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Les folles ambitions de Mori Seiki

Par par mirel scherer - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3176

Le constructeur japonais compte utiliser son alliance avec DMG pour vaincre la crise et devenir le numéro 1 mondial des fabricants de machines-outils. Les machines porteront les deux marques et seront fournies, en fonction du marché géographique et de la demande, avec les solutions adaptées.

Après plusieurs années de croissance débridée, l'industrie mondiale de la machine-outil est frappée par une crise sans précédent. La baisse des commandes varie de 60 à 80 % suivant les pays et le chiffre d'affaires mondial de plus de 50 milliards d'euros en 2008 ne croîtra que de quelques pour-cent en 2009. Les fabricants qui n'ont pas encore été engloutis par cette tornade essaient de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Certains réduisent fortement la voilure, ferment des usines et se séparent d'une partie de leur personnel. D'autres, nécessité faisant loi, profitent de la crise pour enterrer la hache de guerre et s'allier avec leurs ennemis d'hier.

UN MARIAGE DE RAISON ?

L'alliance de DMG et de Mori Seiki est un véritable cas d'école. Ces deux sociétés se sont longtemps étripées avant d'envisager leur rapprochement. Le mariage d'un constructeur allemand avec un fabricant japonais ? Les puristes ont immédiatement crié au sacrilège, en prédisant son échec imminent. Pourtant, une analyse plus approfondie laisse percer des points de convergence entre les deux sociétés. Dotée d'une organisation matricielle, DMG joue sur plusieurs tableaux à la fois : la vente des machines-outils, les services et les énergies renouvelables. Il propose des machines multifonctions, des centres d'usinage et une famille de machines économiques, l'EcoLine. Ces dernières, fabriquées dans son usine chi-noise de Shanghai, affichent un rapport prix/performances imbattable. Autres atouts de l'allemand : une forte présence internationale et un incessant effort d'innovation.

De son côté, Mori Seiki, fondé en 1948 dans la région de Nagoya, où sont implantés ses principaux concurrents, Mazak et Okuma entre autres, est réputé pour ses machines de haute qualité, dont les performances en précision d'usinage se rapprochent de celles de champions comme Yas-da. Le constructeur japonais fabri- que quasiment tout lui-même, tandis que son partenaire fait appel à la sous-traitance. Alors que DMG est surtout fort en Europe, Mori Seiki l'est davantage au Japon et aux Etats-Unis.

La pièce s'est jouée en plusieurs actes. Tout commence en septembre 2008 avec une rencontre discrète, en marge du salon AMB de Stuttgart (Allemagne), entre Rüdiger Kapitza, le PDG de DMG, et Masahiko Mori, le patron de Mori Seiki. Les deux hommes sont de la même trempe : visionnaires et impitoyables dans les affaires. A l'époque, l'heure est encore à l'insouciance. La très honorable association allemande de constructeurs de machines-outils, la VDW (Verein Deutscher Werkzeug-maschinenfabriken), prévoit une année de fortes ventes. Un exercice qui s'ajoute aux quatre années précédentes de production record qu'a connues l'industrie allemande de la machine-outil. Quelques nuages apparaissent cependant dans le ciel bleu des statistiques présentées à Stuttgart.

Faut-il pour autant tirer la sonnette d'alarme pour une petite baisse de commandes dans une industrie depuis toujours cyclique ? Seules quelques banques, très averties comme d'habitude de ce qui se passe dans l'industrie mécanique allemande, s'inquiètent. La fin de l'année sera catastrophique et 2009 s'annonce comme une véritable hécatombe. La suite des événements leur donnera raison : la crise est sans précédent, avec une baisse de commandes outre-Rhin de 67 % et une utilisation des capacités de production de 65 % seulement.

SEPTEMBRE 2009 :CHUTE BRUTALE DES VENTES

Figure emblématique de la machine-outil allemande, le groupe DMG (Deckel Maho Gildemeister) accuse le coup, comme ses concurrents. Après une année 2008 considérée comme la meilleure de toute son histoire depuis 1870, quand le maître serrurier Friedrich Gildemeister crée sa première usine à Bielefeld, la situation se gâte en 2009. Fin septembre, les ventes ont reculé de 28 % et les stocks ont bondi de près de 43,8 millions d'euros à plus de 460. Pour écouler ce stock, le constructeur sera acculé fin 2009 à diviser presque par deux le prix de certains de ses centres d'usinage.

L'alliance de Mori Seiki avec DMG tombe à point nommé pour les deux partenaires. Mori Seiki a bouclé son exercice 2008, avec un chiffre d'affaires in-férieur de 22 % à celui de l'année précédente. Ses commandes ont fondu de 80 % sur les deux premiers mois de 2009. Très peu endetté, le constructeur japonais a, toutefois, un stock deux fois moins important que celui de DMG et il dispose d'un trésor de guerre de près de 125 millions d'euros. En mars 2009, les deux sociétés annoncent une prise de participation croisée dans leur capital. Mori Seiki prend 5 % de DMG et devient ainsi son principal investisseur privé (88 % : banques et institutionnels). DMG annonce avoir acquis 2,26 % de Mori Seiki avec une option jusqu'à 5 % (49 % : investisseurs individuels dont la famille Mori ; 51 % : banques).

La feuille de route de l'alliance se concrétise début octobre 2009 au salon EMO de Milan (Italie). Tous les rouages de l'activité des deux partenaires sont concernés avec le double objectif de faire des économies d'échelle et de mieux utiliser les capacités de production et les compétences des deux sociétés. Ce qui leur assure une force de frappe considérable dans le domaine de la R et D (1 000 ingénieurs et techni-ciens) et les services.

Des solutions d'usinage 5 axes multiples, des machines multifonctions, etc. sont au catalogue des deux constructeurs. Ces derniers devront harmoniser ces gammes qui se chevauchent plus ou moins. Un travail qui ne sera pas de tout repos. Ils choisiront des composants (hydrauliques, d'automatismes, de réfrigération, etc.) qui seront standardisés, ce qui leur procurera des économies de fabrication considérables. Les machines porteront dorénavant les deux marques et seront fournies, en fonction du marché géographique et de la demande, avec les solutions adaptées. Chacun des deux partenaires assurera l'assistance et l'ingénierie dans la région qu'il couvre d'habitude : DMG en Europe, Mori Seiki en Asie. Des joint-ventures sont ou seront créés au Japon, en Corée, en Australie...

L'EXEMPLE DE L'USINE SUISSE DIXI

Certaines machines pourraient être fabriquées en fonction de la demande dans les usines de l'un ou de l'autre. En effet pourquoi ne pas se nourrir de l'expérience du passé pour construire l'avenir ? L'exemple de l'usine suisse de Dixi est éloquent. Rachetée en 2006 par Mori Seiki, elle a fabriqué des machines Dura pour le marché européen. Elle produit aujourd'hui des centres d'usinage verticaux NMV 1500. Une société de financement, MG Finance, est déjà opérationnelle et propose ses services aux clients des deux partenaires. « Nous pensons que cette démarche assurera de meilleures conditions financières aux clients du constructeur allemand, se félicite Wolfgang Nettelstroth, du syndicat IG Metall, majoritaire chez DMG. La charge des usines sera d'autant plus importante. »

Cependant, cette approche laisse sceptiques certains spécialistes de la machine-outil. Et pas des moindres. « On peut bien sûr, faire une exception et accorder certaines facilités à un client fidèle. Mais le métier d'un constructeur n'est pas de proposer le financement de ses machines, car cela peut se retourner contre lui », considère Takashi Yamazaki, le directeur général marketing et ventes de Mazak. Qui est le premier visé par cette alliance. Il prépare activement la riposte : 50 nouvelles machines seront dévoilées en septembre prochain à l'IMTS de Chicago (Etats-Unis).

Quoi qu'il en soit, l'alliance est maintenant en bonne voie pour se transformer en une fusion pure et simple. Du jeune vendeur de machines Mori Seiki dans le sud de la France aux plus grands noms du secteur, personne ne doute de la suite. « Ça sera sûrement la fusion », estime Tomohisa Yamazaki, le président de Mazak.

UNE QUESTION D'EGO

Pour l'heure, une question anime les débats des analystes: qui sera le chef de file de cette union ? Mori Seiki ne cache pas ses ambitions de devenir le numéro 1 mondial des fabricants de machines-outils. « Au-delà de la redondance d'une grande partie des gammes des deux entreprises, c'est surtout la cohabitation de deux très fortes personnalités, à l'ego surdimensionné, qui me semble être une possible cause de conflit, constate un vieux routier de la machine-outil. Mori et Kapitza sont deux "tueurs" dans les affaires. Je ne vois aucun des deux accepter d'être le commensal de l'autre... »

Un management avec deux têtes étant quasiment impossible, il y a deux solutions. Ou l'un des deux prend l'ascendant et « mange » l'autre ou les deux leaders se neutralisent et le développement des entreprises en souffrira. Finalement, en signant le contrat de cette alliance, DMG a peut-être pris le risque d'introduire le loup dans la bergerie.

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