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LES ENTREPRENEURS EN CAMPAGNE EN LIBYE

Par PAR SOLÈNE DAVESNE, ENVOYÉE SPÉCIALE À TRIPOLI - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3258

Le gouvernement a organisé un voyage à Tripoli pour quatre-vingts entreprises françaises. Réunies en onze clusters, elles tentent de renouer ou d'établir des contacts en vue d'obtenir des contrats. Pari difficile.

Sur le front de mer de Tripoli, le Corinthia ne désemplit pas. Ce soir, une délégation venue d'outre-Rhin menée par le ministre de l'Économie allemand, Philipp Rösler, s'engouffre sous le porche gardé par des hommes en treillis et armés. Dans le hall, elle croise la délégation française qui repart vers l'aéroport. Arrivés le matin, 80 chefs d'entreprise emmenés par Pierre Lellouche, le secrétaire d'État chargé du Commerce extérieur, ont proposé leurs offres de services aux nouveaux maîtres de la Libye. Depuis la fin des combats à Tripoli, le juteux marché libyen attise les convoitises. Dans les rues, le calme est revenu. Les commerçants ont rouvert leurs échoppes, remplies de drapeaux aux couleurs du nouveau régime. Sixième fournisseur du pays avant la guerre, la France entend gagner des parts de marché.

« Le problème à l'international, c'est l'organisation de l'offre. On a des entreprises qui se battent en duel à l'étranger », reconnaît Pierre Lellouche, dans l'avion affrété par la République. Pour être plus efficace, la France a déployé un nouveau dispositif. Les entreprises ont été organisées en onze clusters conduits par des chefs de file chargé de faire le lien entre les grands groupes et les PME du secteur. Objectif : former tout le monde à travailler ensemble, un peu comme le font les Allemands. Les industriels du secteur pétrolier sont là, comme ceux de l'agroalimentaire, des transports, de l'électricité et de la santé. « Contrairement aux voyages habituels de ce type, 50 % des entreprises sont des PME », se félicite encore le secrétaire d'État.

Stratégie gagnante ? Dans les salons du Corinthia, les représentants des entreprises s'affairent en petit comité avec les ministres du gouvernement provisoire. Pour la plupart, elles étaient présentes en Libye du temps de Muammar Kadhafi. Il s'agit de renouer le contact et de récupérer une partie des impayés de la guerre. Pas facile. Ainsi dans le secteur pétrolier : « Il est encore trop tôt, reconnaît Lionel Lhommet, le vice-président de CGG Veritas, qui a fui Tripoli en février par le dernier avion vers Paris. Nos interlocuteurs ne sont pas sûrs d'être encore en poste dans deux semaines. » Rien ne sera signé avant la mise en place d'un gouvernement élu, dans huit mois au plus tôt. Dans le cluster du transport, Vossloh Cogifer, qui avait décroché un contrat de fournitures d'équipements ferroviaires de 300 millions d'euros, cherche un interlocuteur pour savoir si celui va se poursuivre. « Ça ne dépend pas de mon ministère », répond le vice-ministre des Transports du Conseil national de transition. Même réponse pour Bolloré.

Des besoins d'urgence

Des livraisons de médicaments, des pièces de rechange pour les centrales de dessalement, la réparation des installations électriques endommagées, la maintenance d'avions, la remise en état des sites pétroliers... Les Libyens égrènent leurs besoins d'urgence. Parmi les priorités, il y aussi la réparation d'un câble téléphonique rompu. Pour les convaincre, Pierre Lellouche promet d'appeler Stéphane Richard, le PDG de France Télécom, son « ami ».

L'efficacité n'est pas toujours au rendez-vous. « Se retrouver avec son principal concurrent dans un cluster n'est pas idéal, persifle le représentant de Veolia Environnement. D'autant qu'on était mieux placé que lui avant le conflit . » Il n'est pas enchanté de côtoyer Suez Environnement. Face au ministre provisoire libyen, les deux groupes font de la surenchère. Suez propose son aide technique gratuite, Veolia distribue ses plaquettes en arabe. Le président de Valterra, une PME spécialisée dans les unités de compost, a l'air perdu. Peu présent à l'export, Jean-Louis Chemin, le PDG, découvre la Libye. « Les opportunités, ce n'est pas encore pour demain », reconnaît-il un peu dépassé.

D'autres sont plus positifs. « D'habitude, on n'est pas invités. Ça nous a permis de nous connaître », se félicite Samuel Sancerni, le directeur de DMS, une PME de fourniture d'appareils de radiologie. Les négociations auront lieu plus tard. La rencontre au ministère de la Santé a été annulée au dernier moment. Mais les neuf membres du cluster ont décidé de faire remonter les besoins qui peuvent concerner les industriels français. « L'Allemagne sait dire à ses industriels qu'il y a besoin de 100 appareils de radiologie à Benghazi, constate Samuel Sancerni. Les autorités françaises se contentent de nous dire qu'il y a des trucs à faire. Or une PME n'a pas les moyens de prospecter partout. Il faut mutualiser. »

Rien n'est encore gagné. Le premier test est pour bientôt. « On joue la crédibilité de toute l'équipe. Il faut des solutions rapides », motive Pierre Lellouche à la fin de la journée. Une réunion devrait être organisée à la mi-novembre avec les chefs de file des clusters et des décideurs libyens. « L'approche en cluster est en train de prendre. Il faudra le refaire », s'enthousiasme le secrétaire d'État. Dans les rangs des industriels, on est plus mesuré. « Il faudra revenir quand on sera sûrs des interlocuteurs, prévoit le responsable export de Petitjean, qui a fourni de l'éclairage public. Et seul. » La solidarité ouvre des portes, le contrat est un exercice solitaire.

Un marché prometteur

Infréquentable sous Kadhafi, la Libye fait désormais saliver. « Ils ont d'immenses besoins et de l'argent pour les financer contrairement à la Tunisie, analyse un haut fonctionnaire de Bercy. En plus, il y a des places à prendre. » Pour sa reconstruction, le pays pourra puiser dans les 70 milliards de dollars (50,5 milliards d'euros) d'avoirs gelés à l'étranger. Au-delà, la Libye accuse un énorme retard dans les infrastructures, les ports, le réseau ferroviaire ou les télécommunications. Les besoins se monteraient à 200 milliards de dollars sur dix ans. Dans le secteur pétrolier (1,6 million de barils par jour en 2010), les majors lorgnent les nouvelles concessions. Mais les Libyens entendent fixer leurs conditions, en imposant une part de sourcing local. « Les contrats seront négociés dans l'intérêt du peuple libyen », résume le ministre provisoire du pétrole, Ali Tarhouni.

« Identifier nos nouveaux interlocuteurs »

OLIVIER MEYRUEY, vice-président de Sidem Libya.

Avez-vous subi des pertes pendant le conflit ? Nos quatre usines de dessalement d'eau de mer n'ont pas été endommagées et ont continué de fonctionner pendant le conflit. Dans l'Est, notre personnel libyen est resté en poste. Notre difficulté est d'identifier nos nouveaux interlocuteurs dans le top management des sociétés publiques avec lesquelles on travaille et au ministère. N'est-ce pas trop tôt pour parler de contrats ? Il va falloir maintenir à niveau les usines déjà installées. On devrait fournir des pièces détachées, ce qui peut représenter des contrats de 20 000 à un million d'euros. Les projets d'usines viendront plus tard. Le changement de régime devrait nous être favorable, car le projet de la grande rivière lancé par Kadhafi pour transporter l'eau des nappes du Sud vers les grandes villes pourrait être abandonné.

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