LES CHINOIS FONT RÊVER LA FRANCE PROFONDE
Par PAR SOLÈNE DAVESNE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3237
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Châteauroux espère créer 4 000 emplois en attirant des industriels chinois. Un pari fou et loin d'être gagné. Dans d'autres territoires en difficulté, ces investisseurs ont également la cote.
Un grand champ de colza court jusqu'aux grillages. Derrière commence la base militaire, quasi déserte. C'est ici, à la sortie de Châteauroux (Indre) que devrait s'implanter, sur 550 hectares, une zone d'activités franco-chinoise. Des usines d'assemblage, des centres de recherche et même un campus universitaire... Selon le projet, présenté en grande pompe en décembre dans un luxueux hôtel parisien, une quarantaine d'entreprises chinoises pourraient s'y installer, avec à la clé près de 4 000 emplois et 500 millions d'euros d'investissement. « Après 1945, les Américains ont implanté leurs usines en Europe. Les Chinois sont la nouvelle puissance économique. C'est à leur tour d'investir », assure Jean-François Mayet, le sénateur-maire (UMP) de Châteauroux, qui croit dur comme fer au projet.
Depuis trois ans, les élus locaux de tous bords, du conseil régional à la communauté d'agglomération, multiplient les aller-retour entre l'Indre et Shanghai pour faire valoir leurs arguments. Largement sous-exploité, l'aéroport de la ville, héritage d'une ancienne base de l'Otan, est doté d'une piste de 3 500 mètres accessible à tous types d'avions. Il pourrait accueillir des gros-porteurs chargés de ravitaillement et de pièces détachées « made in China ». Le départ des 1 000 soldats du 517e régiment du train, prévu pour 2012, libérera la caserne toute proche et quelque 300 hectares de terrains. Avec un avantage pour les entreprises qui s'y installeront : une exonération de l'impôt sur les sociétés et des charges sociales pendant cinq ans, le territoire étant classé zone de restructuration de la Défense.
En Chine, une société détenue à 80 % par des capitaux chinois (dont la Fédération des industries légères) est chargée de recruter les entreprises intéressées par la zone. Des éditeurs de logiciels et des sociétés spécialisées dans les énergies renouvelables font partie des cibles identifiées. « Avec la disparition de la caserne, la ville avait besoin de se relancer. Et pour nous, cela représentera peut-être un peu d'activité », espère Olivier Vignault, le PDG de la société Express mécanique, un petit fabricant de machines spéciales, dont les fenêtres donnent sur les hangars rouillés de la base militaire. « La ville a perdu beaucoup d'emplois industriels pendant la crise. Qui peut se dire contre l'arrivée de nouveaux industriels, même si les 4 000 emplois n'y sont pas ? », interroge Denis Guignard, le secrétaire général de la CGT de l'Indre.
Le danger des simples colleurs d'étiquettes
Pour l'agglomération de Châteauroux (65 000 habitants), l'arrivée d'investisseurs chinois ressemble à une aubaine. Sauf que rien n'est fait. « Pour l'instant, il n'y a rien de concret, seulement beaucoup de communication », remarque l'ancien ministre Michel Sapin, député (PS) de l'Indre qui avait amorcé les contacts avec la Chine en 2007. La communauté d'agglomération de Châteauroux a acquis 300 hectares de terrains. Les premiers coups de pioche sont programmés pour 2012. Depuis deux ans, une trentaine d'entreprises chinoises sont déjà venues visiter le site. Mais aucune n'a pour l'instant confirmé son arrivée. Un temps annoncé à Châteauroux, le fabricant de meubles Jimei a finalement renoncé à s'installer dans le Berry (lire l'encadré page 36).
« Avec les Chinois, il faut du temps. On ne peut pas dire à quel rythme les investissements se feront, plaide Paulette Picard, la présidente de la chambre de commerce et d'industrie de l'Indre. Nos partenaires chinois ont investi sur le projet, cela nous rend confiants. » Le projet d'une liaison aérienne hebdomadaire pour le fret vers la Chine n'a pas non plus encore abouti. Les discussions se poursuivent avec les acteurs du fret locaux et des compagnies aériennes chinoises. « Il faut des gens prêts à financer la phase de montée en charge de la liaison aérienne », reconnaît Marc Bottemine, le directeur de l'aéroport. Il espère gonfler de 50 % les 10 000 tonnes de fret en transit chaque année sur la plate-forme de Châteauroux-Centre, propriété de la région depuis 2007.
Les entreprises chinoises pourraient se contenter de réaliser des finitions ou de l'assemblage de pièces « made in China ». Ce qui leur permettrait d'obtenir le précieux sésame du « made in France ». À condition toutefois que 50 % de la valeur ajoutée soit réalisée dans l'Hexagone. « Le danger, c'est de voir s'implanter de simples colleurs d'étiquettes, s'alarme Alexandre Pennazio, le secrétaire général du Medef et de l'UIMM locale. Le projet va peut-être créer des emplois sur Châteauroux, mais il est dangereux pour l'industrie française. » Afin de limiter les inquiétudes, les collectivités locales soutiennent qu'elles auront un droit de veto sur les entreprises sélectionnées et qu'elles exigeront un quota de 80 % d'employés français. « La direction du travail nous a dit que ce serait difficile à contrôler », siffle le Medef.
Des entreprises qui se rapprochent de leur marché
Châteauroux n'est pas la seule à faire les yeux doux aux investisseurs chinois. Le Havre (Seine-Maritime) pourrait accueillir une plate-forme d'import et d'export franco-chinoise. Dans le Cambresis (Nord), autre territoire touché par la disparition d'une base militaire, des projets existent aussi pour attirer des investisseurs chinois. En Irlande, la ville d'Ashton porte un projet identique à celui de Châteauroux. « Les entreprises chinoises ont besoin de se rapprocher de leurs marchés. Elles sont encore peu nombreuses en France, mais leur nombre ne va cesser de progresser », affirme David Appia, le directeur de l'Agence française pour les investissements internationaux (Afii). Dans son dernier rapport, l'Afii rappelle que la France a accueilli 35 projets chinois en 2010, contre 22 en 2009, soit plus qu'en provenance du Japon.
SYNUTRA SÉCURISER SON APPROVISIONNEMENT Le fabricant chinois de lait infantile Synutra a décidé d'implanter une unité de production au beau milieu de la Bretagne, à Carhaix (Finistère). L'usine, qui devrait transformer près de 300 millions de litres de lait par an fournis par Sodiaal, fonctionnerait à partir de 2013. 200 emplois sont prévus. Pour le groupe chinois, qui envisage d'investir entre 65 et 80 millions d'euros, l'enjeu est de sécuriser ses approvisionnements en lait. Jusqu'à présent, le groupe se fournissait principalement en Nouvelle-Zélande. La quasi-totalité des produits devrait ainsi être réexportée vers les marchés asiatiques. YTO RENFORCER SON SAVOIR-FAIRE En rachetant en mars à la barre du tribunal de commerce le fabricant de tracteurs McCormick, en liquidation judiciaire, le constructeur de moteurs chinois Yto a fait coup double. Il dispose d'une base pour prospecter le marché européen et met la main sur des technologies et un savoir-faire dans la production de transmissions de tracteurs. Le groupe chinois prévoit d'ailleurs de créer sur le site de Saint-Dizier (Haute-Marne) un centre de R et D d'ici à 2015, en plus d'une nouvelle ligne d'assemblage de tracteurs. Le groupe chinois promet 400 nouveaux emplois. HUAWEI CONQUÉRIR LE MARCHÉ EUROPÉEN Orange, Telefonica, SFR... C'est pour se rapprocher des grands opérateurs européens et pouvoir participer à leurs appels d'offres que le géant chinois des télécoms Huawei s'est installé en Europe. Bien lui en a pris. Comme son compatriote ZTE, implanté plus tôt dans l'Hexagone, l'équipementier a connu une percée fulgurante. Arrivé en 2007, le groupe compte désormais 400 employés sur ses quatre sites français, en région parisienne et à Lannion (Côte-d'Armor), bastion d'Alcatel-Lucent. Il prévoit de recruter 120 personnes supplémentaires cette année.
BERTRAND LASSERRE, directeur financier de la filiale française de Jimei, un fabricant de meubles chinois
renoncé à notre projet d'implantation d'entrepôts à Châteauroux. Nous avons déjà 5 000 m2 de stockage sur notre site européen d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), suffisant pour nos besoins actuels. Nous voulons aller moins vite et aborder le marché européen de façon raisonnable, sans voir trop grand. Nous pensons qu'il y a de la place pour un leader de l'ameublement chinois. Avec un chiffre d'affaires d'environ 150 millions d'euros, le groupe n'est pas un géant. Il commence juste à s'internationaliser, aux États-Unis et en France. D'ici quinze à vingt ans, le marché chinois devrait être à maturité. Les groupes chinois doivent trouver des relais de croissance hors de leurs frontières. »

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