Le trader français Fabrice Tourre, manipulateur ou utopiste ?
Publié lepar Nina Sovich et Lionel Laurent
PARIS (Reuters) - Le Français Fabrice Tourre, au centre de l'enquête ouverte aux Etats-Unis contre Goldman Sachs, se retrouve accusé d'incarner le monde financier dans ce qu'il a de plus décadent et manipulateur, mais ce trader de 31 ans apparaît davantage comme un jeune homme très ordinaire.
Fabrice Tourre doit témoigner mardi devant le Sénat américain. Il est le seul collaborateur de Goldman Sachs dont le nom figure dans la plainte de la Securities and Exchange Commission (SEC) contre la plus puissante banque d'affaires de la planète.
Ce qu'il dira aux sénateurs américains pourrait avoir des conséquences durables sur l'avenir de Goldman Sachs. Et son audition pourrait bien influencer les débats du Congrès sur les projets de réforme du secteur financier.
Comme le montre sa correspondance avec sa petite amie, Fabrice Tourre, pur produit des "grandes écoles" françaises, avait parfaitement conscience des effets dévastateurs que pouvaient causer les produits structurés qu'il concevait.
Des courriels remontant à 2007 et rendus publics ces derniers jours, certains par Goldman Sachs et d'autres par la SEC, montrent un Fabrice Tourre, alors âgé de 28 ans, alternant, tantôt en français tantôt en anglais, déclarations amoureuses et réflexions sur les prêts immobiliers "subprime", autour desquels étaient structurés ses produits.
Dans certaines de ces conversations, quand il invite sa petite amie à "se réveiller doucement, mon amour", le jeune homme évoque les menaces qui pèsent sur les souscripteurs de prêts immobiliers à risques.
"Les pauvres petits subprime borrowers (emprunteurs de prêts immobiliers subprime) vont pas faire de vieux os", écrit-il. Fabrice Tourre évoque aussi dans sa correspondance son projet de quitter New York pour s'installer à Londres, comme s'il cherchait à échapper à l'éclatement de la bulle des "subprime".
"FRANKENSTEIN"
Centralien, Fabrice Tourre, qui se surnommait lui-même "Fabulous Fab", est décrit par ses amis comme un garçon pudique et appliqué.
Amateur de football, il a la réputation de travailler dur. On dit aussi de lui qu'il sortait rarement la nuit et qu'il n'était pas sûr de vouloir rejoindre le monde de la finance.
"Quand ils entrent à Centrale, les gens ont plutôt tendance à lever le pied de l'accélérateur. Pas Fabrice Tourre", se souvient un de ses amis.
Au cours de ses études, Fabrice Tourre est aussi passé par le prestigieux lycée Louis-le-Grand.
"(Louis-le-Grand) est à ce jour la plus stressante, la plus intense et la plus terrifiante expérience de ma vie", raconte un ancien étudiant sous couvert d'anonymat.
"Personne n'avait de vie sociale, personne n'avait de petite amie", se souvient-il encore.
Les étudiants des grandes écoles dont fait partie Centrale sont particulièrement courtisés par les grandes banques d'affaires anglo-saxonnes, surtout dans le domaine des mathématiques financières.
"Regardez le profil des financiers français qui partent à la City (de Londres) ou aux Etats-Unis: ils ont en général tous étudié dans les grandes écoles, qu'il s'agisse des écoles d'ingénieurs, des écoles de commerce ou de Sciences Po", explique Stéphane Rambosson, associé chez Veni Partners.
Dans ses courriels, Fabrice Tourre se montrait critique envers les produits financiers qu'il concevait lui-même, n'hésitant pas à les qualifier de "pure masturbation intellectuelle" et de "quelque chose d'absolument conceptuel et de hautement théorique".
Mais le jeune homme ne manquait visiblement pas d'humour. "C'est comme Frankenstein qui se retourne contre son propre inventeur", a-t-il encore écrit à propos des produits financiers qu'il proposait aux investisseurs.
Ses amis disent aussi de Fabrice Tourre qu'il était resté très proche de ses parents.
"Certains dépensent volontiers les bonus qu'ils touchent chez Goldman Sachs en s'achetant une Porsche pour s'afficher, mais au lieu de ça, Fabrice les dépensait en achetant une maison à ses parents", se souvient l'un de ses voisins dans la résidence universitaire de l'Ecole Centrale.
Avec les contributions de Sudip Kar-Gupta, Laurence Fletcher, Douwe Miedema, Christian Plumb, Steve Slater, Clara Ferreira-Marques, Tim Hepher, Julien Ponthus, version française par Matthieu Protard, édité par Marc Angrand
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