attaquer aux pays asiatiques, mais aussi au Brésil ou encore à la Russie.

Fuite en avant ou nouvel élan ? Les deux méga-fusions annoncées au cours des dernières semaines aux Etats-Unis - Pfizer et Wyeth, Merck et Co et Schering-Plough - laissent un goût d'aventure. Car, au-delà du renforcement sur un marché américain atone, ces rapprochements visent les pays émergents, tels la Chine et l'Inde, mais également le Brésil, le Mexique ou la Russie. Schering-Plough apporte dans son sillage les deux milliards de dollars de chiffre d'affaires qu'il réalise dans ces pays. Soit l'objectif de Merck à l'horizon 2010 ! Le pari est à la hauteur des sommes en jeu, ces marchés affichant une croissance insolente de 15 %, comparés aux 1 à 2 % aux Etats-Unis et aux 3 à 4 % pour les cinq plus grands pays européens, selon les chiffres IMS Health.

UNE COURSE EFFRÉNÉE

Merck n'est pas le seul à vouloir se faire une place de choix dans ces pays. Tous les grands laboratoires internationaux se sont lancés dans une course effrénée pour se positionner au mieux auprès de 1,3 milliard de Chinois, de 1,1 milliard d'Indiens, des 190 millions de Brésiliens...

Des populations immenses dont le pouvoir d'achat grimpe. Et avec lui, les dépenses de santé. « Les classes moyennes, même en Chine, deviennent des consommateurs de médicaments. Et si seulement 5 % de la population chinoise est concernée, cela représente d'emblée 50 millions de personnes, soit pratiquement le marché français », souligne Claude Allary, associé au sein de la société de conseils Bionest Partners. En 2009, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud, le Brésil, le Mexique, la Turquie et la Russie devraient générer un chiffre d'affaires cumulé d'environ 110 milliards de dollars. Et en 2011, ils ne représenteraient pas moins de 16 % du marché mondial, soit autant que les cinq plus grands marchés européens. « Les groupes étrangers devraient remporter une bonne part des 12 milliards de dollars que représentera l'industrie indienne en 2012 », assure Supratim Majumdar, un analyste du secteur chez Frost et Sullivan.

Dans ce contexte, les appétits des grands laboratoires étrangers s'aiguisent. Le britannique GlaxoSmithKline a acquis, en janvier, la palette de médicaments du belge UCB dans les marchés émergents. Une zone où il réalise déjà un chiffre d'affaires de 2,4 milliards d'euros, en progression de 12 %.

Début mars, Pfizer a étendu son accord avec le fabricant de génériques indien Aurobindo aux marchés émergents. Autant de produits bon marché adaptés au bas niveau de pouvoir d'achat. « Nous cherchons à être un acteur local dans les génériques, centré sur les pays émergents. Les patients n'ont pas les mêmes besoins aux Etats-Unis et en Chine », insiste Chris Viehbacher, le directeur général de Sanofi-Aventis. Le groupe français a acquis, en juillet 2008, l'australien Symbion Consumer pour élargir son portefeuille de produits sur la zone Asie-Pacifique. Pour l'instant, les deux classes de médicaments les plus vendus dans les pays émergents restent les antibiotiques et les antidiarrhéiques, avec la présence d'acteurs locaux importants, comme le laboratoire chinois Harbin Pharmaceutical Group, le numéro 1 du secteur. En Inde aussi, le marché est actuellement détenu par les champions nationaux à hauteur de 75 %.

Mais avec l'essor de pathologies inédites « occidentales » liées à l'évolution des modes de vie et à un meilleur dépistage, les besoins de médicaments se diversifient, offrant de nouvelles cartes aux multinationales. En Inde, le britannique AstraZeneca produit principalement le Nexium, un traitement contre l'ulcère, l'un de ses médicaments vedettes. L'américain Bristol-Myers-Squibb voit ses ventes de Baraclude, un médicament antiviral contre l'hépatite B, fortement progresser en Asie. Le Diamicron, un antidiabétique oral récent des laboratoires français Servier, est l'un de ses produits clés sur les marchés émergents. Le français a inauguré, en février, un centre de fabrication à Rio de Janeiro pour approvisionner le Brésil et d'autres pays d'Amérique latine, notamment pour ce médicament.

Des investissements importants sont nécessaires au-delà, d'une présence commerciale. « Pour avoir accès à ces marchés, il faut y être implanté en développant et en produisant localement. Les demandes des gouvernements sont très fortes en Chine et en Inde notamment », explique Frédéric Thomas, directeur associé chez Arthur D. Little. Tous les laboratoires l'ont bien compris. En Chine, le danois NovoNordisk va construire une usine de production d'insuline à Tianjin pour lutter contre le diabète. Elle devrait être opérationnelle en 2012. Le français Sanofi-Aventis a choisi Shenzen pour son vaccin contre la grippe. Le site sera prêt à produire en 2012. Une autre usine est prévue à Ocoyoacac, au Mexique, pour 2013. AstraZeneca va investir 50 millions de dollars pour étendre les capacités de son usine de packaging et de formulation de Wuxi, en Chine.

Plus étonnant, les laboratoires internationaux investissent aussi dans la recherche et le développement. Bayer Schering Pharma vient d'annoncer un investissement de 100 millions de dollars sur cinq ans pour son centre R et D à Pékin. GlaxoSmithKline annonce 350 chercheurs à Shanghai en 2010. Les laboratoires hésitent moins, les scientifiques étant en nombre. « En 2007, près de 1,6 million de Chinois sont sortis diplômés en science et ingénierie. C'est impressionnant », indique Anne-Christine Marie, associée chez PricewaterhouseCoopers. Et les chercheurs indiens et chinois ont souvent effectué leur post-doctorat... aux Etats-Unis. Les études cliniques sont aussi en plein essor. En 2008, près de 900 études ont été menées en Chine, 800 en Inde, comparé aux 3 500 en France. « Le rattrapage est bien en cours », souligne Anne-Christine Marie.

Pour autant, malgré leur potentiel, s'implanter et se développer sur ces marchés est loin d'être simple. Les défis ne manquent pas : des infrastructures insuffisantes, des problèmes de qualité, des territoires immenses à mailler, la contrefaçon... Mais les laboratoires n'ont pas le choix. Ce sont ces pays qui portent la croissance de l'industrie pharmaceutique.

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