LES BANQUES TANGUENT, LES INDUSTRIELS TRINQUENT
Par PAR ARNAUD DUMAS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3262Trop risquée, l'activité de banque de financement et d'investissement doit se réformer. Durcissant un peu plus les prêts accordés aux entreprises.
L'activité de banque de financement et d'investissement (BFI) était celle qui rapportait le plus d'argent, celle où les jeunes diplômés voulaient tous travailler. Les crise financière de 2008 et de l'été 2011 l'ont brutalement fait descendre de son piédestal. Les résultats du troisième trimestre des banques françaises ont en effet sonné la fin de la (lucrative) récréation. Chez BNP Paribas, les revenus de la BFI ont chuté de près de 40 %, à 1 746 millions d'euros. La Société Générale a enregistré une baisse de 36 %, à 1 210 millions d'euros. En cause, les chahuts sur le marché qui font baisser les revenus, mais aussi les nouvelles normes prudentielles de Bâle III, dont l'application a été avancée à juin 2012 au lieu de 2019, et qui imposent aux banques de réduire les activités les plus risquées - et les plus rentables - de leurs BFI.
Les financements à long terme sur la sellette
Souvent assimilée aux traders fous et à leurs bonus rocambolesques, la BFI assure pourtant une grande partie du financement des grands groupes français. Son évolution va donc se répercuter sur les industriels, obligés de s'adapter.
Premiers touchés : les secteurs de l'aéronautique, du transport maritime ou des infrastructures BTP, qui ont recours à des financements à long terme. Ces prêts, aussi rentables soient-ils pour les banques, mobilisent trop de fonds propres. Pas question pour autant que ces dernières lâchent ces industriels. « Nous réduisons cette activité tout en accompagnant nos clients pour trouver des financements, explique Frédéric Oudéa, le PDG de la Société Générale, à propos du financement d'avions. Probablement en gardant une activité de conseil pour aider les entreprises à se tourner vers le marché, car la liquidité longue existe toujours, mais ailleurs que dans les banques. » En clair, les BFI veulent devenir entremetteuses, en poussant les clients à émettre des obligations sur le marché et en trouvant des investisseurs (compagnies d'assurance, fonds de pension...) pour les acheter.
Des crédits syndiqués plus difficiles d'accès
Tous les industriels s'y retrouveront-ils ? Les compagnies de transport maritimes n'en sont pas sûres. Un navire coûte entre 20 et 200 millions de dollars et est, en général, financé à 60 % par la banque en crédit hypothécaire ou syndiqué. Pour ces entreprises, dont très peu sont cotées et qui sont souvent détenues par des groupes familiaux, le recours à l'emprunt obligataire reste improbable. « Tous les armateurs français n'ont pas une taille suffisante ou un historique en matière de données financières publiques suffisant pour pouvoir émettre sur le marché », remarque Christian Garin, le président d'Armateurs de France. Pour l'heure, les armateurs ne veulent pas encore se déclarer inquiets, mais leur message est clair. « Les banques françaises ont un savoir-faire reconnu en financement maritime, affirme Christian Garin. Il faut que nous puissions compter sur elles pour poursuivre notre développement dans des conditions de marché acceptable. »
Mais, dans la mesure où ces prêts réunissent plusieurs banques, l'accès aux crédits syndiqués se révèle d'ores et déjà plus tendu. Et cela surtout parce que la crise financière a accentué les disparités entre les banques, un quart d'entre elles étant placées sous perspective négative par les agences de notation. « Dans ces conditions, comment imaginer mettre plusieurs établissements d'accord sur un même prix ? », remarque David Laugier, le directeur général de bfinance, un cabinet de conseil en services financiers.
Là encore, l'avantage revient aux plus grandes entreprises et, parmi elles, aux mieux notées. Selon bfinance, le CAC 40 accapare la moitié du marché des crédits syndiqués, soit 68,1 milliards de dollars sur un marché total de 135 milliards de dollars. Pour les autres, les négociations mettent de plus en plus de temps à aboutir. Or les prêts syndiqués, sur des périodes courtes, assurent le financement d'une grande partie de la trésorerie des entreprises. Pour les sociétés cotées hors CAC 40, la dette bancaire représente 60 % de leur structure de financement, contre seulement 26 % pour celles du CAC 40. Trouver d'autres sources de financement menace de s'avérer périlleux... En plus de l'obligataire, d'autres méthodes commencent toutefois à se développer, tel l'affacturage, qui connaît une croissance de 15 % depuis le début de l'année.
Des commissions sur les flux renforcées
Outre leur rôle d'intermédiaire avec les marchés, les BFI prévoient de se renforcer sur la gestion des flux de trésorerie. « Nous poursuivons le développement de notre activité de cash management, notamment en Asie », assure Baudouin Prot, le PDG de BNP Paribas. Une première, alors que les banques préféraient miser sur le trading, plus rémunérateur. « C'était considéré comme de la tuyauterie, confirme Guillemette Colrat, une trésorière membre de l'Association française des trésoriers d'entreprise (AFTE). Aujourd'hui, le cash management a retrouvé ses lettres de noblesse. » Ces services payants autour de l'activité de crédit (reporting, frais de transactions bancaires...) ou « side business » permettent de générer des revenus réguliers pour les banques. Un atout considérable dans l'optique des réglementations de Bâle III.
Pour les industriels, en revanche, la transparence du coût de leur relation bancaire ne s'en trouve pas améliorée. « Les banques prêtent aux entreprises en fonction du volume de side business qu'elles peuvent anticiper, déplore Hervé Labbé, le directeur de la salle des marchés de France Télécom. C'est assez compliqué à gérer pour les entreprises, je préférerais, pour ma part, tabler sur un juste coût du crédit. » Les négociations sur les crédits vont se faire encore plus âpres. Et la relation banque-entreprise, qui s'était détendue avec l'amorce de reprise économique, risque d'en prendre un coup.
Les activités de marché Le trading pour le compte des clients ou en compte propre sur les actions, les matières premières, les produits dérivés... Le financement des entreprises Crédits directs et syndiqués pour les grandes entreprises, cash management, financement d'actifs et de projets à long terme... L'émission de titres Introduction en Bourse, augmentation de capital, émissions obligataires, fusions-acquisitions...
« Les réglementations nous privent de munitions ! » À l'Association française des investisseurs en capital (Afic), l'heure n'est plus à la fête. Bâle III et Solvency II ont porté un sérieux coup de canif dans les levées de fonds des membres de l'Afic. Et pour cause : les investissements à trop long terme nécessitent trop de capitaux propres et sont peu liquides, ce qui va à l'encontre des nouvelles normes prudentielles. Ainsi, au premier semestre 2011, banques et assurances ont respectivement investi 355 millions et 233 millions d'euros dans le capital investissement, contre... 2,1 milliards et 1,7 milliard d'euros au premier semestre 2008. Les fonds risquent donc de se retrouver très vite à court de carburant pour financer les PME. À moins qu'ils ne séduisent les investisseurs étrangers, encore peu présents en France.

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