LE PRINTEMPS ARABE S'EST ARRÊTÉ DEVANT L'USINE
Par À CASABLANCA, PIERRE-OLIVIER ROUAUD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3241
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En pleine période de réformes après l'embrasement du monde arabe, les entreprises veulent croire que le royaume alaouite réussira sa transition dans le calme.
Les événements du monde arabe ? « Pour nos salariés, beaucoup ont moins de 30 ans, c'est un sujet de discussions passionnées lors des pauses ou sur les "chats". Mais dans notre activité cela n'a aucun impact. » Serraj Otmane est le patron de Dell au Maroc. Cet X-Télécom dirige 1950 employés à Casablanca, où Dell a planté un centre de services géant pour l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient. À 38 ans, il suit lui aussi avec passion le printemps des peuples. Comme bien des chefs d'entreprises, il veut croire que le Maroc peut se réformer en douceur, sans casser la machine économique tout en répondant aux attentes populaires. Délicate équation.
De fait, les manifestants du mouvement dit du « 20 février » rappellent chaque semaine à Rabat les aspirations en matière de démocratisation de la monarchie, d'éducation, de lutte contre la vie chère, la corruption ou le chômage. Sans compter les risques éveillés par l'attentat de Marrakech. Mais, chacun le souligne ici, les manifestations ont lieu le dimanche pour ne pas perturber l'économie... Et le discours du roi Mohammed VI, le 9 mars, qui lancé la révision constitutionnelle, ouvre une perspective. « Dans la région, le printemps arabe a été un choc pour les entreprises étrangères. Nous avons dû revoir notre évaluation du risque, mais le Maroc ressort toujours comme un pays plutôt stable », analyse un industriel français. « Bien sûr, note Serraj Otmane, tout cela n'est pas sans conséquences sur la perception des investisseurs étrangers ou des banques. Mais notre situation diffère de celle des autres pays. Les réformes sont lancées. Quant à la marche des affaires, regardez par exemple le développement de Casanearshore où Dell est implanté, il est conforme aux plans. » De fait, ce parc de 57 hectares créé en 2008 voué à l'outsourcing informatique (avantages fiscaux à la clé) est en pleine phase d'extension. La première tranche de 120 000 m2 de bureaux accueille déjà 11 000 salariés, employés par Atos, Ubisoft ou Capgemini. Il est l'un des symboles des ambitions du Maroc. Au nord du pays, Tanger en est un autre. C'est là que Renault a choisi d'implanter ce qui sera la plus grosse usine automobile en Afrique, avec 600 millions d'euros d'investissements. Là aussi, les projets suivent leur cours. L'usine, qui comprend une première ligne de 180 000 véhicules Logan, est achevée, tout comme le centre de formation ouvert fin avril. Les préséries devraient être lancées cet été, la production débuter à l'automne et l'exportation démarrer en février 2012. Le principe d'une deuxième ligne semble acquis et l'on reparle d'une troisième pour Nissan.
45 % de hausse de la production industrielle sur dix ans
Le 13 mai, Renault qui a choisi la plupart de ses rang 1 a réuni ses fournisseurs dans un congrès de 250 personnes. « Je n'ai pas senti de craintes et, au contraire, un intérêt sur les conditions d'implantation pour ceux n'ayant pas encore d'usines ici », assure Aref Hassani, directeur marketing de TMSA, la société publique de développement de Tanger. Parmi ces fournisseurs, on trouve Denso, Inergy, Visteon, Valeo ou GMD. Beaucoup se sont dotés d'usines, comme le français Snop qui investit 25 millions d'euros dans un site d'emboutissage à Tanger ou Saint-Gobain, qui va ouvrir une usine à Kenitra, près de Rabat. Le câblier japonais Yazaki, déjà présent à Tanger a, lui aussi, ouvert mi-2010 un site à Kenitra et son concurrent Sumitomo, qui emploie 15 000 personnes dans 6 usines, en évoque deux nouvelles.
Pour eux, l'État a déroulé le tapis rouge en matière fiscale ou foncière. Depuis cinq ans, on le sait, le Maroc s'est lancé dans une ambitieuse politique industrielle ciblant les investisseurs étrangers à renfort de zones franches, stratégie de « métiers mondiaux » et autres plans sectoriels, le tout résumé dans le « pacte pour l'émergence industrielle » promu par Ahmed Chami, le fougueux ministre de l'Industrie. « En dix ans, la production industrielle a déjà bondi de 45 % », rappelait Dominic Barton, PDG de McKinsey, lors des Assises de l'industrie à Casablanca le 5 mai. Rassemblant 1 500 hommes d'affaires et officiels en présence du roi, elles ont vu défiler le président de la Banque mondiale, une pléiade de ministres, et aussi ces industriels étrangers attirés par les coûts de la main-d'oeuvre ou la proximité de l'Europe. Guère inquiets, au moins en apparence. Guy Hachey, PDG de Bombardier Aerospace, y a fait sensation en disant étudier l'implantation d'une usine.
À Nouaceur, près de l'aéroport de Casablanca, qui sera bientôt doté d'une zone franche aéronautique, Safran est un de ces industriels qui ont franchi le pas. Sa filiale Aircelle y a créé en 2006 une usine qui fabrique des nacelles pour Airbus, Sukhoï ou Bombardier et réalise 80 millions d'euros de chiffre d'affaires. Benoît Laprade, patron du site, détaille : « l'activité progresse de 20 % par an et nous allons embaucher plus de 60 personnes pour atteindre 400 salariés. » Pour lui comme pour un de ses voisins, Le Piston français, une PME de mécanique aéronautique elle aussi en plein boom, l'écho des révolutions arabes s'est arrêté aux portes de l'usine. Et le souci reste de trouver du personnel qualifié. C'est précisément l'objet de l'Institut des métiers de l'aéronautique (IMA), un centre de formation en alternance qui vient d'ouvrir à deux pas, grâce à l'expertise de l'UIMM. L'IMA formera à terme jusqu'à 800 jeunes par an. Si cet institut est un vrai plus pour la filière aéronautique, à l'échelle du pays, c'est une goutte d'eau. Au Maroc, 15 millions de personnes ont moins de 25 ans. C'est bien là le défi.
PIB : 67 milliards d'euros Croissance : +3,2 % en 2010 ; +3,9 % en 2011 Population : 32 millions Âge médian : 25 ans Taux de chômage : 9,1 % Population sous le seuil de pauvreté : 15 % Dette publique / PIB : 58 %
MOHAMED HORANI, président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM)
Le Maroc peut-il se réformer sans heurt ? La Tunisie ou l'Égypte recommencent de zéro, c'est beaucoup de travail. Le Maroc lui accélère sa cadence de réformes. Nous avons assez d'atouts pour traverser cette étape particulière et la révision constitutionnelle lancée par le roi répond à la demande de la rue. Les attentes sociales sont fortes, cela vous effraye ? Chacun a une responsabilité historique, patronat compris. Il faut agir de façon responsable en veillant à notre compétitivité. Fin avril, nous avons signé des accords assez équilibrés avec le gouvernement et les syndicats, notamment sur le Smic (+15 %), car il y a une forte attente sur le niveau de vie. Au-delà, le Maroc change, on l'a vu, via ce dialogue social. Ainsi, les syndicats se sont engagés à sensibiliser les salariés sur la productivité et le recours à la négociation en cas de conflit. Une petite révolution ici. Quelles sont vos attentes à l'égard du gouvernement ? Nombreuses. Nous sommes très favorables aux investisseurs étrangers mais nous demandons un système de « compensation », c'est-à-dire le fait d'imposer aux attributaires de projets 30 % de contenu local. Autre point, nos entreprises doivent être plus impliquées dans le système éducatif. Rendez-vous compte, on a à la fois des diplômés chômeurs et des pénuries d'emplois. Il y a aussi le soutien aux PME, qui doit s'amplifier, ou la lutte contre l'économie informelle. Mais la priorité c'est la croissance. La CGEM a identifié 2,5 millions emplois à créer sur dix ans sachant qu'en 2010 le Maroc n'en a créé que 120 000. Il faudrait 6 % de croissance, nous en sommes à 4 %.

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