Le textile qui croit (encore) au " made in France "

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Grâce à des virages stratégiques audacieux, des PME familiales du textile traditionnel négocient leur retour à la croissance.

De quel avenir peuvent encore rêver les héritiers du textile traditionnel, ceux qui ont choisi de reprendre l'entreprise familiale et de continuer à produire en France? Cravatier, soyeux ou dentelier, plusieurs cas «exemplaires» démontrent que -même dans un secteur en crise- des portes de sortie existent. Ces sociétés confirment aussi une tendance de fond : la croissance de la valeur ajoutée.

Si les volumes produits par l'industrie textile française en 2006 ont encore reculé, son chiffre d'affaires a connu, pour la première fois depuis plusieurs années, un petit sursaut (+1%). Le secteur, qui a encore perdu 84000 emplois l'an dernier, a donc gagné en productivité. Certes, il reste sous tension, alors que ses représentants européens continuent à militer pour une prolongation des quotas chinois jusqu'en 2008, pour limiter le flux des importations. Plus qu'une utopie, le choix d'activité orientée vers la création, l'innovation et la réactivité est sans doute la meilleure assurance pour l'avenir.



Anthime Mouley crée sa marque

L'atelier finition trône au centre de l'usine. Les meilleures ouvrières du site d'Anthime Mouley, 170 salariés, y réalisent sur chaque cravate, manuellement, le fameux point Bartak, qui donne toute sa tenue à la pièce de soie. Jocelyne, 33 ans de maison, utilise un fil jaune. Les clients des cravates Atelier F&B, la marque d'Anthime Mouley, pourront ainsi identifier l'auteur de leur point Bartak. «La personnalisation, la maîtrise de la production et de la qualité constituent la marque de fabrique des artisans de luxe comme nous», explique François Vinas, 35 ans, fils d'un ancien ouvrier de l'usine, et désormais à la tête du groupe. Basé à Gaillard, en Haute-Savoie, le fabricant sous licence (Lanvin, Cerruti, Nina Ricci), et sous-traitant de groupes de prêt-à-porter, a décidé de lancer sa propre marque. Un projet risqué sur un secteur concurrencé par les produits asiatiques et qui a connu un trou d'air ces dernières années.

«La cravate revient à la mode», prévient François Vinas. L'un des deux derniers cravatiers français en produit chaque année 800000 pièces sous licence pour 15 millions de chiffre d'affaires. «Notre positionnement reste le haut de gamme. Notre soie provient toujours de quelques fournisseurs italiens de la région de Côme. La fabrication n'est lancée qu'à la commande et un maximum d'opérations est toujours réalisé à la main», précise Céline Denizot-Niazy, ex-avocate d'affaires et fille de l'ancien P-DG, 35 ans elle aussi, qui vient de rejoindre le groupe comme vice-présidente.

Moins de volume, plus de valeur

  • Chiffre d'affaires des entreprises textiles françaises
    14,5 milliards d'euros (+ 1%)
  • Exportations
    8,4 milliards d'euros (+2 %), dont 64% dans l'Union européenne
  • Production en volume
    -6%
  • Investissements
    330 millions d'euros (stables)
  • Effectifs
    -7% soit 84 000 emplois supprimés sur un total de 180 000.
Données France, 2006, Source : Union des industries textiles


Brochier technologies passe à la fibre optique

Cédric Brochier, jeune quadra lyonnais, a entrepris depuis 2003 de réorienter la soierie créée par son arrière-grand-père en une société orientée high-tech. De tisseur de soie, Brochier Technologies est devenu tisseur de fibres optiques. Son produit phare, le Lightex, permet de réaliser des surfaces lumineuses souples ou rigides, à basse consommation et à durée de vie élevée. Comme la cloison électroluminescente du bar de la rame du TGV, qui vient de battre le record du monde de vitesse, pour laquelle Alstom a fait appel à Brochier. Cinq sous-traitants d'Alstom devraient être licenciés pour l'installation progressive de ce nouveau concept d'éclairage dans les TGV. Pour protéger son procédé, mis au point par ses cinq ingénieurs, le lyonnais a déposé cinq brevets. A terme, le tissage des fibres devrait être confié à des cotraitants. Brochier Technologies pourra se concentrer sur la recherche et le développement. Son chiffre d'affaires sera alors presque entièrement constitué des royautés reversées par ses licenciés. «Aujourd'hui, l'activité soieries, qui pèse 3 millions d'euros, finance en partie les développements du Lightex. Mais notre valeur ajoutée ne réside plus dans le tissage lui-même», note Cédric Brochier.



Le dentelier noyon mise sur la réactivité

La maîtrise d'un process industriel peut rester une priorité, même dans le textile traditionnel. Pour s'adapter aux exigences de ses clients, le dentelier Noyon de Calais (Pas-de-Calais) s'est attaqué à la réduction des délais de développement et de mise au point de ses produits. «Nous réalisons près de 500 dessins par an, qui coûtent 6000 euros pièce, 150 seulement passeront en production, mais cela représentait deux journées de travail pour un esquisseur, plus un calage des machines de deux à trois semaines», rappelle Olivier Noyon, le P-DG de Noyon, qui a pris la suite de son père, en 1998, à la tête de la société fondée par l'un de ses aïeuls... en 1909.

Pour maintenir son effectif actuel de 550 emplois, Noyon a ainsi fait passer de six à une semaine le délai entre la commande client et la fabrication. «Nos concurrents asiatiques apprennent vite. Mais ils fabriquent encore surtout des produits standards. Notre force consiste à travailler à la demande et sur des petites séries», insiste le dentelier, qui met en avant la numérisation de la technique traditionnelle du Leavers et l'investissement dans une nouvelle génération de machines de tricotage. Son chiffre d'affaires s'est aujourd'hui stabilisé à 52 millions d'euros, auxquels s'ajoutent 9 millions d'euros réalisés au Sri Lanka dans un joint-venture avec un partenaire local. «Il nous a permis de garder des clients que nous aurions perdus», reconnaît l'industriel.



Bohain textile noue des Alliances pour résister à la crise de l'Automobile

Les délocalisations ont aussi mené des PME, comme Bohain Textile, à repenser leur activité. Dans les années 90, cet assembleur de vêtements en maille pour la VPC, basé dans l'Aisne, traverse une première crise. Jean-Michel Coutellier, son gérant, décide de se tourner vers l'automobile. Bohain devient assembleur de tissus (sièges, portes etc.). Mais le sort s'acharne. Il y a un an et demi, son principal client le lâche. Sans préavis. En six mois, le chiffre d'affaires de Bohain Textile dévisse de 40%. En 2006, l'entreprise ne réalise plus que 2 millions d'euros de chiffre d'affaires pour 90 salariés.

De réunions de fédérations professionnelles en colloques, Jean-Michel Coutellier multiplie les contacts pour trouver des partenaires. Il rencontre Oméga Industries, une PME de 7 millions d'euros de chiffre d'affaires et de 70 personnes, basée près de Nantes, spécialisée dans la découpe de cuir et de textile. Elle offre son expertise en R&D à Bohain Textile, qui peut répondre à un appel d'offres sur des housses de coiffes pour appuie-tête. «C'est un petit contrat de 40 pièces par semaine, mais qui nous a permis d'apprendre à travailler ensemble.» Fort de ce succès, les partenaires ont répondu à deux autres propositions de plusieurs centaines de pièces par semaine. Après la perte nette de 145000 euros l'an dernier, Bohain voit son carnet de commandes reprendre des couleurs, et espère améliorer sa marge cette année. Preuve qu'au prix de nouveaux modèles économiques, le textile peut encore s'inventer un avenir.

Sylvie Andreau, Yves Dougin et Pierre-Yves Bocquet
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