LES INDUSTRIELS EXPLOITENT LE GRAND EMPRUNT
Par PAR AURÉLIE BARBAUX AVEC LA RÉDACTION - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3246
© IAN HANNING/REA / IAN HANNING/REA
Pour dynamiser la R & D publique comme privée, le gouvernement a levé 35 milliards d'euros. Aux côtés des universités, les entreprises sont les grands bénéficiaires de cette manne. Mais elles acceptent mal sa logique de retour sur investissement.
Rendez-vous dans dix ans. Avant, il sera difficile d'évaluer si le coup de poker géant du gouvernement est gagnant. En mettant 35 milliards d'euros sur la table dans le cadre des investissements d'avenir (ex-grand emprunt), l'État pense pouvoir changer les choses en matière d'innovation en France. Et notamment donner un grand coup d'accélérateur au système de recherche et de développement français. « C'est un gros coup qu'on ne reverra sûrement pas une deuxième fois dans notre vie », pense Thomas Durand, professeur de management de la stratégie au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Pour l'enseignement supérieur et la recherche publique, premiers bénéficiaires de ces investissements, cette manne a déjà produit des effets. « Elle a obligé les acteurs à se parler et à innover dans leur projet, dans un délai très court », observe Thomas Durand. C'est un donc un premier pas positif.
Côté entreprises (le grand emprunt leur a réservé quelque 16 milliards d'euros pour financer des programmes de R et D), les sommes engagées n'ont pas bouleversé les choses. Gâtées par le crédit impôt recherche et habituées aux subventions publiques, elles semblent recevoir cette manne presque comme un dû. Certains font même la fine bouche. Comme Joël Chenay, directeur technique de Thales Alenia Space, qui a obtenu une subvention de 37 millions pour codévelopper avec son concurrent Astrium les bases de la prochaine génération de plates-formes pour les satellites géostationnaires : « C'est un premier pas. Mais ces subventions devront être complétées par des investissements classiques. » D'autres se payent même le luxe de refuser une avance remboursable, comme cet industriel de l'automobile : « On devait rembourser le prêt si le projet marche. Le grand emprunt est intéressant pour les projets plus risqués ». Il n'est pas le seul à jouer les difficiles. « Nous distribuons l'argent public de manière un peu différente et forcément cela perturbe ceux qui étaient habitués à frapper à la porte de l'État pour pas cher », explique-t-on au Commissariat général à l'investissement.
Un effet d'accélérateur
Mais ce qui agacerait vraiment les industriels, c'est le partage des profits qu'a imposé René Ricol, le commissaire général à l'investissement. Il aurait négocié des sortes de royalties sur le chiffre d'affaires que pourrait susciter l'industrialisation d'un projet financé. Cette nouvelle exigence freine les ardeurs, d'autant que l'argent du grand emprunt a pour l'instant plus un effet d'accélérateur de projets que de générateur de nouveautés. Le secteur aéronautique, par exemple, va recevoir 1,5 milliard d'euros. « Cet argent va permettre d'aller environ deux fois plus vite », explique Denis Maugars, PDG de l'Onera. D'aller plus vite, oui, mais pas de faire plus. Par exemple chez Eurocopter on reconnaît que le programme X 4 aurait été mené avec ou sans le grand emprunt. Mais les aides promises devraient quand même réduire la facture de développement de 40 %. Pas négligeable. Même logique chez Aerolia, la filiale d'EADS spécialisée dans les aérostructures. « Nous avons plusieurs projets de R et D tous aussi importants. Sans aide de l'État, nous serions obligés de les mettre en oeuvre les uns après les autres ou d'allonger leur durée. »
Pour l'instant, donc, rien n'indique que les grands groupes vont augmenter leurs investissements en R et D ni changer leurs habitudes. En revanche, les 3 milliards de l'enveloppe recherche dédiée à la création d'instituts de recherche public-privé, les institut de recherche technologique (IRT) et les instituts d'excellence pour les énergies décarbonées (IEED), pourraient avoir un effet plus constructif. « Aujourd'hui, nous ne sommes pas encore assez bons dans l'articulation public-privé, prévient Thomas Durand. Les instituts vont dans le bon sens. » Les industriels sont en tout cas prêts à investir. « Pour nous, ces nouveaux instituts vont représenter une part non négligeable de notre budget R et D, notamment l'IEED Indeed, consacré à l'usine du futur », explique Jean-Francis Spindler, directeur R et D Europe de Rhodia.
De nouvelles filières s'installent
Ces instituts, financés à 50 % par les industriels, pourraient surtout installer des filières industrielles sur des territoires. « L'IEED Pivert va faire de la région picarde une vraie zone d'attractivité sur les nouveaux matériaux. Son horizon de dix ans permet de construire l'avenir », espère Jean-Francis Spindler. Ils introduisent aussi une nouvelle logique. Investi dans Pivert, Christian Moretti, président de PCAS, une ETI de la chimie, souscrit à celle de René Ricol qui veut assurer un suivi et un retour sur investissement pour ces instituts : « Sur les trois premières années, nous allons investir entre 200 000 et 300 000 euros. Et à ce point d'étape, on dira "stop ou encore". Chaque IRT ou IEED a néanmoins sa propre nature, qui dépend de l'écosystème. Par exemple sur Grenoble, l'IRT NanoElectronique, porté par STMicroelectronics et le Commissariat à l'énergie atomique, sera plus un accélérateur régional du grand programme Nano2012. « À Lyon, il sera un outil de développement économique, qui réunit des partenaires sur un même lieu », explique Philippe Archinard, PDG de Transgene et nouveau président de LyonBioPole.
Ciblés sur les grands enjeux sociétaux, que sont l'environnement et la santé, les investissements ont aussi un volet numérique de 4,5 milliards d'euros. Mais ses acteurs ont plus de mal à s'organiser (deux IRT doivent revoir leur copie) et les appels à manifestation d'intérêt viennent juste d'être lancés. Or, dans ce domaine, le retard de la France est colossal et ses concurrents avancent très vite. Le modèle investissements d'avenir, avec ses lourdeurs, risque là de jouer perdant.
Bilan d'étape Sur les 35 milliards d'euros, 13 milliards ont déjà été distribués. Au total, 1 700 entreprises en ont bénéficié. Fin 2011, une vingtaine de milliards d'euros devraient avoir été dépensés. Secteurs La recherche doit bénéficier de 7,9 milliards d'euros tandis que 6,5 milliards d'euros seront affectés aux programmes de R & D de filières industrielles et au financement des PME. L'énergie et le développement durable concentrent 5,1 milliards d'euros tandis que le numérique dispose de 4,5 milliards.

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