Le second souffle de Soitec
Par PAR PATRICE DESMET - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3240
© D. R.
ENQUêTE Cette ancienne start-up se relance dans le solaire et les LED en s'appuyant sur son savoir-faire unique : une méthode de découpe à l'échelle atomique.
Et si, pour son vingtième anniversaire, Soitec renouait avec une croissance de jeune pousse ? Créé en 1992, ce joyau de l'industrie française a trop longtemps été regardé comme une entreprise prometteuse mais fragile. Sa réussite reposait presque entièrement sur ses produits de silicium sur isolant (SOI, silicon on insulator). Des produits certes adoptés par AMD, l'un des champions des semi-conducteurs, mais délaissés par Intel, son grand concurrent. Du coup, plus de 50 % de son chiffre d'affaires dépendait de la santé de son client numéro un. Cette dangereuse dépendance, l'ancienne start-up semble sur le point de s'en affranchir.
Après trois exercices délicats, de 2007 à 2010, elle a peut-être trouvé son second souffle en étoffant son portefeuille d'activités. L'an dernier, elle a pris pied dans les énergies renouvelables en rachetant Concentrix Solar, le numéro un mondial des systèmes photovoltaïques à concentration. Et André-Jacques Auberton-Hervé, le PDG fondateur, promet de poursuivre le mouvement. Des négociations seraient en cours avec de grands noms du secteur des LED pour aborder le marché de la lumière.
De prime abord, le lien entre toutes ces opérations n'est pas immédiat. Quel rapport entre le silicium pour processeurs, la fourniture de centrales photovoltaïques et l'éclairage ? « La cohérence existe bel et bien », répond André-Jacques Auberton-Hervé, qui récuserait presque le terme de diversification. Et le patron de raconter qu'il dispose d'un atout maître pour s'imposer simultanément sur ces trois créneaux. Une technologie de production exclusive qui permet de découper des matériaux à l'échelle atomique. Smart cut - c'est son nom constitue la compétence distinctive de l'entreprise. C'est elle qui lui vaut aujourd'hui de sortir de la mono-activité. Chez Concentrix solar, l'application de Smart cut servira à découper plus finement encore les lamelles constituant les cellules des systèmes photovoltaïques à concentration (ou CPV, pour concentrated photovoltaics). Chaque capteur est en effet composé de plusieurs couches, chacune d'elles correspondant à une couleur du spectre solaire. Cette technique assure un rendement supérieur à celui des autres systèmes photovoltaïques. Soitec a d'ailleurs déjà commencé à industrialiser la fabrication de ces composants. Dans cette optique, l'entreprise avait racheté dès 2003 Picogiga International, un spécialiste des technologies pour matériaux composés III-V, comme le nitrure de gallium, exploité dans les systèmes à concentration. « Soitec a réalisé une intégration verticale de ses technologies, appliquée au domaine du photovoltaïque, explique Jean-Philippe Gallant, du cabinet de conseil en investissement Financière Boscary. Cela lui permet de maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur. »
Remonter dans la chaîne de valeur
Grâce à Concentrix Solar, Soitec peut vendre des centrales photovoltaïques complètes, jusqu'à l'informatique embarquée qui permet de diriger en permanence les panneaux vers le soleil. Depuis le rachat, elle a déjà signé plusieurs contrats : projets de 50 mégawatts en Afrique, 150 mégawatts aux États-Unis, complété par trois autres de 30 mégawatts au total. La demande est telle qu'une usine d'une capacité annuelle de 200 mégawatts est en construction à San Diego. Et qu'une alliance a été nouée avec la société américaine Johnson Controls pour la réalisation de centrales solaires. Tout cela en attendant le lancement du dernier étage de la fusée : la fabrication des capteurs, aujourd'hui achetés à l'extérieur. La maîtrise de cette activité devrait porter leur rendement à 37 %, contre 27 % actuellement. Dans cette optique, Soitec a signé un accord de collaboration avec Schneider Electric, qui lui apportera son savoir-faire dans les connexions électriques.
Dans le domaine des LED, Soitec se prépare aussi à l'envol du marché, qui devrait survenir courant 2013, lorsque les prix de ces diodes seront devenus suffisamment compétitifs pour remplacer les actuelles ampoules fluorescentes. Comme dans le photovoltaïque, Soitec n'entend pas se contenter d'être le simple fournisseur d'un élément de base. « Nous voulons remonter plus haut dans la chaîne de valeur, explique André-Jacques Auberton-Hervé. Pour cela, nous sommes en discussion avec des grands industriels. » Nous n'en saurons pas plus. Spécialistes de l'éclairage, comme Osram ou Philips ? de l'électronique, comme Samsung ? « Les partenariats sont très importants dans ce domaine, analyse Jean-Philippe Gallant, chez Financière Boscary, et la question de la valorisation de la technologie au sein du partenariat exige des négociations longues et complexes. Pendant tout ce temps, il est naturel de ne pas communiquer. »
Et le silicium sur isolant dans tout ça ? « À terme, les trois secteurs, SOI, photovoltaïque et LED, pourraient peser chacun environ un tiers de notre activité », répond André-Jacques Auberton-Hervé. Mais le potentiel de la technologie de silicium sur isolant demeure intact. L'extrême finesse de la gravure des processeurs (Intel s'apprête à passer à 22 nanomètres) favorise le recours à ce type de technique qui minimise les pertes électriques. Si Intel semble toujours sourd à ces sirènes, ARM l'a intégrée à son design, et plusieurs fabricants de ces processeurs l'ont adopté. Selon eux, les économies d'énergies apportées par le SOI seraient particulièrement importantes pour les composants des smartphones et des tablettes. Quant aux trois grands fabricants de consoles de jeux, ils ont tous choisi des processeurs faisant appel au SOI. Les résultats de l'année 2010-2011 sont d'ailleurs bons, avec un chiffre d'affaires en hausse de 34 %, à 281 millions d'euros. Et André-Jacques Auberton-Hervé de conclure : « Ce n'est pas moi qui vais vers de nouveaux marchés, ce sont ces marchés qui viennent vers moi. Encore fallait-il anticiper et les déceler, il y a déjà plusieurs années. » Réveiller la start-up prometteuse était juste une question de patience...
C'est presque par hasard que des chercheurs du CEA - Leti de Grenoble ont observé qu'un bombardement d'ions hydrogène pouvait servir à réaliser des découpes à l'échelle atomique. Soitec a industrialisé la découverte dans la technologie de découpe exclusive Smart Cut. À partir de celle-ci, elle a mis au point le procédé SOI, qui consiste à découper une très fine plaque de silicium avant de l'oxyder pour créer une couche isolante. Sur des composants III-V (tel le nitrure de gallium), la méthode autorise de hauts rendements pour des capteurs photovoltaïques multicouches ou des diodes LED destinées à l'éclairage.
LE SILICIUM SUR ISOLANT Marché mondial 2010 : 316 millions d'euros L'activité silicium sur isolant, ou SOI, représente l'essentiel du chiffre d'affaires (253 millions d'euros sur 281). La technologie permet de réduire la consommation électrique et d'augmenter la performance des processeurs, capteurs d'images, composants radiofréquence, Mems... Le succès des smartphones et des tablettes va augmenter les besoins de composants SOI. LE PHOTOVOLTAÏQUE À CONCENTRATION Marché mondial 2010 : 112 millions d'euros (2,1 milliards en 2015) Le photovoltaïque à concentration va connaître une forte progression. De 10 mégawatts installés en 2010, le marché devrait passer à 125 cette année, 515 en 2012 et 1 515 mégawatts en 2015 selon CPV Consortium. Cette technologie est fort bien adaptée à la construction d'usines solaires dans les pays à fort ensoleillement. LES LED Marché mondial 2010 : 6,3 milliards d'euros (17,5 milliards en 2015) Les diodes LED, aujourd'hui cantonnées aux téléviseurs et écrans d'ordinateurs et à la signalisation, seront bientôt compétitives pour l'éclairage public et domestique. Un énorme marché. Soitec a signé un accord avec Sumitomo, un très important fournisseur de semi-conducteurs, pour le développement de substrats en nitrure de gallium.

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