Les deux Chine emmêlées
Par Pierre-Olivier Rouaud - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3265
Alors qu'un accord commercial majeur va entrer en vigueur, Taïwan et la Chine sont de plus en plus liés par l'économie.
C'était il y a presque dix ans : le 1er janvier 2002, la Chine entrait à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Chacun mesure l'impact de ce fait sur l'économie mondiale. Mais bien peu se souviennent que ce jour, Taïwan ou plutôt le "Territoire douanier distinct de Taïwan, Penghu, Kinmen et Matsu", accédait aussi à l'OMC. Tout un symbole dans ce ballet étrange entre les deux Chine dont l'une, autoritaire et continentale, semble avoir éclipsé l'autre, libérale et insulaire. Pourtant, entre les rives du détroit de Formose, les choses sont bien plus complexes. C'est ce que montre en ce moment le débat agitant Taïwan au sujet de l'Ecfa (Economic cooperation framework agreement). Cet accord signé entre Pékin et Taipei en juin 2010 prévoit une baisse des tarifs douaniers ou une protection des investissements. Il entrera en vigueur le 1er janvier, soit juste avant la présidentielle à Taïwan. S'affronteront le 14 janvier le sortant Ma Jing-yeou, issu du Kuomintang, et la candidate DPP (centriste et nationaliste) Tsai Ing-wen, au coude à coude dans les sondages. À Taïwan, où le chômage s'affiche à 5 % et la croissance à 4,5 %, le thème majeur de campagne reste la relation à "l'autre Chine", toujours vue comme une menace.
Le président Ma, élu en 2008, n'a pourtant cessé de vouloir resserrer les liens économiques. L'opposition l'accusant de brader la nation. L'Ecfa illustre en réalité deux faits majeurs. Le premier ? Une incroyable interdépendance. Économiquement douze fois plus petit, Taïwan joue un rôle clé pour « mainland China ». Longtemps interdits, ses investissements y ont pris des voies détournées (Îles vierges, Samoa...). Aujourd'hui, ils atteindraient 200 milliards de dollars, quatre fois les chiffres officiels. La Chine est devenue une énorme plate-forme de production pour les sociétés taïwanaises, notamment les champions de la high-tech Acer, Foxconn ou HTC. Pas seulement. "Nos PME mécaniques ont toutes une usine en Chine", note un officiel à Taipei, assurant que 30 % au moins des exportations chinoises seraient le fait d'entreprises taïwanaises. Le second fait ? L'imperium qu'exerce Pékin sur le destin économique de Taïwan, par ailleurs protégé par le parapluie militaire américain. L'île, depuis l'accession à l'OMC, a voulu négocier des traités de libre-échange avec les puissances occidentales ou des États proches tel Singapour, avec un bilan nul. La raison ? Un veto chinois tacite. Même l'Europe n'a pas voulu se mettre à dos Pékin. Pour Taipei, plus qu'un accord commercial, l'Ecfa est la clé du verrou chinois dans ses relations commerciales. D'ailleurs, lors du premier débat télévisé de la campagne, Mme Tsai s'est bien gardé d'évoquer sa remise en cause.

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