LES INDUSTRIELS FONT FACE
Par ANNE-SOPHIE BELLAICHE, SOLÈNE DAVESNE, ARNAUD DUMAS AVEC LA RÉDACTION - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3254Pendant que les politiques cherchent une issue aux problèmes de la zone euro, les industriels gèrent le quotidien. Décryptage des actions menées concrètement dans les entreprises.
Des marchés financiers rendus fous par l'hypothèse d'un défaut de la Grèce, des banques françaises qui vacillent en Bourse à cause de leur exposition aux dettes souveraines, des ministres allemands évoquant à mots couverts une sortie d'Athènes de la zone euro... Le scénario catastrophe prend de l'ampleur jour après jour et laisse les chefs d'entreprise sidérés. Même s'ils tentent de garder le cap tout en marquant une certaine lucidité. « On ne se fait plus d'illusion. On sait que la Grèce ne pourra pas payer ce qu'elle doit. Maintenant, il faut organiser l'affaire », juge Alain Girardeau-Montaut, cadre financier chez Dassault Aviation et président de la commission risque de l'Association française des trésoriers d'entreprises. Il renvoie ainsi la balle dans le camp des politiques. Ces derniers ont encore montré leurs désaccords et leur inertie de fait lors de la réunion des ministres des Finances européens en Pologne, vendredi 16 septembre. La ratification des décisions du 21 juillet concernant en particulier le fonds européen de stabilité financière a été repoussée à la mi-octobre. En attendant, dans les usines, il faut gérer les finances, les échanges, les décisions d'investissement et les perspectives à moyen terme. Les industriels se sont mis en mode pilotage à vue, du fait de l'incertitude.
FINANCES TENSIONS SUR LE CRÉDIT
Le spectre de l'arrêt brutal du robinet des crédits bancaires de 2008 est encore bien présent dans l'esprit des patrons. « À court terme, les besoins de financement des banques sont assurés pour une grande partie de l'année et, quoi qu'il arrive, elles seront soutenues par la Banque centrale européenne (BCE), assure Laurence Boone, la directrice des études européennes de Bank of America Meryll Lynch. Il faut donc rester calme ! » Pour autant, la crise boursière ne sera pas sans effet. D'abord sur les introductions en Bourse, repoussées sine die. Face à la volatilité des marchés, Siemens a renoncé à lancer Osram. Pas d'inquiétude pour autant pour les grands groupes, qui continuent de trouver de l'argent sur les marchés obligataires. « Des entreprises arrivent à se financer moins cher que les États », confie Laurence Boone. Début septembre, Air liquide a émis deux emprunts en yuans à cinq et sept ans, pour 300 millions d'euros en tout, avec des coupons respectifs de 3 et 3,95 %. France Télécom s'est tourné vers les États-Unis pour emprunter 1 milliard de dollars à cinq ans et un autre à dix ans.
Pour les PME, en revanche, la situation est plus tendue. Si Laurence Parisot, la présidente du Medef, parle de « microsignes » de ralentissement des financements, la CGPME est plus inquiète. « On sent d'ores et déjà des mesures de raidissement du crédit depuis juillet », affirme Bernard Cohen-Hadad, le président de la commission financement de la CGPME. Jean-Claude Monier, le dirigeant de Thermi-Lyon, spécialisé dans le traitement de surface, en a fait les frais. « Il y a 48 heures, on m'a annoncé non pas un arrêt des deux ou trois emprunts que nous avons en cours, mais une augmentation des taux, disait-il, le 15 septembre. C'est un phénomène que je ne sais pas maîtriser. » Des solutions existent néanmoins. François Chevallier, l'économiste de marché de la Banque Leonardo, préconise de « privilégier les financements courts car les taux d'intérêt courts sont plus intéressants ». Les grandes banques commencent en effet à réduire leurs financements longs, trop gourmands en capitaux. « Il faut aller vers d'autres sources de financement, ajoute Bernard Cohen-Hadad. Notamment en ayant recours à plusieurs banques. » En partageant le risque entre plusieurs établissements, les PME peuvent espérer obtenir leur crédit. Les emprunts garantis par des actifs, rassurants pour les banques, regagnent aussi du terrain. La Société générale a ainsi enregistré, fin août, une croissance à deux chiffres de son activité crédit-bail mobilier. « Il est plus facile à obtenir qu'un crédit d'investissement classique », assure Agnès Bricard, la présidente du conseil supérieur de l'ordre des experts-comptables. Pour le financement à plus long terme, reste le capital-investissement. La Fieec, le syndicat des fabricants de matériel électronique, va lancer un fonds avec la Caisse des dépôts, la Banque populaire et le Crédit agricole, pour financer des opérations de croissance avec des tickets de 1 à 5 millions d'euros.
MONNAIE L'EURO CHAHUTÉ PROFITE AUX EXPORTATEURS
Depuis un mois, l'euro a perdu de 5 à 6 % face au dollar. Cela révèle une perte de confiance dans la zone et détruit de la valeur. « Il y a clairement une baisse d'appétit pour tous les actifs libellés en euros, que ce soient des actions ou des obligations. C'est un problème pour les entreprises et certains États. Les investisseurs étrangers qui achetaient du papier européen se concentrent désormais sur le Bund (obligation d'État allemande) et l'OAT (bon du Trésor français) », explique René Defossez, chez Natixis. À l'inverse, pour optimiser leur trésorerie, certaines entreprises, aux stratégies spéculatives, joue de la forte volatilité de la monnaie via des options de couverture. Mais à focaliser sur la question des actifs, on en oublierait presque que la monnaie sert avant tout les échanges des entreprises. Et là, la situation n'est pas si dramatique. La variation de l'euro n'a aucun impact sur les entreprises qui font du commerce au sein de la zone (plus de la moitié des exportations françaises). Au-delà de la zone, la baisse est plutôt ressentie comme une bouffée d'oxygène par les exportateurs. Même si ce n'est pas très politiquement correct de le clamer haut et fort en ce moment. Le secteur de l'aéronautique, qui libelle ses ventes en dollars et se plaint régulièrement que l'euro fort entrave sa compétitivité, ne peut que se réjouir. Plus discret, le secteur de la volaille a dévoilé récemment des scores à l'exportation qui contrastent avec l'apathie de son marché national. En cause, un taux de change favorable qui met à mal son grand concurrent, le Brésil, affecté lui-même par un mouvement inverse de hausse de sa devise. Le mouvement peut-il se poursuivre ? Selon les experts, les facteurs baissiers sont en place : le principal taux directeur de la BCE est toujours à 1,5 %, mais de nombreux opérateurs le voient passer à 1 point, ce qui jouera sur l'attractivité de la monnaie. La faible croissance de la zone pourrait aussi affecter la devise. Le niveau technique de 1,34 dollar pour un euro à court terme est envisageable, selon Natixis. L'idée qu'il puisse descendre beaucoup plus bas, comme le souhaiterait un industriel qui affirme qu'à une parité de 1,2 dollar son niveau de productivité le rend compétitif par rapport au coût chinois, est à relativiser. La BCE veut tenir sa monnaie et mercredi 14 septembre, José Manuel Barroso a annoncé que ses services allaient présenter très prochainement un document technique sur l'introduction de l'Eurobond. Pour l'économie globale de la zone, c'est plutôt une bonne nouvelle.
COMMANDES ÇA TIENT ENCORE...
Plongera, plongera pas ? Depuis la rentrée, les industriels surveillent avec inquiétude leurs carnets de commandes. « Quand je lis le journal, j'ai peur mais je ne sais pas de quoi ! Tout va très bien pour nous. Les mois de juillet et d'août ont été excellents et nos carnets de commande sont pleins », s'amuse presque Laurent Burelle, le PDG de Plastic Omnium. « Depuis le 1er septembre, l'activité a bien redémarré », confirme Jean-Claude Monier, le PDG de Thermi-Lyon, une PME de traitement de surface. La sous-traitance table sur une hausse de 5 à 7 % de l'activité en volume pour 2011. Dans l'ingénierie, aucun projet n'a été reporté. Mais l'absence de visibilité pèse sur la confiance des chefs d'entreprise. Depuis avril, la consommation des ménages a déjà fortement marqué le pas, avec la fin du soutien de la prime à la casse. La production industrielle montre aussi des signes d'essoufflement, avec une baisse de 0,4 % au deuxième trimestre et un tassement de la charge des usines. « Depuis le printemps, nous sommes dans une phase de ralentissement, analyse Denis Ferrand, économiste pour Coe-Rexecode. On ne s'attend pas à une récession, mais la crise actuelle pourrait prolonger cette phase de croissance molle jusqu'à la mi-2012. » Traumatisées par la crise de 2008, certaines entreprises ont cependant déjà commencé à réduire la voilure. PSA envisage de rapatrier des activités externalisées chez ses sous-traitants et de comprimer son effectif d'intérimaires. « Il ne s'agit pas d'être pessimiste mais il faut regarder la réalité en face. La crise financière nous incite à être plus prudents », juge Philippe Varin, le président du directoire. Le fabricant d'arts de la table Guy Degrenne a lui aussi suspendu certains investissements. « Nous attendons quelques jours encore pour prendre une décision et donner le feu vert ou pas », confirme Thierry Villotte son PDG.
L'industrie n'est pourtant pas dans la même situation qu'en 2008. « Il n'y a pas de déstockage à faire car personne n'a reconstitué de stock », souligne Jérôme Frantz, le président de la fédération de la mécanique. La nécessité de renouveler les équipements usés a aussi soutenu l'investissement des entreprises jusqu'à présent. Autre point positif : les pays émergents. Portés par la Chine, les exportateurs sont ceux qui s'en sortent le mieux. « Notre développement est beaucoup plus rapide sur ces marchés », se félicite Jacques Dikansky, le PDG de Naturex, un fabricant d'ingrédients naturels, qui prévoit toujours de réaliser deux acquisitions d'ici à la fin 2012.
CROISSANCE LES PLANS DE RIGUEUR MÈNENT LA DANSE
La France a déjà adopté un premier plan plutôt « light ». Si la pression des marchés augmente sur la dette des États, d'autres mesures seront-elles nécessaires ? « Ce n'est pas tant le montant d'économies annoncé qui rassure les marchés que la crédibilité de celles-ci. Mieux vaut se tenir à ce qui a été dit et l'appliquer », juge Jean-Luc Proutat, économiste à BNP Paribas. « On s'installe dans une période prolongée de rigueur en Europe. Il est probable que la France devra adopter un plan d'économies similaire en 2012, puis en 2013 », prévient Natacha Valla, la chef économiste chez Goldman Sachs. Avec une conséquence : gripper un peu plus la croissance. En Allemagne, le manque de moyens budgétaires pourrait conduire au report de deux projets de lignes ferroviaires prévues pour 2011-2015, et le ministère des transports réfléchit à la création de péages sur les autoroutes pour financer les infrastructures. L'Italie, qui vient d'adopter un plan d'économies de 54 milliards d'euros, va quasi stagner en 2011.
Mais la mise sous pression des budgets publics n'est pas une mauvaise nouvelle pour tous les industriels. Les opérateurs de satellites s'en réjouiraient presque. « Les dépenses liées à la défense vont être sous pression. Les militaires devront se recentrer sur leur coeur de métier et éventuellement nous sous-traiter de nouvelles prestations », espère Éric Béranger, le PDG d'Astrium Services. La rigueur recèle aussi des opportunités.

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