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L'Usine de l'Energie

Les clés de l'export pour la filière nucléaire française

Ludovic Dupin , , , ,

Publié le , mis à jour le 14/10/2014 À 15H11

En l’absence de nouvelles constructions de réacteurs dans l’Hexagone, l’export est devenu le passage obligé pour la filière nucléaire française. Le marché, plus exigeant, est aussi plus concurrentiel.

Les clés de l'export pour la filière nucléaire française © DR

En 2009, le nucléaire français a connu une année noire. Le contrat de 20 milliards de dollars pour fournir quatre réacteurs aux Émirats arabes unis a échappé au consortium emmené par EDF, GDF Suez, Areva et Total, battu par un outsider sud-coréen, Kepco. "Ce fut un traumatisme fondateur", juge Stéphane Aubarbier, le vice-président exécutif de l’ingénieriste Assystem. Les industriels tricolores se sont organisés, renforçant peu à peu leur collaboration, d’abord à travers le Comité de pilotage stratégique de la filière nucléaire (CSFN), mis sur pied en 2011, puis avec l’Association des industriels français exportateurs du nucléaire (Aifen), créée en 2013.

C’est l’Aifen qui a été chargée d’organiser le World nuclear exhibition (WNE), le salon international qui réunira au Bourget, du 14 au 16 octobre, les acteurs mondiaux de l’énergie nucléaire. Ce Bourget du nucléaire fera la promotion de l’offre française. Prévu initialement en 2015, il a été avancé à cette année, sous l’impulsion des grands donneurs d’ordres hexagonaux. "Ce salon démontre un alignement des acteurs de la filière nucléaire française sur le plan technologique, logistique et politique. Les mésententes du passé ont été réglées", décrypte Denis Depoux, expert énergie chez Roland Berger.

Ce rendez-vous intervient en plein renouveau du nucléaire mondial, trois ans après la catastrophe de Fukushima [lire page 12]. « La compétition est de plus en plus difficile. Il ne s’agit pas seulement d’offrir la technologie la plus sûre, mais de proposer une offre complète, avec du financement, de la formation et un accompagnement à l’exploitation », analyse Tarik Choho, le directeur général adjoint chargé du commercial chez Areva. Les années 2000 furent difficiles. Le premier chantier du réacteur EPR, à Olkiluoto en Finlande, accuse neuf ans de retard ; celui de Flamanville (Manche) quatre ans de retard…

Un nucléaire plus cher mais sans "coûts cachés"

Anticipant le débat parlementaire sur le projet de loi de transition énergétique, le groupe EELV avait obtenu, fin 2013, la création d’une commission d’enquête sur les coûts du nucléaire. En juin, le rapporteur, Denis Baupin, député (EELV) de Paris, a rendu un document de 240 pages aux recommandations très modérées. Donnant lieu à une soixantaine d’auditions, le rapport a été adopté à une faible majorité, les élus UMP dénonçant "un manifeste antinucléaire".

Le texte émet des inquiétudes sur l’évolution des coûts de production de l’électricité nucléaire et sur la facture de la prolongation de la durée de vie des réacteurs. Le président de la commission, François Brottes (PS), quant à lui, se réjouit. "Il y a des coûts non précisés mais pas de coûts cachés", souligne-t-il, et "la hausse récente (…) n’est pas nécessairement une tendance".

Ces cinq dernières années, toutefois, la filière française a renoué avec le succès : les chantiers des deux EPR à Taishan en Chine sont à l’heure ; deux EPR seront construits au Royaume-Uni et quatre Atmea en Turquie. La France, qui exploite le deuxième parc nucléaire mondial, continue à capitaliser sur sa réputation. S’y ajoutent le parc britannique exploité par EDF et le parc belge de GDF Suez. "C’est un retour d’expérience considérable. Tout événement qui peut survenir sur un réacteur est probablement déjà arrivé sur une tranche d’EDF", remarque Denis Depoux. "La filière française se caractérise par l’intégration de l’exploitant dès la conception, et une implication des fabricants dans l’exploitation. Dans le contexte post-Fukushima, où la maîtrise technique est primordiale, c’est un avantage sur des filières concurrentes", affirme Hervé Machenaud, le directeur exécutif d’EDF.

Les sous-traitants hexagonaux manquent encore de dynamisme à l’international. "Il y a une habitude à suivre des grands donneurs d’ordres, EDF, Areva, Alstom, sur les marchés à l’export. Aujourd’hui, il faut être capable de fournir des Chinois, des Russes, des Américains pour garantir son carnet de commandes et maintenir son niveau de compétences", assure Philippe Anglaret, le président du Groupe intersyndical de l’industrie nucléaire (GIIN) et vice-président d’Alstom chargé du nucléaire.

Alstom livre des turbines aux Russes, Daher fournit les Américains et les Chinois, Valinox, filiale nucléaire de Vallourec, équipe presque tout le monde avec ses 50 % de parts de marché dans les tubes de générateurs de vapeur. "Fournir d’autres clients permet de maintenir notre expertise et de partager de bonnes pratiques. C’est un gage de qualité et de sérieux", assure Stéphane Jeanneteau, le directeur général de Vallinox. Aidées, entre autres, par l’Aifen et le Pôle nucléaire de Bourgogne, les PME doivent se prévaloir de la filière française pour aller se frotter à des technologies étrangères hors des frontières.

Si la Chine ou l’Arabie saoudite semblent loin, une première étape serait de franchir la Manche. GDF Suez, via le consortium NuGen, souhaite bâtir deux à quatre réacteurs nippo-américains AP-1000 à Sellafield, en Grande-Bretagne. Son PDG, Gérard Mestrallet, "ouvre un nouveau marché aux entreprises françaises qui voudraient s’exporter", estime Cyril Crocq, expert énergie chez Sia Partners.

Devenir compétitif sur les financements

Autre faiblesse du nucléaire français : le financement. "C’est la maladie des grands projets industriels français à l’étranger. Nous ne réussissons pas à aligner un financement export et une assurance-crédit assez compétitifs, alors que c’est un exercice que maîtrisent les Japonais et les Russes", note Denis Depoux. "Les Japonais sont connus pour avoir des offres financières performantes. La France peut s’améliorer sur ce point, mais je ne crois pas que cette question seule ait fait réussir ou échouer un projet", nuance Hervé Machenaud, d’EDF. Même si la Coface offre des garanties, le financement des projets nucléaires à l’export est pris très au sérieux par Bercy, en quête de puissantes ingénieries financières.

Pour ses deux EPR britanniques, EDF a fait appel à des partenaires. Les réacteurs (19 milliards d’euros) seront financés à hauteur de 50 % environ par l’électricien français. Le reste proviendra des participations des chinois CGN et CNNC (30 à 40 %) et d’Areva (10 %). En échange, EDF a obtenu un prix de vente de l’électricité produite très intéressant et garanti sur trente-cinq ans. Ce montage a été rendu possible par la puissance financière de l’électricien et par sa capacité à négocier… pendant plus d’un an ! Un responsable du Comité de pilotage stratégique de la filière nucléaire rappelle toutefois qu’"EDF ne pourra pas financer par la dette tous les projets du monde… Une raison de plus pour inciter les PME à partir seules à la conquête de nouveaux marchés".

Une filière lisible, des financements compétitifs et des PME formées à toutes les technologies : ce sont les trois clés pour affronter les trois grands concurrents mondiaux. D’abord, la filière nippo-américaine, qui a une forte expérience dans la construction de réacteurs, avec quatre chantiers AP-1000 en cours aux États-Unis et quatre en Chine. Elle bénéficie d’une redoutable capacité de prescription auprès des pays nouvellement entrants dans le nucléaire grâce à la Nuclear regulatory commission (NRC), l’autorité de sûreté américaine, qui aide à la mise en place de concepts de régulation et de sûreté. Un rôle que la France n’a jamais voulu confier à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

La deuxième filière, la chinoise, est, elle, en voie d’émancipation. Après s’être longtemps appuyée sur des technologies françaises, elle vient de certifier son premier réacteur 100 % national, le Hualong One. Son marché domestique représente 40 % des constructions neuves et elle commence à s’exporter, en Angleterre, aux côtés d’EDF, mais aussi seule, en Argentine, pour construire le quatrième réacteur du pays. La troisième, la filière russe, dispose de capacités de financement à des taux imbattables, sous forme de prêts d’État. L’équivalent de quelque 80 à 100 milliards d’euros serait ainsi sorti des frontières. La Russie bénéficie, en plus, d’une "chasse gardée", le marché de pays comme l’Iran. Ce qui ne l’empêche pas d’en prospecter d’autres moins risqués.

Ludovic Dupin

"Des sous-traitants pas assez agressifs"
Stéphane Aubarbier, vice-président exécutif d’Assystem et président de Syntec Ingénierie

L'Usine Nouvelle - Quelles sont les forces et faiblesses de la filière française à l’export ?

Stéphane Aubarbier - Du côté des forces, la filière française est, avec les filières américaine et russe, considérée comme possédant un très haut niveau de technicité et d’expertise. Elle présente même un niveau de sûreté plus important que les deux autres. Du côté des faiblesses, elle manque de lisibilité, comme la plupart des filières françaises à l’export.

Les acteurs français ont-ils du mal à capter les clients internationaux ?

Chez un assez grand nombre de sous-traitants du nucléaire français, on attend qu’EDF et Areva soient présents sur des grands programmes internationaux pour se développer dans leur sillage. Mais c’est une erreur assez fondamentale. Si une entreprise a acquis des compétences auprès d’un de ces grands acteurs, elle n’aura aucun problème à se positionner à l’international. Elle sera tout à fait crédible !

Existe-t-il une peur face à la réaction des donneurs d’ordres français si l’on travaille pour un concurrent ?

Je m’interroge. Toutes les sociétés nucléaires françaises ne sont pas agressives à l’international. Certaines se demandent peut-être ce qu’en penseraient EDF et Areva si elles allaient voir ailleurs. Pourtant, c’est sain pour tout le monde. Cela donne du benchmark et du retour d’expérience aux fournisseurs d’EDF et Areva. Assystem, par exemple, travaille aujourd’hui sur le programme nucléaire coréen aux Émirats arabes unis.

Quels sont les freins à l’export pour la filière française ?

J’en compte deux. Le premier frein est la question du financement. Financer sur le marché privé par la dette des projets nucléaires est très difficile. Il faut beaucoup d’argent mobilisable immédiatement avec un retour du premier euro assez lointain. Il faut que l’État ne soit pas seulement caution, il doit proposer un financement direct comme le font les Russes et les Américains. Le deuxième frein à l’export, c’est l’hégémonie de la Nuclear regulatory commission (NRC), l’autorité de sûreté nucléaire américaine. Tous les pays primo-accédants au nucléaire se font conseiller pour mettre en place un cadre réglementaire qui s’accompagne d’un concept de sûreté. Le fait d’avoir une autorité française (ASN) peu tournée vers l’extérieur par rapport à une NRC très exportatrice de ses concepts favorise les Américains. Reste à savoir si la France veut confier cette mission à l’ASN – si cette dernière l’accepte – et si elle lui en donne les moyens le cas échéant.

Propos recueillis par Ludovic Dupin

 

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