Le spatial version low cost
Par Hassan Meddah - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3259ENQUêTE L'Europe avait tendance à dépenser sans compter pour ses fusées. Aujourd'hui, les fabricants d'engins spatiaux s'inspirent des méthodes d'autres industries pour réduire leurs coûts de production.
Une nouvelle page de l'histoire spatiale s'est tournée le vendredi 21 octobre. Pour la première fois, la fusée russe Soyouz était lancée depuis la base européenne de Kourou. À son bord, les deux premiers satellites Galileo qui offriront des services de radionavigation en 2014. Ce tir n'illustre pas seulement l'arrivée de la fusée russe en Guyane, il a aussi des enjeux économiques moins spectaculaires, mais bien réels.
Par sa position proche de l'équateur, une Soyouz tirée depuis Kourou emporte jusqu'à une tonne supplémentaire par rapport à sa soeur jumelle depuis la base russe de Baikonour. Au prix du kilo emporté dans une fusée, l'économie est significative... Ce tir est donc loin d'être anodin. Il est symbolique d'une tendance du secteur : la recherche d'économies. Le temps où l'Europe dépensait sans trop compter pour lancer ses fusées semble révolu. Comme toutes les industries, celle du spatial doit rogner dans ses budgets et ses coûts. Et n'hésite plus à parler de low cost.
Le modèle Logan
Toute la chaîne de l'industrie spatiale est concernée : fabricants de lanceurs, de satellites, de charges embarquées... « Les objectifs de diminution recherchés sont de l'ordre de 30 % », estime un acteur du secteur. Les recettes du spatial low cost sont pour le moins... terre à terre. Faire du neuf avec du vieux, un peu à la manière de la première Logan développée par Renault. La société américaine SpaceX est passée maître dans ce domaine, recyclant des technologies développées à prix d'or par la Nasa et désormais largement amorties.
Résultat, grâce à sa fusée Falcon 9 proposée moitié moins chère que les lanceurs de même catégorie, elle veut tailler des croupières aux acteurs établis. Idem pour son compatriote ATK. Associé d'Astrium, il ambitionne de produire un lanceur low cost d'ici à 2015. Autre astuce pour baisser les coûts : réaliser des produits plus petits. « La taille est un facteur sensible dans l'équation. Les petits satellites embarquent moins de composants et reposent sur des architectures moins complexes que les très gros systèmes. Autre avantage : un lanceur plus petit et donc moins cher suffit à les envoyer », explique Pierre Lionnet, le directeur de recherche pour Eurospace, association des industriels européens du secteur spatial.
Astrium a pris ce virage il y a dix ans pour pénétrer le marché des satellites scientifiques et d'observation de la Terre. « On a déployé des satellites de 700 kg, voire 150 kg, en complément de satellites de trois tonnes, avec une qualité d'image identique. Le prix est passé de quelques centaines de millions d'euros à quelques dizaines », indique Jean Dauphin, le directeur de ces programmes pour Astrium France. La société a ainsi séduit des pays comme l'Algérie, le Chili, la Corée...
Des satellites deux fois moins coûteux
La production en grande série pour le secteur permet aussi de baisser le coût unitaire. Thales Alenia Space, chargé de la fabrication des constellations Globalstar (81 satellites) et Iridium (jusqu'à 48), tire profit d'un certain effet d'échelle. « Entre le premier et le dernier satellite, le coût de production sera réduit de moitié, voire plus », indique Joël Chenet, son directeur de la stratégie. Autre piste envisagée, rogner sur la qualité. « Les standards de qualité ont été définis au moment de la conquête de la Lune.
Aujourd'hui, certaines missions n'ont pas le même enjeu. Pourquoi ne pas alors revoir à la baisse certaines exigences ? C'est un sujet de réflexion pour toute l'industrie », lance Joël Chenet. Ainsi, le britannique SSTL a produit des micro-satellites à partir de composants électroniques du marché non durcis et non certifiés pour le spatial. Avec succès ! « Toutefois, ce type de satellite n'offre pas de garantie de services comparable à des systèmes certifiés pour un usage spatial », avertit Pierre Lionnet d'Eurospace. Certains fabricants envisagent aussi de ne pas respecter systématiquement la norme de qualité ECSS, sorte de label CE de l'Europe spatiale. Ceux-là risquent une fermeture des marchés européens, mais les économies sont considérables, notamment en tests de fiabilité.
Astrium a développé encore une autre approche : investir plus pour doper la compétitivité. Le groupe a dépensé 400 millions d'euros pour réorganiser ses sites, déployer le lean manufacturing, investir dans des outils de conception... Avec des objectifs ambitieux. « Pour le même prix, la prochaine version d'Ariane 5 emportera 12 tonnes contre 10 pour l'actuelle.
Pour le lanceur de future génération, l'objectif est qu'il soit 40 % moins cher qu'Ariane par tonne emportée », explique Alain Charmeau, le directeur d'Astrium Space Transportation. Comme quoi, high-tech et low cost peuvent se rejoindre, même dans l'espace. « Cependant, attention aux effets de communication sur le spatial low cost, prévient ce dirigeant. L'espace ne peut pas tolérer de baisse de qualité. »
FALCON 9 OPÉRATEUR SPACE X Capacité d'emport 9 tonnes en orbite basse Cette société privée américaine propose des lancements à 50 millions de dollars. Elle bénéficie du soutien de la Nasa. Son modèle industriel, consistant à fabriquer la quasi-totalité du lanceur à partir d'éléments développés, renforce son modèle low cost.
LONGUE MARCHE OPÉRATEUR GREAT WALL Capacité d'emport 6 à 14 tonnes en orbite géostationnaire Avec une quinzaine de tirs gouvernementaux en 2011, la fusée chinoise bénéficie de l'effet de série et propose des tirs commerciaux à coût marginal. La réglementation Itar lui ferme le marché des satellites embarquant des technologies américaines.
ZENIT OPÉRATEUR SEA LAUNCH Capacité d'emport 6 tonnes en orbite géostationnaire Après ses déboires, Sea Launch avait failli mettre la clé sous la porte. Il revient avec le lancement réussi fin septembre d'un satellite Eutelsat. La société tire sa fusée russo-ukrainienne depuis une plate-forme située dans le Pacifique.
PROTON OPÉRATEUR ILS Capacité d'emport 6 tonnes en orbite géostationnaire Opéré par la société russo-américaine ILS, le lanceur lourd russe a longtemps partagé le marché commercial avec son seul concurrent Ariane 5. Toutefois, elle n'affiche pas la même fiabilité, ayant subi deux échecs en 2010 et 2011.
LIBERTY OPÉRATEUR ALLIANT TECHSYSTEMS Capacité d'emport 20 tonnes vers l'ISS En association avec l'européen Astrium, Alliant Techsystems a l'ambition de produire un lanceur low cost disponible en 2015. Pour réduire ses coûts, il bénéficiera d'un pas de tir existant et des technologies sur étagère.

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