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Le Qatar veut régner sur le gaz mondial

Par ALAIN JEMAIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2954

Moyennant 90 milliards de dollars d'investissements, le Qatar, doté des troisièmes réserves mondiales du gaz naturel, s'apprête à chambouler la mise sur l'échiquier mondial des hydrocarbures. Associé aux grands pétroliers mondiaux, l'émirat veut devenir leader mondial du gaz naturel liquéfié et du marché émergent du gas to liquid (GTL).

Des chiffres à donner le vertige, même aux pétroliers les plus aguerris ! Quelque 90 milliards de dollars d'investissements d'ici à 2012 devraient hisser le Qatar au rang de capitale mondiale du gaz naturel. Et pour longtemps : ce petit état péninsulaire de 11 000 km2, détenteur des troisièmes réserves de gaz de la planète (15 % du total mondial), dis- pose de plus de deux cents ans de production au rythme actuel. Et tous les mégaprojets annoncés, dont quelques-uns ont été signés la semaine dernière en marge de la cinquième conférence de Doha sur le gaz naturel par ExxonMobil, Shell, Total et Distrigas (Suez), vont en faire la principale plaque tournante du commerce de gaz à destination de l'Asie, de l'Europe et des Etats-Unis. Aussi bien pour le GNL, le gaz naturel liquéfié, que pour le GTL, le « gas to liquid », c'est-à-dire la conversion chimique du gaz naturel en un diesel de haute qualité, en kérosène pour l'aviation ou en naphta.

Le marché du GNL se mondialise

Mégalomanie ? « Le Qatar arrive sur le devant de la scène mondiale au moment où le marché mondial du gaz change de modèle, remarque Claude Mandil, président de l'Agence internationale de l'énergie, et présent à la conférence de Doha. Jusqu'alors fragmenté entre l'Asie, l'Europe et le continent américain, ce marché, en forte croissance, est en passe de se mondialiser en raison de la baisse très impressionnante des coûts de liquéfaction et de transport. Le GNL qui, de surcroît, se prête bien à des opérations spot, devient compétitif, même sur grande distance. »

Autre avantage du gaz naturel : à l'inverse du pétrole, sa production n'est pas encadrée par l'Opep, ce qui laisse la plus large marge de manoeuvre aux autorités qataris. « Les dirigeants de l'émirat ont eu très tôt une vision précise de la place que le gaz naturel allait occuper dans les politiques de protection de l'environnement et le bilan énergétique des pays industriels, constate Jean Deseilligny, directeur général commerce et projets onshore et downstream de Technip. L'émirat réalise ce qu'il prévoit. Et il n'y a pas de raison de penser qu'il n'en sera pas de même à l'avenir. Il est l'un des rares pays du Golfe arabo-persique à investir massivement dans le domaine du GNL et, plus encore, dans le GTL pour maximiser la valeur ajoutée réalisée sur place. »

Dirigée par cheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani depuis 1995, la monarchie constitutionnelle se félicite de voir, depuis peu, se bousculer le gotha des majors occidentales. Toutes misent sur la stabilité et l'ouverture politique de ce pays, guère plus grand que la Corse, et peuplé de 750 000 d'habitants (dont seulement 200 000 Qataris) pour l'accompagner, via des « partenariats stratégiques », dans son incroyable ambition : quadrupler la production et la valorisation de ses immenses ressources gazières d'ici à cinq ans. Avec à la différence de l'Arabie saoudite, son puissant voisin, une politique d'ouverture aux capitaux étrangers.

L'effervescence est orchestrée par Abdallah bin Hamad al Attiyah, deuxième vice-premier ministre, ministre de l'Energie et de l'Industrie et par ailleurs, président de Qatar Petroleum, la compagnie pétrolière et gazière nationale. Sur le North Field (baptisé South Pars en Iran), le plus important gisement de gaz naturel connu après celui d'Urengoy en Russie, les projets annoncés sont, d'ores et déjà, faramineux. Le Qatar souhaite que sa production de GNL passe de 20 millions de tonnes cette année, à 88 millions en 2012.

Résultat : une floraison de projets. ExxonMobil, peu familier des demi-mesures, vient de faire cette fois dans le colossal : 12,8 milliards de dollars pour Qatargas 2 à Ras Laffan, là où se concentre la totalité des installations gazières. Lancé solennellement le 27 février, ce projet, qui l'associe à Qatar Petroleum, comporte une unité de liquéfaction (le premier élément de la chaîne de GNL), une flotte de 16 à 18 méthaniers pour transporter le gaz liquéfié et une unité de regazéification en Grande-Bretagne. Une opération qui a permis à Technip et au japonais Chiyoda d'engranger un contrat de 4 milliards de dollars : le plus gros de l'histoire de l'ingénierie ! La semaine dernière, Total a signé un protocole d'accord pour acquérir 16,7 % d'un des deux trains de liquéfaction de ce projet Qatargas 2 et s'est engagé sur un gros contrat d'achat de gaz sur vingt-cinq ans. Avec un chèque d'un milliard de dollars.

De son côté, Shell a signé, toujours la semaine dernière, un protocole d'accord pour Qatargas 4 (70 % Qatar Petroleum, 30 % Shell), en projetant d'investir « 6 à 7 milliards de dollars » pour disposer d'une capacité de 7,8 millions de tonnes de GNL par an. La mise en service n'est pas prévue avant 2010/2012, soit trois à cinq ans après Quatargas 2.

Dans ce feu d'artifice de projets géants, le GNL n'aura plus l'exclusivité. Sur les 90 milliards du programme général de développement gazier, quelque 20 milliards de dollars devraient - fait unique au monde - revenir au GTL. Ainsi, dès le début de la prochaine décennie, une capacité GTL de 804 000 barils par jour devrait être en place. Ce qui donnerait à l'émirat une position de leader mondial dans des produits quasiment dénués de tout polluant, soufre ou aromatiques.

Autre avantage de ces projets : ils sont moins lourds, moins longs et moins complexes à monter financièrement que les projets GNL. Le produit final n'obligeant pas, à l'inverse du GNL, à rechercher avant tout lancement de projet, des clients prêts à s'engager sur vingt ans ou plus, et à bâtir des infrastructures d'accueil, le transport se faisant simplement, par des pétroliers classiques. Seule contrainte : des contrats stables d'approvisionnement gazier sur vingt-cinq à trente ans, ce que le Qatar peut offrir sans problème. « Pour être rentables, les projets GTL nécessitent un baril autour de 20 à 25 dollars. On peut penser que les cours s'établiront durablement dans une fourchette plus haute, ce qui rend, dès aujourd'hui, les projets GTL hyper rentables », analyse un responsable d'un groupe bancaire.

Dans un premier temps, 970 millions de dollars iront à Oryx GTL, piloté par le sud-africain Sasol Sunfuels International et l'inévitable Qatar Petroleum, qui sera mis en service en juin 2006. Une somme probablement au moins égale sera engagée pour le futur Oryx-B, qui devrait voir le jour en 2006 avec les mêmes partenaires, accompagné d'un nouveau venu ChevronTexaco. Et d'autres projets sortent peu à peu des cartons.

De nombreux groupes étrangers sur les rangs

Shell, qui vient d'annoncer qu'il prendra sa décision finale en 2006, évoque 5 à 6 milliards de dollars sur dix ans (avec une ingénierie de base confiée au Japonais JGC). ExxonMobil qui, de son côté, a signé avec Doha les accords fondateurs de son projet GTL, parle de 7 milliards de dollars sur vingt-cinq ans. Le numéro 1 américain voudrait, dit-on, accélérer afin que les appels d'of- fres puissent être lancés en 2007. Marathon, ConocoPhillips sont, eux aussi, sur la ligne de départ. De quoi permettre au Qatar de pren- dre quelques longueurs d'avance sur ses nombreux challengers. Parmi lesquels le Nigeria, l'Iran, la Russie, l'Eqypte, l'Indonésie, l'Australie, le Venezuela ou la Bolovie...

S'ils se concrétisent, ces projets se réaliseront dans le cadre de contrats « DPSA » (Development Product Sharing Agreement), traditionnels dans l'industrie pétro- lière, dans lesquels la production est partagée entre l'Etat d'accueil et les compagnies exploitant la plate-forme de production de GTL. Ces dernières recevront le « cost oil », leur permettant de rembourser les dépenses de développement qu'elles auront supportées seules, et le « profit oil », au titre de leur rémunération. Encore faudra-t-il que le Qatar puisse résoudre ce qui est devenu son problème numéro 1 : la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée.

Un gazoduc de 350 kilomètres de long

D'autant que les projets d'exploitation s'accompagnent d'une foule d'investissements dans l'aval et les infrastructures. Pendant vingt-cinq ans, le Qatar devrait, dans le cadre du projet Dolphin, approvisionner les Emirats arabes unis et Oman par un gazoduc de 350 kilomètres de long reliant Ras Laffan à deux terminaux (Abu Dhabi et Dubaï). Une réalisation qui mobilise actuellement 15 000 personnes et entrera en service fin 2006. Dolphin (dont Total est actionnaire à 24,5 %) aura coûté 3,5 milliards de dollars.

Autre exemple de gigantisme : les activités portuaires de « Ras Laffan Industrial City », à 80 kilomètres au nord de Doha, qui devraient être, dès le début de la prochaine décennie, supérieures à celles de Houston, le premier port américain. Et selon les prévisions qataris dépasser celles de Singapour, premier port du monde, vers 2015. Plus de 60 000 personnes devraient travailler sur le site vers 2010, contre environ 5 000 actuellement. Autre signe de démesure : le nouvel aéroport international capable de recevoir 50 millions de passagers et 750 000 tonnes de fret, en construction à Doha. L'investissement de 5,5 milliards de dollars sera achevé en 2009. Par ailleurs, la construction d'une île artificielle (à l'image de celles de Dubaï) est à l'étude. Et des ponts sont envisagés entre le Qatar et l'île de Bahreïn. Du colossal toujours.

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