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Le Qatar, l'usine à gaz du monde

Par DU QATAR, LUDOVIC DUPIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3214

Le Qatar est en passe de devenir le premier producteur mondial de gaz naturel liquéfié. Le français Technip finit de livrer les derniers éléments de la plus grande usine de liquéfaction au monde à Ras Laffan, dans le nord de l'émirat.

Un avant-goût de l'enfer ! D'immenses ensembles de tuyaux émergent du désert et bouchent la vue dans toutes les directions. Impossible de trouver le moindre point de repère entre ces gigantesques constructions et les immenses réservoirs de gaz liquéfié. Seule solution, lever la tête pour repérer les torchères infernales perchées à plus de 200 mètres de hauteur, qui vomissent des flammes de 30 à 40 mètres. Sous le soleil de plomb qatari (40 à 45 °C), elles produisent en permanence un assourdissant bruit de moteur d'avion à pleine puissance. Tous les sens en sont troublés. Attention à ne pas se perdre : le site industriel de Ras Laffan s'étend sur plus d'une centaine de kilomètres carrés. Il est plus vaste que la surface de la ville de Paris !

77 MILLIONS DE TONNES DE GAZ LIQUÉFIÉ EN 2012

Ce lieu, où l'industrie est tellement gigantesque et tentaculaire qu'elle en devient effrayante, est désormais le plus gros robinet à gaz naturel liquéfié (GNL) de la planète. Pour s'y rendre, il faut partir plein nord depuis Doha, la capitale, et rouler durant une heure sur une route désespérément rectiligne au milieu du désert. Seule halte possible : la ville d'Al Khor, un ancien petit village de pêcheurs devenu la deuxième plus grosse agglomération du Qatar. Tout au long de la route, se succèdent des panneaux avec la photo de l'émir Hamad ibn Khalifa Al-Thani tenant une boule lumineuse entre ses mains. Le slogan : « Clean energy from Qatar to the world » (De l'énergie propre du Qatar vers le monde).

Ici, la volonté de l'émir est d'ériger Ras Laffan au premier rang des sites de production de GNL au monde. Le souverain veut valoriser la richesse de son pays, détenteur de 15 % des réserves mondiales de gaz grâce au champ offshore NorthField découvert dans les années 1970 (25 000 milliards de m3). Les deux gaziers du pays, Qatargas et Rasgas, ont confié au français Technip, associé au japonais Chiyoda, les désirs de l'émir. En 2005, un contrat de 16 milliards de dollars a été signé pour construire six trains (six usines de production) de GNL d'une capacité de 7,8 millions de tonnes par an chacun. Six trains qui s'ajoutent aux sept, beaucoup plus modestes, construits au début des années 2000.

Le Qatar passera d'une capacité de 31 millions de tonnes de GNL par an en 2008 à 77 millions en 2012. Deux fois plus que le deuxième producteur mondial, l'Indonésie ! Le premier des six nouveaux trains fonctionne depuis le 22 décembre 2008, le dernier depuis le 1er octobre 2010. Non loin de ces six usines, posées au bord du golfe Persique, il a également fallu construire toutes les structures de support : une usine de production de polyéthylène à partir du propane, l'ensemble des bâtiments pour la fourniture d'électricité et d'eau, sept réservoirs de stockage d'une capacité de 140 000 m3 chacun. Et... une jetée pour charger un à deux méthaniers par jour. La flotte de l'émirat en compte plus de 70, dont les 14 plus grands au monde (250 000 tonnes chacun).

D'AUTRES PROJETS GIGANTESQUES POUR TECHNIP

Maintenant que les trains de GNL sont lancés ou sont en phase de démarrage, Ras Laffan apparaît désespérément vide. Seuls les ronronnements monstrueux des alternateurs, compresseurs et autres pompes accompagnent le visiteur. Tout est automatisé, les opérateurs sont à l'abri à des kilomètres de là, dans des salles climatisées. Pourtant, il y a quelques mois encore, près de 72 000 ouvriers de 85 nationalités s'activaient sur le chantier, en particulier des Indiens et des Philippins. Mais aucun Qatari. Le pays compte 1,7 million d'habitants, dont seuls 220 000 sont des nationaux. La plupart vivent de la rente gazière. « Au début du chantier, nous étions à "Little India". Pour mettre en place des règles de sécurité, nous sommes partis de très loin. L'un des problèmes était la reproduction des castes sur le chantier », se rappelle Yann Bugay, le responsable de l'unité de production de polyéthylène.

En exigeant que les six usines soient construites en même temps, l'émir a soumis Technip et Chiyoda à une véritable tension logistique. « Notre chantier s'est déroulé au même moment que les chantiers des jeux Olympiques de Pékin. Nos demandes cumulées ont saturé les marchés et entraîné des hausses de prix, explique Jean-Marc Aubry, le directeur général de la zone Moyen-Orient et Asie du Sud-Est chez Technip. Si c'était à refaire, nous demanderions peut-être des délais plus longs. » Mais un chantier d'une telle dimension ne reverra pas le jour de sitôt !

En 2005, quand l'émirat a notifié la commande de Ras Laffan, Technip a bénéficié d'« une conjoncture rare : un pays riche et désireux d'investir, des réserves gigantesques et un marché très porteur pour le gaz », rappelle Yves Kervren, le responsable du Qatar chez Technip. Aujourd'hui, le monde souffre d'une surcapacité de production de gaz et de GNL. « Pour autant, le Qatar n'a jamais revu ses projets à la baisse. Le pays a les moyens financiers d'attendre cinq ans que le marché se rééquilibre », précise Jean-Marc Aubry. Ailleurs dans le monde, même s'ils sont retardés, les projets d'usine de GNL sont nombreux, notamment au Nigeria, au Brésil et en Australie.

Technip n'est pas désoeuvré après le pharaonique projet qatari. Le français est en contrat avec Shell et Petrobras pour concevoir, et éventuellement construire, des usines flottantes de liquéfaction de gaz. Il faut imaginer, en haute mer, des bateaux de 500 mètres de longueur et de 75 mètres de largeur capables de produire 3,5 millions de tonnes GNL par an et de charger des méthaniers... Le gaz a la folie des grandeurs !

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