LE SANG-FROID DES INDUSTRIELS
Par ANNE-SOPHIE BELLAICHE AVEC ADRIEN CAHUZAC, SARAH BELOUEZZANE, OLIVIER JAMES, MANUEL MORAGUES ET GAËLLE FLEITOUR - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3250
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Les industriels avaient anticipé le ralentissement de la croissance. Face à la frénésie des marchés, ils restent calmes : leur carnets de commandes sont fournis. En revanche, les interrogations planent sur l'impact de la cure budgétaire que certains pays vont s'imposer.
Les industriels s'attendaient à un léger fléchissement de la croissance au second trimestre... Mais ils n'imaginaient pas qu'un tel affolement s'emparerait des marchés financiers au cours de l'été. Du coup, les sociétés cotées accusent le coup. Car les valeurs bancaires n'ont pas été les seules massacrées sur fond d'inquiétude généralisée à propos des dettes souveraines et de la stabilité de la zone euro. Les industriels ont aussi joué les boucs émissaires. Faiveley Transport, un équipementier ferroviaire dont le chiffre d'affaires atteint 900 millions d'euros, a vu son cours dévisser de 30 % depuis le 1er juillet. Encore à 65 euros le 22 juillet, l'action tourne autour des 48 euros aujourd'hui. « C'est totalement injuste ! s'insurge le président de son directoire Thierry Barel. On ne regarde pas la réalité de l'entreprise. Nos fondamentaux sont bons. Comment peut-on laisser des spéculateurs, voire des ordinateurs qui font du trading haute fréquence jouer au Yo-Yo avec une entreprise industrielle sérieuse ? Le carnet de commandes continue de croître. Nous avons dix-neuf mois d'activité devant nous. »
Pour rassurer les investisseurs, les industriels cotés ne cessent de rappeler que leurs perspectives d'activités sont bonnes. Chez BMW, on estime que « prévoir une augmentation des ventes de 10 % à l'échelle mondiale est réaliste. Il n'y a pas d'éléments qui nous pousseraient à réviser à la baisse cette projection. » Il est vrai que le groupe opère sur le segment haut de gamme, un créneau peu affecté par la fin de la prime à la casse qui a engendré à une baisse des immatriculations dans la zone euro en juin. Même optimisme chez Safran. « Le groupe continue sur sa lancée en prenant du recul sur la situation financière actuelle. Nous sommes sur des fondamentaux solides qui nous permettent de rester zen », rappelle Jean-Pierre Cojan, directeur général adjoint de la stratégie.
Un ralentissement, pas encore de rupture
Cette communication rassurante n'empêche pas les industriels de rester prudents quant à l'évolution de la situation à moyen terme. Il n'a échappé à personne que la croissance a ralenti en Allemagne, stagné en France où la production industrielle a aussi chuté de 1,9 % en juin. Selon Michel Didier, président de COE-Rexecode qui analyse la conjoncture pour le Groupe des fédérations industrielles (GFI) cette dernière statistique est tout à fait normal. « C'est un indice volatil par rapport au PIB. Si la croissance globale est à 2,5 %, la production industrielle peut monter à 5 ou 6 %, lorsqu'elle est à 0, l'indice est négatif. » Selon lui, il ne serait pas anormal d'avoir deux trimestres avec une production en très légère récession. Du côté des fédérations, ce léger fléchissement de la production a été identifié en début d'été sans alarmer, tant le premier trimestre était excellent. C'est l'avis de Daniel Marini, chef économiste de l'Union des industries chimiques (UIC). « Dans notre secteur, nous avions noté un ralentissement mais pas une rupture. Les prévisions d'activité restaient bonnes en juillet. Jusqu'à maintenant, aucun des industriels adhérents de l'UIC ne nous a fait part de carnets de commandes en baisse, à cause de la tourmente boursière. » Patrick Bellity, PDG d'Arche, fondeur automobile, qui réalise un chiffre d'affaires de 226 millions d'euros, confie : « Mes carnets de commandes étaient aux dernières nouvelles archi-pleins. Mais, la situation risque d'être un peu brouillée en septembre. »
Du côté des produits de grande consommation plus sensibles au moral des ménages, la température est plus tiède. « En l'absence de visibilité, nous avons ajusté la production des sites français pour éviter une augmentation des stocks », explique le président du verrier Arc, Guillaume de Fougières. Eminence, le spécialiste de la lingerie, note un ralentissement du marché du sous-vêtement masculin depuis quelques semaines, surtout en valeur : « La recherche de prix bas se généralise, même chez les ménages aisés. Cette tendance pourrait s'accentuer si la conjoncture repart en berne », pense Dominique Seau, le PDG.
Si les industriels restent calmes, ils ne se risquent pas à jouer les madame Irma. Les signaux en provenance des États-Unis laissent craindre au mieux une croissance sous-jacente faible de la première économie mondiale, au pire une récession. Les chefs d'entreprise attendent aussi avec impatience les mesures qui vont être prises par les États pour réduire leur déficit. Beaucoup pense qu'en France, le coup de rabot sur les niches et la taxe sur les hauts revenus ne suffiront pas à moyen terme « C'est comme si, pendant la crise de 2008 dans mon entreprise, on m'avait dit : "Pour se désendetter, il faut réduire le budget papeterie". J'aurais répondu : "Super, mais tu n'as pas une autre idée" » résume avec humour Patrick Bellity, le patron d'Arche. La phase de désendettement sera délicate à négocier, ils le savent. Maîtriser les dépenses et augmenter les recettes sans casser la consommation et la confiance générale dans l'économie réelle, tels sont les enjeux des gouvernements.
Les finances publiques en question
Selon Pierre-Olivier Beffy, chef économiste d'Exane BNP Paribas, la situation fait peser le risque d'une crise auto-entretenue non par manque de liquidités, puisque les banques centrales les assurent désormais aux banques, mais par une restructuration des finances publiques qui casse la confiance. « C'est ce qui s'est passé en 1937. Les États très endettés ont lancé l'assainissement de leur situation budgétaire. Inquiètes du signal, les entreprises ont cessé d'embaucher, d'employer, et les ménages de consommer. Cette crise a été extrêmement violente, avec une baisse de la production de 30 % mais courte. Elle n'a duré qu'un an. »
Les craintes d'un resserrement budgétaire inquiètent d'ailleurs des secteurs comme l'industrie pharmaceutique. « Nous n'avons pas prévu d'ajustement de notre activité mais la conjoncture conduira peut-être nos actionnaires à avoir une vision plus prudente des projets d'avenir », confie un dirigeant du secteur sous la menace des déremboursements. Celui de la défense pâtira aussi de coupes budgétaires en Europe comme aux États-Unis, selon le scénario élaboré par Safran. Mais l'équipementier ne s'en inquiète guère car le secteur ne représente que 10 % de son activité. « Et puis les émergents augmentent leur budget de défense et pour notre activité aéronautique, le trafic aérien est bien orienté en particulier dans les Bric [Brésil, Russie, Inde , Chine] où nous vendons nos moteurs à des clients qui ne sont pas affectées par la crise », argumente Jean-Pierre Cojan.
Pour ceux qui opèrent essentiellement sur le territoire national, comme le bâtiment, les décisions budgétaires françaises sont évidemment très attendues. La Fédération française du bâtiment (FFB), dont les indicateurs sont repassés au vert en 2011 après trois ans de baisse continue, craint pour ses niches. Plus que tout, ils veulent préserver la TVA à 5,5 % (plus de 5 milliards d'euros par an) pour les travaux de rénovation. « Un relèvement, même minime, aurait un impact important au vu de la situation », alerte Patrick Ridoret, le président de la FFB. Si la majorité des industriels accepte l'idée de participer à l'effort de rigueur, ils ne sont pas prêts à lâcher ce qui soutient l'activité... ou l'innovation. Notamment, ils se disent prêts à tout pour défendre le crédit impôt recherche
Avec une croissance mondiale qui se tasse, l'augmentation de la demande d'énergie va ralentir au second semestre 2011 et en 2012. Déjà, les prix du pétrole sont orientés à la baisse. Le baril de Brent est redescendu sous les 110 dollars après avoir tourné autour des 120 dollars ces derniers mois. Il devrait se maintenir à ce niveau, si ce n'est baisser encore. Un point de croissance mondiale en moins correspond à une diminution de la demande d'environ 600 000 barils par jour. La remise en production en Libye pourrait diminuer encore la pression sur les prix jusqu'à atteindre les 80 dollars le baril. Mais, une fois la crise terminée dans le pays, il faudra attendre plusieurs mois avant que ses équipements soient remis en état et retrouvent leur plein potentiel. À l' Union française des industries pétrolière (Ufip), la crise n'est pas ressentie comme un danger, mis à part pour l'activité de raffinage en pleine restructuration. Alors que le gouvernement cherche de nouvelles rentrées fiscales, le syndicat professionnel s'étonne que la France fasse une croix sur les gaz de schistes. « Il y a un vrai hiatus entre se serrer la ceinture et renoncer à la fiscalité des énergies fossiles », juge Olivier Gantois, délégué général de l'Ufip. Il s'y murmure que les rentrées fiscales de l'exploitation de ces gaz pourraient générer 20 milliards.

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