Les laboratoires pharmaceutiques contraints de revoir leurs marges
Par ALAIN JEMAIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2883Le « TFR », tarif forfaitaire de responsabilité qui servira de base au remboursement de certains médicaments, oblige les groupes pharmaceutiques concernés à faire des choix.
Avant le 8 septembre, Pfizer, GSK, Aventis, Roche, Sanofi-Synthélabo et une dizaine d'autres laboratoires vont devoir adapter leur stratégie. Et, à partir du 29 septembre, les Français devront changer leurs comportements : s'ils veulent être totalement remboursés par la Sécurité sociale pour certains d'entre eux, ils devront prendre les médicaments les moins chers correspondant à la prescription de leur médecin. Sinon, ils devront y aller de leur poche pour utiliser le médicament qu'ils connaissent, plus cher parce que le laboratoire n'aura pas voulu revoir ses prix à la baisse.
Une machine de guerre
TFR oblige ! Derrière ce sigle bureaucratique (les initiales de « Tarif forfaitaire de responsabi-lité ») se profile une redoutable machine de guerre pour dégager des économies au profit de l'assurance maladie : 105 millions d'euros la première année. Et probablement beaucoup plus d'ici à 2005 lorsque seront tombés dans le domaine public de nombreux médicaments vedette des années 90.
Dès la semaine prochaine, les pharmaciens recevront certains de leurs médicaments remboursables, comme le Lexomil, le Renitec, l'Azantac ou le Primpéran (29 au total sous 72 présentations), munis d'une nouvelle vignette. Son rôle : informer pharmaciens et patients que ces produits sont désormais des « médicaments à TFR ». Ou des « groupes génériques ». En clair, des médicaments qui sont soit des spécialités tombées dans le do-maine public, soit leurs génériques ; et qui seront désormais remboursés sur une base unique, celle des prix des génériques. La première liste a été publiée au Journal Officiel de 27 août pour des groupes génériques antérieurs à avril 2002 et à pénétration sur le marché comprise entre 10 et 45 %. Le LEEM, le syndicat des industriels du médicament, a calculé que « ces groupes représentent en année pleine, un chiffre d'affaires (prix fabricant) de 365 millions d'euros ». Et de remarquer : « les princeps y sont majoritaires aussi bien en valeur (80 %) qu'en volume (70 %) ». C'est dire l'importance de l'enjeu pour l'industrie.
Couper l'herbe sous le pied des génériques
Les médicaments à TFR allant de toute évidence se multiplier, les laboratoires ont plusieurs stratégies possibles. La plus simple : aligner les prix de leurs produits princeps sur celui - généralement de 30 % moins élevé - de ses génériques. Ce que vont probablement faire la grande majorité des laboratoires. Depuis l'accord, il y a un an, entre les médecins généralistes et l'assurance maladie, le marché des génériques (estimé en année pleine à 2,1 milliards d'euros au prix fabricant) a augmenté de plus de 50 % en valeur et de 40 % en volume, tandis que le marché des princeps diminuait de près de 20 %.
Avantage supplémentaire d'un alignement des prix : couper l'herbe sous le pied des génériques, étant évident que les patients, à condition de remboursement équivalent, préféreront les médicaments à notoriété établie. Le laboratoire « inventeur de la molécule » récupère, par conséquent, l'essentiel du chiffre d'affaires, mais avec des marges rognées. Dans cette hypothèse, le LEEM estime que les laboratoires des princeps perdraient 96 mil- lions d'euros de chiffre d'affaires et 48 millions de marges. Cette politique de la terre brûlée serait, en revanche, dévastatrice pour les entreprises de génériques dont les parts de marché risquent de s'effondrer. Si les grands laboratoires décident, de façon quasi-unanime, de pratiquer des baisses de prix sur leurs anciens médicaments vedettes, nombre de « génériqueurs » devront mettre la clé sous la porte. Ce qui aurait un fort impact sur certains : si Biogalénique ne compte que pour 6 % dans le chiffre d'affaires d'Aventis France et GNR pour 8 % dans celui de Novartis, Biogaran représente 30 % du chiffre d'affaires de Servier en France et Merck Génériques 31 % des ventes de la filiale française de l'allemand Merck.
Plus risquée sera la stratégie inverse. Des groupes pharmaceutiques peuvent être convaincus que dans les trois ans, les ventes des « blockbusters » qui ont fait leur fortune pendant plus d'une décennie seront en chute libre. Et qu'à tout prendre, il vaut encore mieux guerroyer pour avoir des marges correctes sur des volumes forcément déclinants. D'autant que, dans leur pipeline de molécules en développement, de nouveaux produits vedettes devraient prendre la relève. Mais cette stratégie, appliquée par des groupes pharmaceutiques qui misaient sur la fidélité à leur marque, a révélé ses faiblesses en Allemagne lors de la mise en place du Plan Blüm (Il instituait des prix de référence pour des médicaments qui, à l'époque, représentaient quelque 35 % du marché). « Tous les laboratoires ont été obligés de faire machine arrière quand ils ont vu leurs parts de marché s'effondrer », observe Claude Le Pen, Professeur d'économie de la santé à Paris Dauphine.
Les paracétamols font bande à part
Autre voie possible : anticiper les futurs TFR. Certains laboratoires prévoient de négocier dès maintenant avec le Comité économique des produits de santé (CEPS), l'organisme qui prépare les dossiers de prix pour le ministère de la Santé. En proposant des baisses de prix sur la base d'un TFR théorique, afin de bloquer le marché et de préserver leur part, au détriment bien sûr de leur marge. Ce qu'ont déjà fait BMS et Aventis en proposant au CEPS des baisses sur leurs paracétamols, molécules anciennes et non brevetées - Doliprane et Efferalgan - qui devaient initialement entrer dans le nouveau système. Les nouveaux prix vont ainsi baisser entre le 8 septembre et le 1er juillet 2005, de 15 à 36 % selon les formes galéniques.

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