ENQUêTE La raréfaction de la matière et son coût élevé bousculent les industriels français du recyclage. Confrontés à l'inexorable réorientation de leurs débouchés, ils réajustent leurs stratégies.
La transformation des métaux non-ferreux secondaires traverse une grave zone de turbulences : après la fermeture de l'usine de zinc et de plomb de Metaleurop dans le nord de la France, l'allemand Norddeutsche Affinerie a annoncé la restructuration de sa filiale Huttenwerke Kayser, premier fondeur de cuivre recyclé du monde. Raisons invoquées : la faiblesse des cours du métal rouge, les restrictions à l'exportation de la CEI et la concurrence déloyale de la Chine. Déjà, fin 2002, Mansfelder Kupfer & Messing avait décidé de fermer sa fonderie de scraps de cuivre en Allemagne. Ne reste plus en Europe que trois raffineries de ce type, en Autriche, en Belgique et en Espagne. De leur côté, les affineurs d'aluminium craignent de subir le même sort... Inexorablement l'industrie européenne des non-ferreux se désertifie. Un mouvement déjà largement opéré aux Etats-Unis où, en quinze ans, les cinq derniers raffineurs de cuivre de 2e fusion ont disparu. Parmi les principales causes du phénomène : le transfert à l'Est du marché du recyclage.
25 % de l'aluminium, 40 % du cuivre, 30 % du zinc, 35 % du plomb, 20 % du nickel... au niveau mondial, les métaux recyclés occupent une place de poids dans la production des non-ferreux. Et pour cause ! Les économies d'énergie, générées par l'utilisation de scraps s'élèvent à 95 % pour l'alu-minium, 85 % pour le cuivre, 65 % pour le plomb et 60 % pour le zinc. Seulement voilà, les flux de déchets, qui allaient traditionnellement de l'Est vers l'Ouest, se sont désormais inversés. Tout d'abord, les scraps de l'ancienne zone soviétique sont aujourd'hui traités sur place et les pays de cette zone sont en passe de devenir importateurs. Ensuite - et surtout - la Chine, qui a produit près de 10 millions de tonnes de métaux en 2002 (+ 13 % par rapport à 2001), est devenue le premier producteur du monde, passant du même coup au premier rang des importateurs de déchets de non-ferreux. Son premier fournisseur ? Les Etats-Unis, le plus gros gisement de la planète, lui expédient chaque mois 40 % des 100 000 tonnes qu'ils exportent.
La Chine n'hésite pas à surpayer
En 2002, le Royaume-Uni a livré à la Chine 54 000 des 186 000 tonnes de scraps d'aluminium qu'il écoule à l'étranger. Quant à la France, dont le commerce des déchets est traditionnellement tourné vers l'exportation, elle voit s'envoler la part livrée aux pays asiatiques. Et, la tendance ne mollit pas : pour les deux premiers mois de l'année, les importations chinoises de déchets de cuivre et d'aluminium ont augmenté respectivement de 9,5 % et de 140 % !
Alors, les industriels sont tentés de suivre le produit. Norddeutsche Affinerie étudie, avec Yunnan Copper, la construction d'une raffinerie de cuivre en Chine, utilisant des produits secondaires. La technologie antipollution serait fournie par le groupe allemand. De son côté, le japonais Daiki Aluminium Industry vient de signer un accord de coopération avec Shanghai Sigma Metal. Il permettra à l'affineur chinois de doubler sa production d'aluminium de 2e fusion. Les 20 000 tonnes produites seront livrées en priorité aux transplants japonais en Chine.
Autre conséquence de la boulimie chinoise : l'envolée des prix. L'Empire du Milieu n'hésite pas à surpayer ses scraps, bouleversant les conditions du marché. Après une année 2002 tendue, 2003 ne s'annonce pas sous de meilleurs auspices. La situation du marché s'est encore aggravée avec la crise en Irak. Celle-ci a perturbé un peu plus encore la collecte des scraps au Moyen-Orient. Résultat : « Les matières premières recyclées resteront chères à l'achat, limitées en quantité, très recherchées par les consommateurs et soutenues par l'appétit d'ogre de la Chine », estime Marc Natan, président de la division non-ferreux du Bureau international du recyclage (BIR).
Désormais, les prix des déchets non-ferreux atteignent des niveaux tels qu'ils remettent en cause les fondements de leur utilisation. Exemple : les déchets cuivreux n'intègrent plus la décote habituelle de 5 à 10 % par rapport au cours du métal au London Metal Exchange (LME). Résultat : la part du scrap dans la production globale de cuivre raffiné, a baissé de 18 %, entre 1996 et 2002, selon l'International Copper Study Group. Ce qui se traduit au niveau des industriels par l'utilisation de cathodes neuves, comme le confirme Philippe Speix, responsable des achats de la fonderie picarde Griset spécialisée dans les alliages.
Folie sur les prix aussi pour les déchets d'aluminium. Depuis juillet 2002, la cotation de la deuxième fusion est supérieure à celle de la première : l'américain Alcoa, le canadien Alcan et le russe Rusal, producteurs traditionnels d'aluminium primaire, viennent de décider de produire également de l'aluminium de deuxième fusion... Et, la baisse sensible de l'activité des industries consommatrices (en premier lieu, l'automobile), qui réduit à la fois la demande et le volume des scraps d'aluminium, pourrait encore amplifier la tendance.
Les recycleurs à la recherche d'un second soufle
Face à une telle situation, l'industrie des non-ferreux est évidemment tentée de répondre par des mesures protectionnistes. Son association européenne, Eurométaux, est intervenue auprès de la Commission européenne pour dénoncer la fuite des déchets. « Les restrictions à l'exportation de la Russie et de l'Ukraine déséquilibrent le marché, souligne l'association. De même, les bas niveaux de TVA en Chine et en Inde contribuent à l'attractivité de la grande exportation. » Toutefois, le BIR, respectueux du libre échange, s'oppose à l'instauration de taxes contraignantes comme c'est le cas actuellement en Russie et en Afrique du Sud. Et préfère militer en faveur d'une égalité de traitement.
La filière des non-ferreux n'a d'autre solution que de s'adapter aux nouvelles conditions du marché. Les recycleurs sont concernés au premier chef. Mi-négociants, mi-industriels, ce sont eux qui récupèrent et conditionnent les déchets de toute provenance. En 2002, 1 200 sociétés ont collecté en France 1,5 million de tonnes de non-ferreux (dont 300 000 sont parties à l'export). Parmi elles, nombre de micro-entreprises arrivent encore à tirer leur épingle du jeu, en profitant d'une conjoncture exceptionnelle dans les ferrailles. En revanche, la situation est critique pour les acteurs de taille plus importante et souvent plus spécialisés. Déjà, les grossistes limités à un seul métal ont disparu. Les autres tentent de réajuster leurs stratégies. Première planche de salut : l'ouverture aux marchés extérieurs, en s'adossant si besoin est à des acteurs de taille mondiale. Ainsi, la société Malco créée en 1988 et spécialisée dans le négoce (8 000 tonnes par mois), a choisi, dès 1993, d'intégrer Trafigura, une structure internationale basée aux Pays-Bas. A la fin des années 90, elle a profité des chantiers de ce groupe pour préparer et valoriser les déchets de non-ferreux en France, mais aussi en Roumanie et en Hongrie. Elle a également développé des partenariats en Chine. De son côté, l'entreprise familiale marseillaise SMR s'est développée sur toute la France, au Maghreb et dernièrement, en Europe. La holding AGM, qui la coiffe, traite 7 000 tonnes par mois et poursuit son développement. « Il faut investir en haut de cycle. Nous avons ouvert un gros chantier de récupération près de Lyon », souligne Joachim Muschinesi, le P-DG. Il se tourne aussi vers la grande exportation : surtout la Chine.
Autre voie possible : la diversification. C'est le choix de Marc Péna, P-DG de Péna Métaux, une société spécialisée dans les qualités très spécifiques d'aluminium à forte valeur ajoutée (1500 tonnes traitées et vendues à 80 % hors de l'Hexagone). Lié à un réseau de récupérateurs locaux, il intervient comme grossiste régional et trader international. Robert Lichitz, lui, vise les services. Lifmétal, la société qu'il préside, spécialisée dans la récupération des batteries et à vocation régionale, peine à trouver des débouchés de proximité dans son secteur du plomb. Le bas niveau des cours et surtout la disparition des industries consommatrices pourraient l'amener, comme ses confrères, à se transformer en prestataire, « préposé à l'élimination de déchets toxiques ». Mais, comme les détenteurs de déchets dangereux, responsables légalement de la neutralisation du produit, ne voudront plus traiter qu'avec des recycleurs certifiés, il n'y a pas d'autre solution que la professionnalisation. Un défi commun à toute la filière.









