Les industriels sauront-ils tirer les leçons de la crise financière ?

Le 15 octobre 2008 par Rédaction L'Usine Nouvelle
* Mots clés :  Carrefour, EDF

La dérive du système bancaire à la suite de la crise des prêts immobiliers aux Etats-Unis ouvre un certain nombre de brèches dans la configuration de notre système industriel et par conséquent dans la communication affichée par les groupes industriels

Les premiers visés sont les entreprises publiques en cours de privatisation. Les opinions publiques ont déjà du mal à admettre les comportements irresponsables des financiers. Elles seront encore plus réactives si elles étaient amenées à constater et à subir les mêmes dysfonctionnements dans le domaine industriel. Au risque de se répéter, le marché n'est pas la seule finalité de l'économie. La construction des Etats, l'organisation des territoires, la capacité de faire vivre une population et de subvenir à ses besoins vitaux (eau, électricité, nourriture, transport) résultent de la combinaison de deux dynamiques : la performance des entrepreneurs et la capacité des gouvernements à trouver les stratégies adéquates pour enrichir et développer le pays qu'ils dirigent. Contrairement à ce que les partisans de la dérégulation affirment depuis plusieurs décennies, ces deux dynamiques ne sont pas remises en cause par la mondialisation. La nationalisation des banques et la reprise en main par les Etats du fonctionnement du système bancaire sont une démonstration exemplaire du lien dialectique entre ces deux dynamiques.

Sans l'intervention des Etats, l'économie mondiale risquait de s'effondrer en provoquant un risque majeur de conflits armés. Cette évidence que les experts cachent pudiquement derrière un discours sophiste sur le réajustement et les corrections à apporter à des systèmes défaillants n'est pas passée inaperçue. Les populations vont désormais être plus attentives à d'autres dysfonctionnements et les décrypteront désormais avec une autre grille de lecture.

Revenons sur deux crises passées : la crise de l'électricité en Californie et la crise des transports ferroviaires en Grande Bretagne. Dans les deux cas, on constate une défaillance grave et durable de systèmes industriels privés qui ne remplissaient plus leur fonction. Les citoyens californiens étaient régulièrement privés d'électricité et les citoyens londoniens devaient patienter des heures en attendant leurs trains à cause de l'anarchie d'un système ferroviaire dérégulé. La disparition du service public avait engendré un comportement très naturel des entreprises privées en charge de la distribution de l'électricité en Californie et du transport ferroviaire en Grande Bretagne : privilégier le profit et les marges à distribuer aux actionnaires plutôt qu'investir pour entretenir et moderniser les réseaux en fonction de l'évolution de la demande et du trafic. Aujourd'hui, il existe en France des entreprises qui risquent de commettre la même erreur. Leur explication est simple : nous sommes en train de devenir des entreprises privées, donc notre objectif est d'être rentable, de satisfaire nos actionnaires et de rechercher la compétitivité maximale sur le marché mondial.

Ce discours présente beaucoup de similarité avec celui des financiers et des banquiers avant la crise financière. Que se passera-t-il en cas de dysfonctionnement majeur de l'appareil industriel comme cela a été le cas en Californie ou en Grande Bretagne ? Les fuites répétitives dans la centrale nucléaire du Tricastin ont démontré qu'Areva devait revoir d'urgence son mode de fonctionnement avec la sous-traitance. Les multiples incidents d'arrachage de caténaires ont amené la SNCF à revoir la problématique d'entretien du réseau ferré et ses relations avec Réseau Ferré de France qui a des moyens financiers beaucoup moins importants. Ces signaux faibles sont noyés pour l'instant dans la masse d'informations du quotidien.

Mais force est de constater que les entreprises concernées ont réagi en gestion de crise et n'ont pas su anticiper ces problèmes résultant en partie du processus de privatisation. Une catastrophe majeure comme la grande tempête de fin 1999 peut avoir d'autres conséquences. Si des centaines de milliers de foyers n'ont plus d'électricité, on imagine mal EDF se défausser de sa responsabilité « immanente » de service public en expliquant qu'elle ne peut plus réagir comme en 1999, car son marché est principalement à l'étranger et qu'elle est désormais une entreprise privée dont les priorités marchandes sont similaires à celles du groupe Total ou Carrefour. Ce qui est vrai pour EDF s'applique aussi à d'autres. In fine, les retombées informationnelles de la crise financière peuvent affecter aussi bien l'image d'un pouvoir politique qui n'aurait pas su identifier les défaillances possibles de la privatisation du service public et celle des chefs d'entreprise qui feignent d'ignorer leurs responsabilités par rapport aux besoins vitaux de leur pays d'origine.

En termes d'intelligence économique, il serait logique que les groupes industriels se donnent la capacité d'anticiper les risques informationnels découlant d'une vision centrée sur les exigences de l'actionnaire et conditionnée par les opportunités offertes par le marché. La stratégie des groupes industriels doit aujourd'hui inclure un autre paramètre qui est celui de leur lien « génétique » avec le pays qui les a accompagnés dans leur développement et qui attend en retour des réponses essentielles à ses besoins.


Christian Harbulot
Directeur de l'Ecole de Guerre Economique (Groupe ESLSCA)
Directeur du Cabinet Spin Partners


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