"Les femmes doivent avoir confiance en elles"
Par Christophe Bys - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3263ENQUêTE ENTRETIEN Nathalie Roos est la présidente des marchés européens du groupe agroalimentaire Mars Inc. Au 1er janvier, elle sera à la tête de 1 500 personnes et d'un chiffre d'affaire de 2 milliards d'euros.
L'Usine Nouvelle - Est-il difficile pour une femme de travailler dans l'industrie ?
Nathalie Roos - Pour moi, les choses ont été bien moins compliquées que pour beaucoup de femmes, pour une raison simple, mes priorités ont toujours été très claires. Toute ma vie professionnelle a été guidée par mon désir de fonder une famille, d'avoir des enfants et de les élever. Concrètement, j'ai débuté dans l'agroalimentaire chez Kraft à 23 ans, j'étais la plus jeune chef des ventes et la seule femme. Quand, j'ai rencontré celui qui allait devenir mon mari, qui était dentiste à Strasbourg, j'ai quitté Kraft pour le rejoindre. Je ne me suis même pas posé la question de ce que je devais faire.
C'est l'exemple de l'épouse qui abandonne son poste pour suivre son mari. Vous renonciez à votre carrière ?
Non, je n'ai jamais vécu les choses de cette façon. Je vais vous donner un autre exemple : en 2000, j'ai quitté Mars pour aller chez Kronenbourg. Le poste que j'occupais chez Mars exigeait que je voyage beaucoup. Le plus jeune de mes enfants avait 4 ans, il était hors de question que je ne sois pas le plus souvent possible à la maison. J'ai donc accepté un poste sûrement moins prestigieux, avec un salaire inférieur. Je n'ai jamais pensé que j'étais une victime parce que j'étais une femme ou que je me sacrifiais. C'était mon choix pleinement assumé d'individu qui prend ses décisions en connaissance de cause.
Vous insistez sur l'exemplarité. Qu'est ce que cela peut-il changer ?
L'un des barrages à la réussite des femmes est leur manque de confiance en elle. Dans mon équipe actuelle chez Mars, sur neuf general managers, il n'y a qu'une femme. Beaucoup de celles qui pourraient prétendre au poste ne le font pas, car il y a beaucoup de pression, beaucoup de déplacements à l'étranger... Elles ne pensent pas pouvoir réussir. Il faut passer du temps avec elles pour leur montrer qu'elles peuvent le faire. Je mets un point d'honneur à rencontrer de jeunes femmes, à répondre à leurs questions, à les faire profiter de mon expérience.
L'enquête exclusive que nous publions montre qu'il subsiste aussi de fortes différences de salaires entre les hommes et les femmes. Qu'en est-il chez Mars ?
Notre politique est totalement transparente, avec une grille qui est la même pour tous. En fonction du niveau de performance et de l'ancienneté, le salaire est calculé de façon automatique pour les hommes et pour les femmes, sans faire de différence. La source des éventuels écarts provient du déroulement des carrières. Les femmes sont moins mobiles, vont moins profiter d'un passage par l'expatriation et s'arrêtent de travailler pour avoir des enfants.
Veillez-vous à une juste répartition des parts variables individuelles ?
Chez Mars, les variables sont toujours liées à la performance collective. L'entreprise repose sur cinq principes de gestion. L'un deux est la mutualité. La famille Mars, notre actionnaire de référence, pense qu'un bénéfice n'est durable que s'il est partagé. Le problème des parts individuelles ne se pose pas.
Quelles autres actions spécifiques mènent Mars en faveur des femmes ?
Chez Mars Inc, les femmes représentent 37 % de l'effectif et la direction suit de près la proportion de femmes managers. Elle est aujourd'hui de 37 %. Ce résultat est le fruit d'une politique volontariste, avec un suivi régulier des promotions. L'entreprise a aussi mis en place, pour les femmes ayant des postes de management, une politique de mentorat depuis bientôt sept ans. Mars États-Unis a développé un programme de leadership au féminin qui va être décliné dans d'autres pays. L'entreprise accepte aussi de s'adapter. Par exemple, je suis implantée en Alsace, alors que la France ne fait pas partie des pays que je supervise. Mais cela est important pour ma famille et pour moi, et l'entreprise l'accepte.
Vous supervisez plusieurs pays d'Europe. Avez-vous noté des différences entre eux ?
Incontestablement, les pays scandinaves sont en avance et constituent un modèle sur la question de la place de la femme au travail. J'ai nommé récemment un Suédois en Autriche. Il attendait son troisième enfant, il est donc arrivé quatre mois plus tard, le temps de son congé parental. Les Autrichiens ont été très étonnés qu'un general manager prenne quatre mois pour arriver en poste.
Comment vous apparaît la France dans ce panorama ?
Nous avons la chance d'avoir des dispositifs sociaux forts pour aider les femmes actives, avec les crèches, les déductions fiscales pour les gardes d'enfants... Beaucoup de femmes en Europe n'ont toutes pas ces possibilités. Dans les pays germaniques, les mères dépendent de la disponibilité de leur mère ou de leur belle-mère pour s'occuper des enfants en bas âge.
Cela vous dérange-t-il d'être interviewée comme la femme qui réussit, le témoin idéal ? N'y a-t-il pas des moments où vous aimeriez qu'on parle de vos compétences, de vos réalisations ?
[Rires] Si je suis arrivée là où je suis, si on m'appelle pour témoigner, c'est que je dois avoir ces compétences dont vous parlez. Au-delà de mon cas, les femmes ont des atouts professionnels, elles doivent le savoir. Et les entreprises ont tout à gagner de la complémentarité. C'est une véritable chance.

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