imprimer

LE YUAN, LA PETITE MONNAIE QUI MONTE

Par PAR ANNE-SOPHIE BELLAICHE ET SOLÈNE DAVESNE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3267

Payer ses fournisseurs ou lever des fonds en yuans, c'est possible. La marche vers l'internationalisation de la monnaie chinoise est longue, mais de plus en plus d'entreprises occidentales s'y mettent.

En novembre 2011, Christophe Belmont est allé à Hongkong. Le directeur général de Sideme, spécialiste de l'importation de gros électroménager, n'avait pa - pour une fois - fait le déplacement pour rencontrer un de ses fournisseurs chinois, mais pour ouvrir un compte en banque. « Un compte libellé en yuans, précise-t-il. Nous voulons pouvoir payer nos fournisseurs dans cette monnaie plutôt qu'en dollars. » L'exemple est loin d'être un cas isolé. « Avant, le renminbi intéressait essentiellement nos clients asiatiques, confie Paul Yang, le PDG de BNP Paribas Hongkong, les Occidentaux ne montraient qu'un intérêt poli pour le sujet. Mais depuis septembre dernier nous avons des demandes de plus en plus nombreuses d'entreprises européennes, y compris des PME, pour effectuer des transactions dans cette monnaie. » Au premier semestre 2011, les transactions en renminbis - « la monnaie du peuple », le nom officiel de la monnaie chinoise - ont ainsi atteint l'équivalent de 150 milliards de dollars (près de 116 milliards d'euros). Autre indicateur notable, depuis six mois les levées d'obligations en renminbis s'accélèrent : des industriels comme Air liquide ou Unilever, des distributeurs comme le britannique Tesco ont plongé.

Étrange phénomène : cette devise n'est pas convertible, mais les entreprises se pressent d'en acquérir ou de l'utiliser. Si Pékin conserve un contrôle des changes, les autorités chinoises favorisent l'internationalisation de leur monnaie depuis cinq ans. La tactique ? Celle de la « traversée de la rivière en tâtant des pierres » élaborée par Deng Xiaoping dans les années 1980 pour ouvrir le pays au capitalisme. Avec Hongkong en tête de pont. La Chine veut s'émanciper du dollar, d'autant que ses échanges commerciaux s'orientent de plus en plus vers les autres pays émergents, d'Asie et d'Afrique surtout. Plus elle paye ses importations en yuans moins elle doit accumuler de réserves de change. Mais Pékin veut éviter un afflux d'investissements, y compris spéculatifs, qui pourraient provoquer une réévaluation brusque de sa monnaie et pénaliser ses exportations.

La crise financière de 2008 a accéléré le mouvement. Afin d'échanger des devises, des accords bilatéraux ont été signés avec des banques centrales asiatiques. En 2009, Pékin a autorisé les entreprises privées de cinq villes à régler leurs échanges transfrontaliers en renminbis. En 2010, la possibilité a été élargie à vingt provinces. Actuellement, 67 700 entreprises sont concernées. « Le volume des échanges a augmenté très vite. De 2,5 % du commerce chinois en 2010, on est déjà à 8,6 %. La cible, c'est 25 %. Ce qui équivaudra à 750 milliards de dollars, estime Bruno François, le responsable des activités trade chez BNP Paribas à Hongkong. Les commodités sont à surveiller. Elles sont toujours libellées en dollars, mais le jour où elles entreront dans le jeu, cela changera considérablement la donne. »

Des économies pour les importateurs

Selon la banque HSBC, près de 50 % du commerce entre la Chine et les pays émergents - soit 2 000 milliards de dollars - pourrait être libellé en renminbis d'ici à 2015 contre 5 % aujourd'hui. De grands acheteurs comme Ikea ou Nokia ont déjà sauté le pas. Mais aussi des PME comme Interep et Socatex, dirigées par Philippe Dalmas qui a ouvert à Paris un compte en yuans. « On se distingue par rapport à ses concurrents en offrant un service supplémentaire à ses partenaires. Être payée en yuans permet aux entreprises chinoises d'éviter des frais de change important et d'attendre parfois plusieurs semaines l'autorisation pour rapatrier les devises », souligne Christophe Belmont. Conséquence : les importateurs peuvent espérer une belle économie. Le renminbi s'apprécie, lentement mais sûrement, face au dollar, ce qui favorise les exportateurs. « Malgré cela, le renminbi reste encore peu utilisé par les groupes occidentaux. La Chine est une économie de transformation. Beaucoup de matières premières sont importées en dollars et les usines chinoises préfèrent être payées en billet vert pour régler leurs fournisseurs », nuance Hervé Solignac Lecomte, le responsable du financement du trade chez HSBC, qui s'attend à une évolution rapide de la situation.

L'internationalisation du renminbi passe aussi par le développement des levées de fonds à partir de Hongkong. Depuis juillet 2010, les sociétés étrangères sont autorisées à lever des capitaux sur le marché du renminbi offshore de l'ancien comptoir britannique, où les particuliers et les entreprises peuvent détenir des comptes en yuans, pour les réinvestir en Chine continentale. La demande pour ces « dim sum bonds » - du nom des petites bouchées dont raffolent les Hongkongais - s'est accélérée. Ainsi, l'équivalent de 28 milliards de dollars d'obligations ont été levées au premier semestre 2011. À l'instar de McDonald's, qui a ouvert le bal en septembre 2010, une dizaine d'entreprises étrangères se sont engouffrées dans la brèche, dont Caterpillar, Volkswagen, l'allemand BSH (coentreprise de Bosch et Siemens) ou Air liquide. Leur point commun : avoir de gros projets d'investissements en Chine. « Le marché s'est beaucoup développé en douze mois car les liquidités en yuans ont fortement augmenté », souligne Paul Santucci, chez HSBC qui a conseillé Air liquide. En septembre 2011, le français a placé la plus grosse émission pour un étranger avec l'équivalent de 300 millions d'euros levés à Hongkong. De quoi couvrir douze à dix-huit mois d'investissements en Chine continentale. « On a commencé à étudier la question en avril. Nous avons beaucoup observé ce que faisait McDonald's et nous avons attendu que le marché soit assez important pour pouvoir lever des montants conséquents », souligne Fabienne Lecorvaisier, la directrice financière du groupe. Air liquide y a gagné des conditions financières bien plus avantageuses que s'il avait dû faire un emprunt auprès de banques chinoises, qui réclament des ratios de fonds propres importants et ne prêtent que sur des courtes durées. Alors que ces établissements prêtent rarement au-delà de trois ans à 7 %, le groupe a émis à cinq et sept ans à 3 % et 3,95 %. Même si les turbulences financières traversées par les marchés depuis l'automne ont mis un coup de frein au développement des « dim sums bonds », d'autres groupes français bien implantés en Chine préparent des levées de fonds en monnaie chinoise.

Sur autorisation de la People bank

La solution miracle ? Pour les entreprises, les limites restent encore importantes. Pour rapatrier en Chine les fonds levés à Hongkong, il faut obtenir une autorisation de la People bank of China. « Des secteurs comme l'immobilier sont interdits. Mais l'industrie n'est pas soumise à de grosses contraintes », assure Paul Santucci. Pour n'avoir pas anticipé ce détail, McDonald's a eu quelques sueurs froides. Air liquide, de son côté, a dû attendre plusieurs mois. « Cela a été très long. Il a fallu demander l'autorisation à Shanghai puis au niveau national à Pékin en détaillant précisément l'utilisation de chaque yuan dans nos projets », assure la directrice financière. Malgré tout, l'entreprise est prête à recommencer. « Il n'aurait pas été plus simple de lever des fonds en euros puis de les changer en renminbis pour investir en Chine », conclut-elle.

Une entreprise qui opère en Chine et récupère des renminbis ne peut pas non plus les changer à sa guise sur les marchés. Il reste impossible par exemple de rembourser un crédit obtenu en Chine avec des devises récupérées sur le marché offshore. Tout comme de faire des virements de trésorerie au sein d'un groupe entre une filiale chinoise et sa maison mère. Comme l'explique le président de l'Occitane Asie, André Offman, qui a développé un réseau de distribution en Chine : « Quatre fois par an environ, nous faisons la balance de nos coûts et de nos recettes et nous obtenons une autorisation du gouvernement pour échanger nos surplus. ». La dernière initiative en date pour internationaliser le renminbi a été annoncée en octobre par le vice-Premier ministre, Li Keqiang. « La Chine a émis des règles beaucoup plus claires sur les investissements éligibles, assure un banquier. Cela reste limité par montant, par secteur, par province mais les lignes directrices sont plus user friendly. » Les autorisations de rapatriements de fonds levés en renminbis à Hongkong ont été assouplies pour les entreprises étrangères. Les cibles des investissements autorisés en Chine continentale ont aussi été élargies au secteur financier, notamment à la place boursière de Shanghai. Autre signe de l'évolution : les Chinois qui possèdent un iPhone ou un iPad pourront acheter leurs applications en yuans. Auparavant, ils devaient posséder une carte de crédit en dollar. En l'absence de compte de ce type, ils n'hésitaient pas à se procurer les précieuses applications en les piratant. Apple pourra changer ces yuans en formulant des demandes à l'administration, mais surtout payer ses fournisseurs comme Foxconn ou les investir en Chine pour ouvrir des Applestores. L'usine du monde s'est mise à consommer. Sa monnaie a toute sa place dans le jeu de la mondialisation.

CES FRANÇAIS QUI UTILISENT LA DEVISE CHINOISE

HCM Objectif Réduire son risque de change L'été dernier, Philippe Dalmas, le PDG de cette holding qui chapeaute deux PME, a ouvert un compte en renminbis dans sa banque en France. Le fabricant de mousses techniques, qui exporte près de 5 % de sa production vers la Chine, peut ainsi se couvrir contre le risque de change entre l'euro et le renminbi, alors que ses délais de règlement dépassent souvent quatre mois. Une chose impossible à faire pour sa filiale commerciale chinoise. « J'ai bien essayé de facturer en dollars, mais je vends à des PME qui ne connaissent rien d'autre que le yuan », raconte-t-il. SIDEME Objectif Négocier des baisses de prix La baisse surprise de l'euro a poussé Christophe Belmont à reporter ses plans de quelques semaines. Après avoir ouvert un compte à Hongkong, l'importateur de gros électroménager prévoit de régler en renminbis ses fournisseurs chinois. Il en espère une ristourne. Ses fournisseurs feront l'économie des frais de change. « Entre 2 % et 3% de baisse des prix », assure le PDG de Sideme. Autre avantage : fidéliser ses partenaires. « Cela nous permettra d'être servis les premiers quand ils produiront de nouveaux modèles », conclut Christophe Belmont. AIR LIQUIDE Objectif Financer ses futures usines chinoises L'équivalent de 300 millions d'euros. C'est ce qu'a réussi à lever Air liquide à Hongkong, en septembre 2011, lors de deux émissions obligataires en renminbis. Le groupe français pourra ainsi financer son développement en Chine et y construire de nouvelles usines. Pour Air liquide, l'émission obligataire est une bonne opération financière. Avec un taux de 3 % sur cinq ans et de 3,95 % sur sept ans, il se finance bien moins cher que s'il avait dû pousser la porte d'une banque chinoise. Les taux de change pratiqués sont souvent de 7 %. AIRBUS Objectif Réduire sa dépendance au dollar Selon la presse chinoise, l'avionneur européen aurait accepté l'été dernier de vendre en yuans ses avions à la compagnie chinoise ICBC leasing, filiale de l'Industrial and commercial bank of China. Une première dans le secteur aéronautique. ICBC a passé commande en juillet de 42 avions A 320 et aurait eu le choix de payer en dollars ou en yuans. Contacté, le constructeur européen, qui commence à vendre ses avions en euros, n'a ni confirmé ni démenti l'information.

QUELQUES MOTS POUR VOUS Y RETROUVER

Renminbi ou yuan Le renminbi est le nom officiel de la monnaie chinoise alors que le yuan est l'unité de compte mais aussi le terme le plus usuel pour la désigner. CNY et CNH Deux monnaies coexistent : le renminbi onshore (abrégé en CNY), utilisé uniquement en Chine continentale et le renminbi offshore (abrégé en CNH) qui s'échange à Hongkong depuis juillet 2010. Le premier est strictement encadré par la banque centrale chinoise, tandis que le taux de change CNH évolue en fonction de l'offre et de la demande. Les deux ont des taux d'intérêt différents. Convertibilité Même s'il commence à s'internationaliser, le renminbi n'est toujours pas convertible. Le gouvernement chinois garde la haute main sur le contrôle de sa monnaie. Pour éviter l'afflux de capitaux en Chine, Pékin régule le rapatriement des renminbis levés sur le marché à Hongkong.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...