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LE TISSU À LA MODE HIGH-TECH

Par Adrien Cahuzac - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3262
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  Malgré un retard sur l'Allemagne, la filière française des textiles techniques décolle. Quelques PME, encore petites, sont parvenues à devenir leader sur des niches parfois très pointues.

Routes, ailes d'avion, toits panoramiques d'automobiles, implants médicaux, couches pour bébés, filets horticoles, équipements sportifs... Depuis une dizaine d'années, les textiles techniques s'immiscent dans notre quotidien sans que l'on en ait vraiment conscience. De nombreuses PME françaises ont ainsi trouvé dans la fabrication de ces tissus high-tech (médicaux, géotextiles ou composites) une manière d'enrayer le déclin de la fibre traditionnelle. Selon des études réalisées par l'Union des industries textiles (UIT) et l'Institut français de la mode, le secteur « technique » a généré 7 000 emplois ! Sur la même période, l'industrie textile a détruit près de 20 000 emplois entre 2005 et 2010. « Bien sûr, la filière n'a pas la dimension de celle de l'habillement », tempère Jacques Tankéré, le PDG de Texinov et président de l'association Clubtex à Lyon. Mais la performance est suffisamment rare dans l'industrie française pour être saluée. « Il y a eu un coup d'accélérateur depuis 2005, avec l'émergence des pôles de compétitivité [Uptex et Techtera] et la fin des quotas textiles », souligne Évelyne Chaballier, la directrice de l'Observatoire des textiles techniques à l'Institut français de la mode (IFM).

Des PME familiales comme Thuasne, dans le textile médical, Serge Ferrari dans les toiles et les bâches, ou Porcher Industries dans les fils de verre et composites, sont devenues, parfois non sans mal, des leaders dans leur domaine. Leurs secrets ? « Investissements industriels, innovation et internationalisation », martèle Élisabeth Ducottet, la charismatique PDG de Thuasne. « La totalité des bénéfices est réinvestie chaque année dans l'entreprise », souligne-t-elle, ce qui permet au groupe stéphanois d'investir 5 % des 150 millions d'euros de chiffre d'affaires en recherche et développement et de déposer près de quatre brevets par an.

Des entreprises ultra-spécialisées

En dehors de quelques champions, la filière française reste cependant encore très atomisée. Selon l'IFM, le chiffre d'affaires moyen des 352 entreprises recensées du secteur est de 14,4 millions d'euros. En comparaison, en Allemagne, les 170 entreprises du secteur réaliseraient en moyenne 50 millions d'euros, selon Christine Browaeys, une consultante spécialisée dans le secteur textile. Elles sont deux fois moins nombreuses, mais génèrent trois fois plus de vente en moyenne. « Les Français ont trop longtemps privilégié une stratégie de volume et de baisse des coûts de production, dictée par des distributeurs très concentrés, quand l'Allemagne a tourné le dos plus vite au secteur traditionnel », analyse Évelyne Chaballier.

Toutefois, même si nos voisins d'Outre-Rhin ont su anticiper le virage, la France ne doit pas rougir de ses textiles techniques. « De nombreuses PME ont établi de solides positions dans des secteurs très pointus », estime Christine Browaeys. Dans le Nord, Cousin Frères, spécialisé depuis plus d'un siècle dans les fils à coudre et les cordages, s'est reconverti en quinze ans dans les implants médicaux, depuis les anneaux gastriques jusqu'aux coussinets inter-épineux. Dans le même temps, Dylco s'est orienté vers le tricotage de matières synthétiques combinées (polyester, aramides, polyamides...) pour des textiles résistants au feu. Quand Brochier Soiries, dans le Rhône, a misé sur les textiles lumineux à base de fibres optiques ou Texinov dans les géotextiles.

Si ces entreprises ont déployé progressivement ces nouvelles activités pour remplacer les plus traditionnelles, d'autres ont pris des virages abrupts pour ne pas disparaître du jour au lendemain. C'est le cas de l'ennoblisseur Robert Blondel, fondé en 1887 en Haute-Normandie. Leader français du mercerisage dans les années 1980, puis contraint au dépôt de bilan en 1996, il fait le pari des cosmétotextiles, totalement confidentiels à l'époque. « Nous devions nous reconvertir. Nous avons orienté nos efforts sur la fonctionnalisation des textiles », se rappelle le PDG, Yann Balguerie, qui reconnaît que le choix était alors risqué. En quatre ans, la PME familiale change totalement d'activité. « La technologie de microencapsulation utilisée à l'époque par le pionnier Dim était mal maîtrisée et ne résistait pas aux lavages », souligne-t-il. Soutenue par Oséo, la PME a alors adapté, sous licence, des technologies en résine aminoplaste. Avant de mettre au point sa propre solution, brevetée, sur des capsules en silicone. Un système qui lui permet aujourd'hui de travailler pour des multinationales comme L'Oréal et de proposer son innovation pour des applications diverses comme dans des mouchoirs en papier.

Certaines PME, sans lien avec le textile traditionnel, ont même été créées. Ancien cadre de Rhodia et d'Arcelor, Guillaume Tiberghien a fondé sa société d'ingénierie baptisée Tibtech. Cet ingénieur textile de formation a mis à profit son expérience dans les grands groupes pour développer en 2008 des propriétés particulières à des fibres métalliques. « Nous sommes des intégrateurs de compétences. Nous faisons transformer des matières premières, selon notre savoir-faire, pour les rendre conductrices ou résistantes à de hautes températures », explique celui qui fournit des structures dégivrantes pour des pales d'éoliennes et des fibres pour des fabricants de vêtements de sport.

La menace des pays émergents

Face à un secteur français encore jeune et morcelé, la concurrence internationale gronde déjà, particulièrement dans les pays émergents, sur des secteurs basiques comme le non tissé. « Les entreprises françaises doivent travailler ensemble et se consolider », insiste André Beirnaert, le vice-président de l'IFM. Également président du pôle Up Tex, il reconnaît que la filière est encore fragile. Certains débouchés restent toutefois protégés. À commencer par les géotextiles, qui entrent dans la composition des ouvrages d'art pour assurer leur rigidité. « Ce sont des fabrications lourdes, pour des marchés régionaux. Il n'y a pas de logique à les faire fabriquer en Asie », explique Évelyne Chaballier, qui constate une nette hausse de la demande de textiles techniques dans ce secteur. Les professionnels attentent beaucoup des deux super structures régionales de recherche, mises en place en 2012 dans le Nord et près de Lyon. « Elles permettront d'accélérer la mise sur le marché », affirme Jacques Tankéré. De quoi permettre à la filière française de gagner encore en compétitivité.

Deux plates-formes de R & D en 2012

Pour une fois, les pouvoirs publics n'ont pas lésiné sur les moyens. Quelque 45 millions d'euros sont déboursés pour créer le Centre européen des textiles techniques (Ceti), qui verra le jour en 2012 près de Roubaix. 15,7 millions seront consacrés à des équipements de pointe : outil de filage tricomposants, machines de non tissé par voies fondues et voies sèches, dont la plupart inconnues en France. « Ces outils seront loués à des entreprises et permettront de faire émerger des projets plus rapidement », affirme André Beirnaert, le vice-président de l'IFM et président d'Up Tex. Écully, près de Lyon, verra, lui, la naissance du « Mistral ». Cet hôtel à projets, adossé à l'Institut français du textile et de l'habillement et au pôle Techtera, réunira des équipes de R et D.

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