Le redressement créatif pour réinventer l'industrie

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Alain Cadix
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Alain Cadix est administrateur général du Programme Paris Nouveaux Mondes (Investissements d’avenir) du Pôle de recherche et d’enseignement supérieur HESAM.

Dans le contexte actuel, la question critique de l’inadéquation de l’offre industrielle française sur les marchés grand public est posée. Sa rénovation va au-delà d’une montée en qualité, nécessaire, de productions existantes. Il s’agit de proposer de nouveaux produits qui soient en rupture avec ce qui existe sur les marchés actuels. Nouveaux produits, nouveaux services, nouveaux modèles économiques ; cela va souvent ensemble.

Comment faire ? L’étude des marchés est dans ces situations de bien peu d’aide. L’étude du marché des chandelles n’aurait pas abouti à la création de la lampe à incandescence. C’est résolument une question d’offre, de renouvellement profond de l’offre par la création ; au-delà de l’innovation. Création de produits, création d’entreprises. C’est une culture à développer.

Création veut dire invention et proposition de nouveaux concepts d’objets. En donnant au mot "objet" un sens contemporain. Quels sont les inventeurs de concepts ? J’en vois au moins trois : le philosophe, le créateur, le chercheur. L’un pouvant être les deux autres. Il convient donc de créer, ou d’aider à créer, à la source, les conditions de la rencontre fertile de la philosophie, de la création et des sciences, où se mêleront raison et intuition, sens et objectivation, raisonnement et expérience, déductif et inductif, objectif et subjectif, dans un rapport dialectique permanent.

Cette rencontre, cette "conversation", correspond du reste à une tradition française, plus largement européenne. Je suis à cet égard convaincu que notre renouveau trouvera appui sur les fondamentaux de notre histoire, de notre culture et qu’il ne s’opèrera pas par une pâle copie de pratiques étrangères.

Le CEA à Grenoble et l’ENSCI – Les Ateliers, grande école de design industriel, ont ouvert en 2009 une voie singulière qui associe créateurs industriels et chercheurs. C’était un premier temps. Des élèves – designers, renouvelés chaque semestre, sont immergés au sein de laboratoires pour imaginer les formes du futur : quels nouveaux concepts de produits et de services, qui intègrent les enjeux sociétaux et sociaux contemporains, susceptibles de créer des marchés ? Ils y travaillent aussi, parfois, en relation avec des chercheurs et sciences humaines et sociales. Nous ne sommes pas loin de la philosophie, mais elle n’y est pas encore vraiment. Cette expérience, qui est une première étape, doit donc s’enrichir de l’épaisseur de la philosophie, science avancée du questionnement, et se prolonger de façon plus affirmée par des retombées dans la sphère économique. Cette expérience peut se renouveler dans tout centre de recherche. Sous une forme différente une coopération a été engagée par l’ENSCI avec le laboratoire de physique des solides d’Orsay.

C’est donc bien des écosystèmes locaux du redressement par la rénovation qu’il faut ériger. Au cœur le "noyau dur" de la création conceptuelle, chercheurs, créateurs, philosophes ; dans un second cercle, ingénieurs, économistes ; dans un troisième cercle, entrepreneurs, managers. Le tout en interréaction, par une forte porosité entre les cercles. L’architecture ne doit pas brider la vie.

La forme de ces écosystèmes est à adapter aux contextes territoriaux. Bien que tous doivent mettre en systèmes articulés laboratoires, universités et écoles, incubateurs, pôles de compétitivité, grappes d’entreprises, etc., ils ne se construiront pas de la même façon à Grenoble ou à Saclay (campus dramatiquement privé de sciences humaines et sociales et de philosophie), dans Paris intra-muros ou à Caen. Mais ils auront en commun de faire du redressement créatif le levier du redressement productif.

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1 réaction

Vovi | 02/12/2012 - 17H32

Le lien entre la philosophie et l'entreprenariat existe déjà, c'est ce qui fait l'entreprise performante (en effet l'art du questionnement est central et il appartient avant tout à la philosophie). C'est même la base de la société libérale pensée par Voltaire.

Je suis étonné du caractère simpliste de la remarque sur le marché de la part d'une personne qui intervient autant dans les cours de gestion. L'étude de marché ne porte pas sur le produit mais sur l'usage, il ne s'agit pas d'étudier ni le marché de la bougie, ni de l'ampoule mais le marché lié au besoin de s'éclairer. L'ampoule ne remplace pas en tant que produit la bougie qui existe toujours d'ailleurs pour d'autres usages (passer une soirée intime par exemple -je recommande). S'éclairer ne nécessite pas uniquement l'ampoule mais aussi le système électrique, le système de gestion d'électricité qui devront être le plus accessible et le moins coûteux possible. Cet ensemble de services et de business models nécessitent une connaissance des usages très fine au contraire. Ce sont des études de marchés centrées sur les comportements qui ont permis de passer des super calculateurs aux ordinateurs grands publics. Les nouveaux ordinateurs personnels étaient techniquement moins performants au début que les supercalculateurs, ils intégraient bien moins d'innovations techniques. Le caractère de rupture sur le marché vient d'une adaptation de plus en plus fine aux besoins dérivés d'études basée sur les comportements. Aujourd'hui cette approche est très mature, je suis stupéfait de lire ici un tel retour en arrière. Le problème industriel de compétitivité réelle (quels sont les ordinateurs personnels performants Français, Européens, a-ton tiré les leçon de cet absence ?) de la France est à chercher avant tout dans cette ignorance et dans son soutient excessif par l'argent public.

Je crois qu'il est urgent que l'état comprenne bien mieux qu'il ne le fait les facteurs qui facilitent la création d'entreprise au lieu de perdre son temps et l'argent du contribuable dans des considération aussi simplistes. Que penser du vide de telles considérations : "Création veut dire invention et proposition de nouveaux concepts d’objets" (sans rire ?) ? Ca mène à quoi ?

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