Le renouveau de Total
Par Ludovic Dupin - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3262Investissements accrus dans la recherche de pétrole, restructuration du raffinage et de la pétrochimie, rachats dans les énergies renouvelables... Total veut faire oublier son image de « belle endormie » en se montrant plus audacieux et plus conquérant.
Sur l'index des installations industrielles géantes, une nouvelle adresse : Pazflor. Ce champ offshore, situé dans l'Atlantique au large de l'Angola, en Afrique australe, est entré en production à la fin du mois d'août. Les chiffres fournis par Total, son opérateur, donnent le vertige : 600 kilomètres carrés, 600 à 1 200 mètres de profondeur, 49 puits sous-marins, 180 kilomètres de pipelines. Pazflor regroupe quatre réservoirs dans lesquels sont pompés deux types d'huiles : l'une lourde et visqueuse, l'autre légère. Le pétrole et le gaz sont séparés dans trois unités sous-marines, une première mondiale. À la surface, la barge de stockage et de traitement est tout simplement la plus grande du monde. Un Léviathan de 120 000 tonnes, de 320 mètres de longueur et de 62 mètres de largeur !
Du rêve et des barils
Plus qu'une prouesse technique, la mise en production de ce projet de 9 milliards de dollars, après « seulement » quatre ans, a force de symbole. Il couronne une année 2011 très active pour la cinquième compagnie pétrolière mondiale. Au cours des douze derniers mois, Total a réorganisé son activité amont (l'exploration - production) et son activité aval (le raffinage, la pétrochimie et la distribution de carburants). Le français a également acquis l'un des leader du photovoltaïque, Sunpower... Le groupe, pourtant, se porte bien. Après 10,6 milliards d'euros de bénéfice en 2010, il devrait dégager cette année 12 milliards de profits.
Pourquoi tout changer quand les indicateurs sont au vert ? « Total est une superbe société qu'il faut parfois bousculer pour lui redonner envie », explique son PDG Christophe de Margerie dans une interview exclusive accordée à « L'Usine Nouvelle » (lire page suivante). Comprendre : Total était arrivé au bout d'un cycle, dix ans après la fusion avec Fina et Elf. « Il n'y a pas de nouveau Total, mais la volonté de développer un groupe plus audacieux. Une volonté dont les effets se font déjà sentir dans tous nos segments d'activité », assure Jean-Jacques Mosconi, le directeur stratégie et plan.
La branche exploration - production est la première bénéficiaire de cette réorganisation. Total a parfois été jugé frileux, se contentant de forer des puits dans des zones connues, sur des « thèmes » géologiques prouvés. Fini ce temps-là ! « Il y a un effet Margerie, juge Aymeric de Villaret, analyste à la Société générale. Le PDG vient de l'amont et a subi les critiques d'un groupe considéré comme trop endormi. » L'inflexion est nette. « Par le passé, nous pensions que les géologues devaient avoir une vision globale d'un projet et de sa rentabilité. Nous en sommes revenus. Aujourd'hui, nous disons aux géologues de nous apporter du rêve et des barils », résume Christophe de Margerie.
Le groupe compte augmenter sa production de pétrole de 2,5 % par an sur la période 2011-2015, contre 2 % ces dernières années. « 35 % de la production de Total en 2015 viendra de champs qui n'étaient pas en production début 2011 », précise Yves-Louis Daricarrère, le directeur général exploration - production. Au cours des dix-huit derniers mois, Total a acquis 180 000 km² de nouveaux permis. Son domaine global est passé de 500 000 à 680 000 km². « Un peu plus de la moitié de la croissance s'est faite dans dix nouveaux territoires : Guyane, Ouganda, République démocratique du Congo, Tanzanie, Égypte, Côte d'Ivoire, Kenya, Malaisie, Pologne et Danemark », explique Yves-Louis Daricarrère. Là où ont été faites les grandes découvertes de la dernière décennie : des zones présalifères, de grands deltas... Au cours des vingt-quatre derniers mois, Total a également passé des accords avec de grands pétroliers pour 12 milliards d'euros. Parmi ceux-ci : un deal avec Chesapeake dans les gaz de schiste aux États-Unis, un autre avec Suncor dans les sables bitumineux au Canada ou encore celui avec le russe Novatek dans le gaz, dans la péninsule de Yamal... Total s'affiche désormais comme le deuxième producteur mondial de gaz naturel liquéfié après Shell. Le groupe se renforce aussi dans l'exploration, toujours très risquée. « Notre budget est passé de 1,7 milliard d'euros à 2,1 milliards en 2010. Cette année, nous avons réalisé 60 forages, le nombre le plus important depuis 2007. Et si c'est nécessaire, nous pousserons l'effort encore plus loin », assure Yves-Louis Daricarrère. D'ores et déjà, le groupe a engrangé de belles réussites avec le forage en Guyane française (700 millions de barils estimés) et la découverte d'un important réservoir de gaz en mer Caspienne (1 milliard de barils équivalent pétrole).
Fusion des activités de pétrochimie et de raffinage
Le pétrolier ne lâche pas son aval pour autant. « Total n'a pas le choix. Bien que peu rentable, l'aval est un mal nécessaire », estime un analyste. C'est grâce à l'aval que Total peut être présent en Arabie saoudite, où il bâtit la raffinerie géante de Jubai, ou en Ouganda, où les autorités exigeaient la construction d'une raffinerie sur place. Début octobre, Christophe de Margerie a annoncé une remise à plat de cette activité aval. Le but consiste à fusionner la pétrochimie et le raffinage au sein d'une même direction, tandis que le marketing (la distribution de carburant) deviendra indépendant. « La réorganisation de l'aval permet de recentrer la chimie et le raffinage sur leurs compétences de métiers industriels », traduit Jean-Jacques Mosconi. Christophe de Margerie justifie cette réorganisation par une optimisation de la gestion des grands arrêts et des flux énergétiques. Un syndicaliste de la raffinerie de Gonfreville-l'Orcher (Seine-Maritime) explique que Total est obligé de tirer le maximum de valeur de sa matière première, le pétrole, qui est de plus en plus cher et de moins en moins bonne qualité. Il doit aussi et surtout compenser la baisse de la consommation de carburants en Europe. Le PDG de Total estime que les gains procurés par cette réorganisation s'élèveront à 200 millions d'euros dès 2013.
Cette séparation des activités aval est originale parmi les grands pétroliers. D'autres majors, en particulier Shell et ExxonMobil, ont mis en place un directeur commun pour le raffinage et la pétrochimie, mais personne n'a poussé jusqu'à la fusion complète. Cette dernière se fera sans licenciements ni fermetures de sites, à en croire le PDG de Total. Au contraire, le groupe annonce un investissement de 900 millions d'euros dans sa plate-forme de Gonfreville-l'Orcher et de 1 milliard dans celle du port d'Anvers en Belgique... Les syndicats, échaudés par l'annonce de la fermeture de la raffinerie de Dunkerque (Nord), à la fin 2010, se montrent prudents. René Jacquot, le secrétaire (CFDT) du comité européen de groupe, s'inquiète : « Total doit clarifier au plus vite la situation des salariés de la raffinerie de Lindsey, au Royaume-Uni, une situation que le comité considère comme inacceptable, la raffinerie étant en vente depuis près de deux ans. » L'annonce de la fermeture de la raffinerie du Nord a ébranlé la division. « La réorganisation doit être faite au plus vite pour redorer le blason de cette activité qui peut être encore compétitive en Europe », veut croire l'un de ses cadres.
Mix énergétique
L'acquisition cet été de Sunpower, le numéro deux américain des panneaux solaires, pour 1,4 milliard de dollars, s'est révélée plus consensuelle. Bien que le photovoltaïque soit en crise, le secteur devant faire face à une chute des prix des panneaux de 40 % avec la concurrence chinoise. « Nous ne visons pas de rentabilité à court terme sur Sunpower. Notre objectif est de lui faire passer la crise du photovoltaïque en lui apportant notre puissance en recherche et notre ouverture sur des marchés hors États-Unis », explique Philippe Boisseau, le directeur général gaz et énergies nouvelles. Cette acquisition n'est pas qu'une question d'image pour le pétrolier qui s'intéresse aussi au nucléaire, à la biomasse et au charbon propre. De plus en plus de clients réclament des offres intégrées. C'est-à-dire de l'exploitation pétrolière, du raffinage et de la production d'électricité peu ou pas carbonée. Total se tient prêt. Selon Philippe Boisseau, « il n'y a pas de mauvaises énergies, mais il faut qu'elles soient toutes plus propres. » Le prochain slogan du nouveau Total ?
Jean-Jacques Mosconi, directeur stratégie et plan de Total « Il n'y a pas de nouveau Total, mais la volonté de développer un groupe plus audacieux. Une volonté dont les effets se font déjà sentir dans tous nos segments d'activité. » Yves-Louis Daricarrère, directeur général exploration - production « 35 % de la production de Total en 2015 viendra de champs qui n'étaient pas en production début 2011. » Philippe Boisseau, directeur général gaz et énergies nouvelles « Il faut mettre à bord toutes les ressources. Il n'y a pas de mauvaises énergies, mais il faut qu'elles soient toutes plus propres. »
EXXONMOBIL LE NUMÉRO UN MONDIAL Nationalité Américaine Chiffre d'affaires 370 milliards de dollars Bénéfices 30,5 milliards de dollars (+ 58 %) Salariés 83 600 Investissements 32 milliards de dollars Comme en 2010, la première compagnie pétrolière mondiale va améliorer ses résultats en 2011, malgré une baisse de sa production pétrolière. Sa grande force réside dans son implantation mondiale qui lui permet de compenser des baisses de production. Le groupe est exposé au durcissement des réglementations environnementales sur l'offshore et les gaz de schiste aux États-Unis. SHELL LE CHAMPION DU GAZ Nationalité Anglo-néerlandaise Chiffre d'affaires 368 milliards de dollars Bénéfices 20 milliards de dollars (+ 61 %) Salariés 97 000 Investissements 26 milliards de dollars Modèle d'intégration verticale, Shell a mis un coup d'accélérateur sur le gaz naturel liquéfié. Le groupe a lancé cette année la construction de la première barge flottante de liquéfaction de gaz pour le projet Prelude, son champ offshore de gaz naturel en Australie. Bien implanté en Europe, le groupe réorganise sa chimie et son raffinage sur le Vieux Continent. BP UN GÉANT À TERRE Nationalité Britannique Chiffre d'affaires 297 milliards de dollars Bénéfices - 4,5 milliards de dollars (- 128 %) Salariés 79 700 Investissements 20 milliards de dollars Un an et demi après la marée noire dans le golfe du Mexique, BP se relève en engrangeant quelques bénéfices au troisième semestre. Le groupe n'en continue pas moins son programme de cessions de 45 milliards de dollars d'actifs : 25 milliards ont été réalisés. Le groupe pâtit de l'échec de son alliance avec le russe Rosfnet et de l'annulation de la vente d'actifs en Argentine à Bridas Corporation. TOTAL DES BÉNÉFICES RECORDS Nationalité Française Chiffre d'affaires 210 milliards de dollars Bénéfices 14 milliards de dollars (+ 25 %) Salariés 92 855 Investissements 20 milliards de dollars En 2011, Total va s'approcher de ses bénéfices records de 2008 qui s'élevaient à 12 milliards d'euros. Le groupe bénéficie de très bonnes positions en Afrique, sur des champs à forts potentiels, en Angola et en Ouganda notamment. Le groupe est aussi le premier raffineur européen. Il mène une réorganisation de son outil industriel pour rester compétitif sur ce marché décroissant. CHEVRON UN PORTEFEUILLE RENOUVELÉ Nationalité Américaine Chiffre d'affaires 205 milliards de dollars Bénéfices 19 milliards de dollars (+ 81 %) Salariés 62 000 Investissements 22 milliards de dollars Le deuxième pétrolier américain, derrière ExxonMobil, affiche un recul significatif de sa production pétrolière à cause de travaux en cours sur plusieurs de ses sites. Son résultat reste en croissance grâce à la réorganisation de son portefeuille d'actifs.Chevron a vendu cetteannée environ 500 millions d'euros d'actifs, principalement auRoyaume-Uni et en Irlande.
À la fin 2010, le périmètre de consolidation du groupese compose de... 687 sociétés ! Parmi celles-ci, certaines sont très connues. TEGAZ Dans le gaz, le groupe compte deux filiales significatives. La première, Tegaz, est le deuxième fournisseur de gaz en France avec plus de 10 % de parts de marché. L'autre, TIFG, opère 5 000 km de gazoducs dans le Sud-Ouest et gère deux sites de stockage. TENESOL Ancienne filiale à 50-50 d'EDF et Total, Tenesol (304 millions d'euros de chiffre d'affaires) est aujourd'hui détenue à 100 % par le pétrolier. Tenesol conçoit, fabrique, commercialise et exploite des systèmes solaires photovoltaïques. ELAN La société de distribution de produits pétroliers pour les particuliers compte 1 900 points de vente. Total possède aussi un réseau de 228 stations services AS24 dédiées aux poids lourd. HUTCHINSON Le spécialiste de la transformation du caoutchouc Hutchinson (2,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires) est l'une des marques les plus connues dans la chimie de spécialités. Total possède également le producteur de résine Cray Valley (438 millions de chiffre d'affaires) et l'un des leaders mondiaux des adhésifs, Bostik (1,38 milliard d'euros de chiffre d'affaires).
Christophe de Margerie, le PDG du groupe, aime l'industrie. Il met en avant les 900 millions d'euros d'investissements en cours sur la plate-forme normande de Gonfreville-l'Orcher. Et assure que Total doit être redynamisé. Notamment pour extraire davantage d'hydrocarbures, y compris en Guyane et... à partir des gaz de schiste.
Au début de l'année, vous avez entrepris de profondes réorganisations, notamment celle de la branche exploration - production. Total n'est plus cette « belle endormie » qui se reposait sur son passé ? « La belle endormie » ? J'entendais ça en 1974, quand je suis entré dans le groupe... Total est une superbe société, qu'il faut parfois bousculer pour lui redonner envie. Nous devons régulièrement nous remettre en question, moi le premier, et adapter l'organisation. Notre stratégie est d'investir majoritairement dans l'exploration - production. Cette branche mobilise 75 % aujourd'hui (80 % en 2020) d'une enveloppe d'investissement global en forte progression. Mais nous ne négligeons pas l'aval, où nous investissons 4 milliards de dollars en 2011. Dans le passé, l'acquisition de Petrofina, puis celle d'Elf, nous avait permis de prendre des risques. Ensuite, nous nous sommes laissé gagner par une certaine euphorie en nous engageant sur des hausses de production volontaristes, voire présomptueuses. En 2005-2008, nous n'avons pas pu tenir nos engagements, mais la hausse des cours du brut a masqué ce manquement... La vie était belle, la machine s'est autosatisfaite et la maison a perdu de l'agressivité. L'importante découverte de pétrole en Guyane française est-elle un symbole de l'efficacité de cette réorganisation ? Elle est le symbole d'une prise de décision plus audacieuse. L'audace, c'est aussi savoir qu'un projet intéressant est en train de se monter et de tout faire pour y participer. Dans le cas du forage guyanais opéré par le britannique Tullow, nous sommes allés prendre 25 %, un peu à la hussarde. Il a fallu lever un peu d'autocensure, certains craignant en interne les conséquences sur notre image en France. La décision finale revenait au comité exécutif qui a dit « oui » tout de suite ! Ce n'est pas parce que, de temps en temps, nous avons des problèmes dans l'Hexagone qu'il faut être bête et bouder. Nous avons une vraie fierté à nous battre sur des projets, même compliqués. Je pense que cette découverte est une chance pour la France et pour la Guyane. Il va falloir expliquer aux populations les bénéfices pour la Guyane et pour la métropole. Les premières réactions de crainte sont naturelles, mais notre activité n'a rien à voir avec l'exploitation de l'or, cachée au milieu de la forêt. En Guyane, nous travaillons offshore. Nous sommes très visibles et... ultra-surveillés. Vous lancez une importante réorganisation de la chimie, de la pétrochimie et de la distribution de carburants. Êtes-vous en train de vous désinvestir de la France ? Allez au Havre, sur notre plate-forme de pétrochimie et de raffinage... Nous y menons l'un des plus grands chantiers de France. L'investissement est énorme, plus de 900 millions d'euros. Des milliers de personnes travaillent sur le site. L'industrie doit continuer d'exister en France. S'il y a un industriel en France, c'est Total ! Avec un patron qui aime l'industrie. Les Français ont du mal à admettre la fermeture de la raffinerie des Flandres, à Dunkerque... Les voitures consomment de moins en moins et l'efficacité énergétique est une priorité européenne. Pour pérenniser notre raffinage, il faut donc adapter notre outil. C'est cela la politique industrielle et c'est ma responsabilité, car Total veut rester un grand groupe industriel en France. À Dunkerque, nous arrêtons l'activité raffinage, mais nous ne fermons pas le site. Nous le transformons en établissement industriel. C'est une reconversion exemplaire. Nous la menons sans licenciement ni plan social. Malgré cela, nous nous faisons critiquer. Mais nous ne tomberons pas dans la psychose. Pas question de nous dire qu'en France, on ne peut rien faire. Les gaz de schiste, c'est une histoire finie pour vous ? Le ministère de l'Environnement est allé un peu loin dans l'application du principe de précaution. Je respecte l'opinion publique et je fais en sorte de l'écouter. Mais on peut aussi considérer que nous avons une obligation morale de l'informer, de lui expliquer, de tenter de « l'éduquer ». Considérer dès le départ que c'est impossible n'a pas de sens ! Nous ne pouvons pas accepter l'abrogation de nos permis. À notre avis, elle n'est pas légitime. Et je ne peux pas laisser dire que l'on n'a pas respecté la loi. Mais je ne veux pas non plus entrer en conflit. Nous allons agir calmement, sans faire de surenchère. Le véritable débat, c'est la façon dont nous pourrons couvrir les besoins énergétiques de la planète. Avec efficacité et civisme, il faut trouver des moyens de produire plus et mieux. Comprenez-vous que l'opinion, et les pouvoirs publics, puissent être agacés qu'un groupe comme Total, qui réalise des profits importants, paie peu d'impôts en France ? Mon rêve, c'est de payer des impôts en France, mais des impôts sur des profits, pas sur rien ! Et je pense que nous allons y arriver. Grâce à notre investissement au Havre, que j'évoquais tout à l'heure, nous créons l'une des plus belles plates-formes européennes. Vous savez, on ne peut pas faire tourner une entreprise sans profit. Il faut savoir que, pour développer un projet pétrolier aujourd'hui, on est au même niveau d'investissement que la fusée Ariane. Et sans profit, on ne peut plus investir. Le profit, c'est la vie ! Parler de la taille des profits est une profonde erreur, surtout si on ne la rapporte pas à la taille de l'entreprise. En revanche, on peut discuter de leur bonne ou de leur mauvaise utilisation. Pour pouvoir continuer à investir, compte tenu des risques que nous prenons et des pays dans lesquels nous sommes présents, il nous faut des retours sur investissement de l'ordre de 20 %. Pour Total, 10 ou 12 milliards de bénéfices, ce n'est pas une question de richesse, car c'est autant que nous réinjectons dans le circuit économique. C'est une question de responsabilité... Malgré cette rentabilité, les salariés de Total ne peuvent pas bénéficier de la prime dividende prévue par le gouvernement... Total n'a pas augmenté ses dividendes aux actionnaires, donc le groupe n'est pas concerné. Je comprends que les salariés demandent des augmentations. C'est normal. Mais, je ne comprends pas la logique de dire qu'il faut les traiter comme les actionnaires. Soit ils sont actionnaires, soit ils ne le sont pas. Total procède régulièrement à des augmentations de capital réservées à ses salariés, avec des abondements. Le gouvernement a été surpris quand j'ai expliqué qu'en moyenne la participation et l'intéressement s'élève à un peu plus de 7 000 euros par salarié chez Total, dans le secteur « pétrole ». C'est bien au-dessus de la prime dividende Lorsque j'étais syndicaliste chez Total, dans les années 1970, j'ai poussé à la mise en place d'un système de distribution de la participation fondé sur les dividendes. Début novembre, vous avez participé au B20, qui réunissait des chefs d'entreprises et des organisations patronales en parallèle du G20. Vous avez défendu la nécessité de ne pas casser la croissance... Le B20 envisage des problématiques à moyen et à long terme. Notre message était de dire : « D'accord, il y a des déficits, mais il faut de la croissance. » Celle-ci est fondée sur beaucoup d'éléments, en particulier l'énergie. Sur ce sujet, Angel Gurria, le secrétaire général de l'OCDE, a affirmé qu'il ne faut pas se tromper « d'ennemi ». Lorsque l'on parle de volatilité des prix, il faut comprendre d'où elle vient. Ainsi, lorsque l'ONU a autorisé les forces occidentales à intervenir en Libye, il était évident qu'il y aurait un impact sur les prix du pétrole brut. La plupart du temps, la volatilité vient des déclarations et des prises de position, notamment des États, plutôt que des entreprises. Il faut de la croissance, mais la période ne semble guère s'y prêter... Nous sommes confrontés à un véritable enjeu qui est le redressement des déficits. Si nous ne réglons pas ce problème, nous ne serons plus crédibles. Mais pas au point de casser la machine ! Les grands groupes doivent continuer à envisager leur stratégie à long terme. Le « stop and go » coûte très cher et cela participe à la volatilité des prix. Avant tout, les sociétés doivent créer de la valeur, même si l'expression a mauvaise presse. Cela ne veut pas dire créer de la valeur uniquement pour l'actionnaire mais pour l'entreprise. Elles doivent avoir la liberté de s'adapter aux contraintes de leur marché. Il faut, par exemple, se préparer au fait que l'énergie restera chère. Nous devons continuer à investir sinon l'énergie sera encore plus chère. Lorsque vous vous exprimez publiquement, cela soulève souvent des polémiques. N'êtes-vous pas tenté par le silence ? Nous faisons face à des sujets difficiles. En prenant des responsabilités, j'ai appris que le silence, pour un groupe comme Total, passait pour de l'arrogance. À l'époque, nous ne passions pas à la télévision, ni dans les think tanks... C'était mal vu en interne. Aujourd'hui, nous vivons une période incroyable de changement. Les équilibres doivent être entièrement revus. En tant que grande société, nous n'avons pas le droit d'être absents du débat, au risque de passer pour des empêcheurs de tourner en rond. Ferez-vous entendre votre voix lors de la campagne présidentielle de 2012 ? Je ne compte pas m'exprimer sur des choses politiques. La politique énergétique, c'est différent. Que ce soit en période électorale ou non, c'est un sujet de tous les instants. C'est la vie !

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