Après un trou d'air au début des années 2000, l'actionnariat salarié connaît une seconde jeunesse. Il profite de la montée en puissance de la distribution d'actions gratuites, d'une nouvelle législation très favorable et de l'euphorie boursière.
Plus qu'un frémissement, c'est un véritable engouement ! « Le développement des actions gratuites est en pleine croissance. Environ 500 000 salariés devraient en bénéficier en 2007 », estime Vincent Cornet, directeur associé au sein du cabinet de ressources humaines Altedia. Alstom, Essilor, Carbone Lorraine, Bourbon, France Télécom... de nombreux industriels ont déjà profité de ce dispositif institué par la loi de Finances 2005. Et ce n'est qu'un début. Le chimiste Rhodia par exemple, qui a distribué des titres à une centaine de ses cadres en 2006, pourrait en octroyer à ses 16 000 collaborateurs cette année.
Actions gratuites ? Le terme fait frémir plus d'un expert. « L'idée de la gratuité nous gêne. Etre actionnaire implique une démarche volontaire, un vrai investissement », regrette Lionel Tourtier, le délégué général de l'association pour la gestion participative Fondact. Mais le dispositif a un double intérêt pour les entreprises. D'abord, son cadre fiscal avantageux (lire tableau page 70), renforcé par la loi pour le développement de la participation et de l'actionnariat salarié du 30 décembre 2006 : elle autorise le placement des titres sur un Plan d'épargne entreprise (PEE), à condition que tous les salariés en aient reçus. Surtout, leur octroi peut être soumis à conditions, ce qui permet d'en faire un outil « d'incentive ». France Télécom vient de mettre en place, un plan d'actions gratuites à destination de ses 104 000 collaborateurs en France. Mais ces derniers ne recevront les titres que si les objectifs du plan Next, qui prévoit de dégager 7 milliards de cash flow, sont réalisés d'ici à avril 2009. En cas d'échec, les salariés n'auront... rien. « Cela permet de motiver et de faire adhérer l'ensemble des salariés », se réjouit Guy-Patrick Cherouvrier, le DRH France de l'opérateur.
Ce succès des actions gratuites fera-t-il tomber dans les oubliettes les traditionnelles stock-options ? Ce n'est pas l'avis de Joël Réthoré, consultant en rémunération du cabinet Hewitt: « Les actions gratuites viennent enrichir la palette de l'actionnariat salarié, sans pour autant se substituer aux stock-options, encore très utilisées. » Et notamment par les start-up, qui n'ont pas les moyens de verser de gros salaires et s'en servent pour attirer des cadres. Il n'empêche : l'encadrement croissant des stock-options - depuis la loi de décembre 2006, les mandataires sociaux et membres du directoire ne peuvent plus lever leurs options avant la fin de leurs fonctions - en limite l'attractivité. De même, depuis 2005 et l'application des normes comptables IFRS 2, les options sont intégrées comme charges dans le compte de résultat des entreprises alors qu'elles n'étaient jusqu'ici pas valorisées.
Au-delà de cette concurrence entre les deux formules, le développement des actions gratuites est emblématique du nouvel intérêt porté à l'actionnariat salarié. Très à la mode à la fin des années 1990, celui-ci était tombé en disgrâce après le retournement boursier du début des années 2000.
Les mentalités changent
Aujourd'hui, l'euphorie des marchés et la reprise économique changent la donne. Exonérées de charges sociales et fiscales sur ces dispositifs, les entreprises, et surtout les grands groupes, les plébiscitent de nouveau. Selon l'Association française de la gestion financière (AFG), 43,2 milliards d'euros étaient investis en 2006 sous forme d'actionnariat salarié. Contre 35,6 milliards en 2005. Certes, l'envolée des cours explique en partie cette tendance (+ 13,9 % pour le Cac 40 depuis un an). Mais elle est aussi liée à une évolution des mentalités. Selon le baromètre Altedia-BNP Paribas réalisé l'an dernier, 66 % des salariés jugent comme une « bonne » voire une « très bonne chose » le fait de devenir actionnaire de leur entreprise. Les gains potentiels n'y sont évidemment pas pour rien. Chez Saint-Gobain, les salariés constituent le premier actionnaire avec 7 % du capital. La dernière augmentation de capital qui leur a été réservée, en 2006, a permis de lever 220 millions d'euros, pour un taux de souscription de 73 % en France et un investissement moyen de 3 210 euros par salarié. Une adhésion qui s'explique par l'attractivité du placement : entre avril 2002 et avril 2007, l'action Saint-Gobain a bondi de 65 % !
Mais ces performances sont malgré tout à relativiser. « On a vu des cours chuter brutalement, entraînant de grosses difficultés pour des salariés qui avaient beaucoup investi en titres de leur entreprise », rappelle Jean-Jacques Guille, le secrétaire confédéral et responsable du dossier épargne salariale de la CFDT.
Le personnel de France Télécom en sait quelque chose : en avril 2000, l'action atteignait 147,50 euros avant de plonger à 22 euros sept ans plus tard. Même désillusion chez Rhodia, qui a vu son cours tomber de 20,40 euros en avril 2000 à 3 euros fin avril 2007. Certes, le choc est souvent amorti par les avantages liés à l'actionnariat salarié. Lors des souscriptions, les collaborateurs ont généralement droit à une décote sur les titres - souvent de 20 % - et à un abondement, pouvant aller jusqu'à 4 634 euros par salarié en 2007. « Au final, même si l'action perd 40 % de sa valeur sur la période d'investissement, le salarié ne perd généralement pas sa mise de départ », rassure Raymond Soubie, le P-DG d'Altedia.
Pour éviter toute catastrophe, les entreprises ont obligation, depuis 2001, de proposer à leurs salariés, outre la souscription au fonds d'actionnariat salarié, la possibilité d'un placement dans un fonds commun de placement diversifié, composé au maximum d'un tiers de titres de l'entreprise. Et de plus en plus d'industriels bâtissent des plans à effets de levier à capital garanti. En 2006, pour toute action souscrite, les salariés de Rhodia recevaient 20 actions supplémentaires, pour lesquelles ils percevaient des dividendes sans avoir de droit de vote. L'intérêt ? « Si le salarié conserve les titres jusqu'à l'échéance de la période d'indisponibilité, soit cinq ans, il est assuré de retrouver sa mise », répond Bernard Chambon, le directeur général adjoint en charge des RH. Dans le cas des actions gratuites, quelle que soit l'évolution du cours, le salarié réalise une bonne opération.
Grâce à tous ces atouts, le système est gagnant-gagnant. « D'un côté, l'entreprise peut impliquer davantage ses collaborateurs à la bonne marche de l'activité. De l'autre, le salarié peut faire entendre sa voix en interne sur les décisions stratégiques », se félicite Jean-Claude Mothié, le président de la Fédération française des associations de salariés actionnaires (FAS). Lorsque 3 % au moins du capital d'une société cotée sont détenus par le personnel, les salariés actionnaires doivent obligatoirement disposer d'un représentant au conseil d'administration du groupe. Au sein même des conseils de surveillance des FCPE ou Sicavas (lire page 74), qui abritent les fonds des salariés, la représentativité des porteurs de parts (variable selon les entreprises) est respectée. Chez Essilor, où 98 % des salariés détiennent 8 % du capital, cinq des membres du conseil de surveillance du FCPE sont élus et quatre sont désignés par la direction. Pour le FCPE de la SSII Steria, l'ensemble des membres du conseil de surveillance est élu par les salariés actionnaires.
un pouvoir à exercer
Mais ce droit de regard laisse perplexe certains syndicalistes. « Les dés sont pipés, lâche Jean-Jacques Guille, de la CFDT. Les salariés ne sont pas vigilants sur le droit de contrôle que leur confèrent leurs actions. Ils pensent uniquement à faire un placement juteux. » Une analyse confirmée par le baromètre Altedia-BNP Paribas : 70 % des salariés voient dans l'actionnariat salarié un « bon placement », seuls 46 % souscrivent pour avoir « plus de pouvoir » ou « protéger leur entreprise d'une prise de contrôle par une société étrangère ». Rares sont les exemples de conflits entre les salariés actionnaires et leur direction. En cas de tentative de rachat, ils affichent généralement un front uni. C'est le cas dans le cadre de l'OPE lancée par l'espagnol Sacyr sur Eiffage. Le 25 avril, les salariés actionnaires du groupe de B-TP français, qui possèdent 22,4 % du capital, ont manifesté leur opposition à l'opération, à l'appel des syndicats, et leur soutien à la direction. Une belle solidarité que l'envolée du cours (plus de 55 % depuis un an) n'a pu que renforcer. .









