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« LES INGÉNIEURS DOIVENT S'OUVRIR AU MONDE »

Par PROPOS RECUEILLIS PAR PIERRE-OLIVIER ROUAUD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° HSING2012

André-Jacques Auberton-Hervé, le PDG de Soitec, livre son regard sur la formation des ingénieurs et retrace les grandes lignes de son parcours. De la start-up spécialisée dans les semi-conducteurs, qu'il a créée en 1992, au groupe international actuel, à la pointe des technologies

Vous êtes ingénieur, docteur, créateur et dirigeant d'entreprise. Quel jugement portez-vous sur la qualité des ingénieurs à la française ?

En France, la formation est très bonne et nos ingénieurs sont reconnus, y compris au plan international. Mais l'ouverture au monde, à l'économie notamment, n'est pas assez intégrée. Certes, cela change avec les parcours mixtes écoles d'ingénieurs-écoles de commerce, mais on pèche encore. La capacité à se projeter dans le monde de l'entreprise est bien plus forte aux États-Unis. Cette capacité doit être l'une des priorités de tout ingénieur. Développer ou fabriquer un produit n'est pas une fin, il faut le vendre. Et être scientifique, c'est être ouvert au monde et pas seulement aux problèmes de physique. Le cartésianisme est une tradition française mais notre monde est de plus en plus fait d'incertitudes. Il ne faut pas rester timide face à cette complexité. Les jeunes doivent avoir de l'audace !

C'est le sens de votre parcours ?

Il faut décloisonner le monde de l'ingénieur et c'est que j'ai tenté de faire. J'ai fait Centrale Lyon, puis un doctorat au CEA-Leti. Ce parcours était alors original. J'avais cette passion pour les semi-conducteurs. J'ai eu la chance d'être là au moment du croisement du vieux monde du Fortran avec celui, émergent, des microprocesseurs. Je rêvais de participer à cette révolution. La Silicon Valley française se trouvait à Grenoble, je m'y suis plongé. Après mon doctorat, j'ai travaillé six ans au Leti, j'ai managé de la recherche appliquée en interface avec l'industrie. Cette expérience m'a permis de dépasser le monde des ingénieurs assez normé et de créer Soitec à 30 ans avec Jean-Michel Lamure [disparu en 2006, ndlr].

Comment s'est fait le déclic ?

Mes camarades d'école jurent m'avoir toujours prédit que j'allais créer ma boîte ! J'ai eu la chance de voir, à 24 ans, mes travaux de recherche reconnus au sein de mon laboratoire et au plan international. Ensuite j'ai fait du transfert industriel, notamment pour Thomson. La création de Soitec s'est faite pour « sauver » une activité vouée à s'arrêter au Leti, le silicium sur isolant. Avec Jean-Michel Lamure, nous étions persuadés du potentiel de cette innovation... même si les études disaient le contraire. Je me souviens de la création de Soitec, au printemps 1992. Sans fortune personnelle, nous y avons mis notre argent. J'étais promis à une belle carrière au CEA. Mes patrons m'ont dit « tu es fou, mais on te laisse faire ». Le CEA nous a permis de lancer une activité via un contrat de recherche. L'enjeu était à partir de là de réussir une activité commerciale. Le parcours californien était un peu mon rêve. Mes modèles étaient les acteurs de la révolution digitale : Steve Jobs, Bill Gates. On a démarré à deux, aujourd'hui nous sommes 1 400. Soitec est coté en Bourse et dispose de centres de production et de R et D en France, à Singapour en Allemagne, aux États-Unis.

Le monde des affaires est-il très différent de celui de la R et D ?

Quel que soit l'univers, il y a toujours des relations humaines. Quant à la technicité, c'est à la portée d'un ingénieur. La force de la formation à la française, c'est qu'on peut appréhender assez vite presque tout. J'ai fait Centrale une école généraliste : on y intègre des techniques mais surtout la capacité à comprendre les sujets nouveaux. Les règles de l'économie ne sont pas plus complexes que les équations différentielles. Il faut surtout avoir envie de découvrir d'autres métiers.

Dans votre entreprise, comment se traduit votre expérience ?

Chez Soitec, j'ai voulu mettre en avant quatre valeurs, à commencer par « oser l'audace », c'est-à-dire la capacité à ne pas se mettre de freins. La seconde, c'est l'engagement : la passion doit être une des qualités de l'ingénieur. La concurrence internationale est un sport de haut niveau et si l'on entre sur le terrain sans s'engager, on ne va pas loin ! Il y a ensuite le fait de mériter la confiance. Il faut être respecté par ses pairs, cela nécessite une certaine éthique. La confiance ne se décrète pas, elle se mérite. Enfin, la dernière valeur est « réussir ensemble ». L'ingénieur n'est pas seul sur sa paillasse de laboratoire. La complexité des sciences et le croisement des technologies conduisent au travail collectif. On gagne en équipe.

La recherche est-elle assez prise en compte par les entreprises ?

À la création de Soitec, les cloisonnements entre enseignement, recherche et entreprises étaient marqués. Les choses ont évolué dans le bon sens, surtout depuis l'instauration des pôles de compétitivité. Ils sont essentiels pour casser les barrières, rendre « l'industrie France » plus compétitive et dynamiser des régions en matière d'emploi. Je crois en ce modèle, car j'en suis issu et car il fait la force de territoires comme Grenoble. À travers Soitec, nous avons créé 1 100 emplois en France, dont environ 42 % d'ingénieurs. Le coeur de l'entreprise reste en Isère avec nos activités de recherche, le laboratoire commun avec le CEA et nos usines.

Car vous êtes aussi un industriel...

Ce fut un choix crucial. Nous aurions pu rester des producteurs de propriété intellectuelle, mais nous avons choisi d'avoir des usines. Cela nécessite de trouver sans cesse des marchés, des clients, des applications. Notre avenir en dépend. Même si nous avons créé notre marché, nous sommes aujourd'hui en concurrence avec un géant japonais. Mais on a été capable de maintenir notre avance avec une part de marché de 80 % pour notre produit phare, le SOI. Soitec s'est aussi lancé l'an dernier dans le solaire photovoltaïque à concentration, en tirant parti de nos savoir-faire industriel et de recherche.

La relation avec le monde des écoles est-elle importante pour vous ?

Oui, il faut avoir ce dialogue, montrer où se situent les marchés, l'emploi, la réalité de l'entreprise. Soitec a une forte politique d'accueil de stagiaires. C'est un rôle citoyen. Nous embauchons beaucoup de jeunes. Nous sommes dans une activité à forte croissance. Entre 2003 et 2008, notre effectif a progressé 60 %. Ces derniers mois, l'environnement est plus incertain, mais en 2010 nous avons recruté 200 personnes, dont 80 ingénieurs, notamment dans la nouvelle activité photovoltaïque. On a besoin de talents, on cherche à attirer des ingénieurs de tous pays, c'est la force d'une société internationale et cela permet la mixité des cultures.

Et les jeunes chercheurs ?

Je suis administrateur à l'Association nationale de la recherche et de la technologie (ANRT) et défends les thèses Cifre [conventions industrielles de formation par la recherche, ndlr], même si j'ai fait ma thèse dans un laboratoire public. Cette formation doctorante est un bon outil pour un jeune ingénieur désireux d'allier les mondes de la recherche et de l'industrie et, inversement, pour l'industrie de travailler sur des sujets à moyen terme. Soitec emploie 160 chercheurs, dont une dizaine de thésards Cifre que nous embauchons à 80 %.

Si vous deviez faire passer un entretien d'embauche à un jeune ingénieur, quels seraient vos critères ?

Au-delà de ses connaissances, je jaugerais ses valeurs personnelles : créativité, curiosité... Je lui demanderais ce qu'il a fait de plus audacieux dans sa vie. J'apprécie la capacité à s'engager, à avoir un côté sportif, à être acteur dans ce monde qui bouge. Pour moi, l'aspect humain est aussi important que l'aspect technique. Bref, je ne l'interrogerais pas seulement sur la physique des semi-conducteurs, mais j'essaierais de percer ses centres d'intérêt. Un jeune ingénieur ne peut plus être uniquement axé sur la technique.

Un dernier conseil ?

Mon message est simple : ne vous laissez pas dicter votre futur, ni par votre école, ni par vos collègues, ni par vos parents. Les choix sont les vôtres. Faites ce que vous aimez le mieux possible et vous réussirez !

PARCOURS

50 ans Diplômé de Centrale Lyon, docteur en physique À 24 ans, il publie son premier papier au congrès international des semi-conducteurs IEDM De 1986 à 1992, chercheur au CEA-Leti à Grenoble En 1992, création, avec Jean-Michel Lamure, de Soitec à Grenoble L'entreprise repose sur une innovation : le silicum sur isolant Développement de l'activité avec des clients comme AMD, Freescale, Mitsubishi, OKI, IBM En 1999, il reçoit le SEMI Awards. Introduction de Soitec en Bourse De 2000 à 2010, investissement massif à Grenoble et expansion internationale (Singapour, Allemagne, États-Unis...) En 2010, le chiffre d'affaires atteint 280 millions d'euros.Arrivée sur le marché du solaire photvoltaïque à concentration Été 2011, le Fonds stratégique d'investissement (FSI) entre au capital de Soitec

SES IDÉES FORTES

L'INGÉNIEUR DOIT SORTIR DE SA COQUILLE, s'ouvrir notamment à l'économie, être curieux de tout et prêt à affronter les incertitudes. L'audace est une vertu cardinale, sur le plan personnel comme dans les affaires. L'entreprise a besoin de gens compétents, à forte capacité créative, mais les batailles se gagnent en équipe. La condition de la réussite pour la France, c'est de faire fonctionner ensemble enseignement, recherche et entreprises.

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