LE PIRÉE NE VEUT PAS SE BRADER
Par PAR OLIVIER COGNASSE, ENVOYÉ SPÉCIAL À ATHÈNES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3257ENQUêTE La Grèce était dans un premier temps favorable à la vente de ce fleuron de son économie nationale. L'État restera finalement majoritaire... au côté du chinois Cosco, seul candidat déclaré.
Dans le quartier Plaka d'Athènes, les terrasses et les boutiques ne désemplissent pas. En ce dernier jour de septembre, touristes et Athéniens s'y pressent. À proximité, la place Syntagma, devant le Parlement, est le théâtre quotidien de manifestations. Ce jour-là, les drapeaux rouges sont de sortie. Un millier de lycéens et d'étudiants protestent dans le calme contre les réformes engagées pour tenter de résorber la dette souveraine. « Impôts, taxes... le pouvoir d'achat a beaucoup baissé, constate le réceptionniste de l'hôtel Plaka. C'est un moment difficile à passer, mais je reste optimiste pour l'avenir. » Michel Bauza, le directeur d'Ubifrance Grèce, rappelle : « Le pays sort de quinze ans de croissance très forte, basée sur la consommation et l'endettement public. » Quelque 150 entreprises françaises sont présentes en Grèce. « Elles font le dos rond. Certaines ont dégraissé pour s'adapter, mais grâce à leur savoir-faire elles peuvent contribuer activement à la relance et aux réformes », assure Michel Bauza. À quelques kilomètres de là, Le Pirée, prolongement historique vers la mer de la capitale hellénique, abrite une population souvent miséreuse. La crise a aggravé une situation déjà précaire que le temps estival ne saurait tempérer. Le port, au premier rang européen pour son trafic de passagers, emploie 1 350 personnes. Il n'échappera pas à la déferlante de privatisations qui va s'abattre sur le pays et fera même partie de la première vague, prévue pour la fin de l'année.
Concession partielle
Le gouvernement a toutefois abandoné l'idée de vendre la totalité de ses parts (74,1 %). Il conservera 51 % du capital. L'artisan de cette retraite n'est autre que le président de l'autorité portuaire, Yiorgos Anomeritis. Son influence reste intacte. Député du Pasok - le parti socialiste grec - de 1993 à 2007, il a été quatre fois ministre, notamment aux Affaires maritimes. Depuis 2009, une partie du port a pourtant été concédée... au premier armateur chinois ! Cosco exploite le Piraeus container terminal, le principal terminal de conteneurs, dont il a obtenu la gestion pour trente-cinq ans. Son arrivée a été mal vécue. Sur certains murs, des « Chinese go home ! » ont fait leur apparition. Les stigmates des conflits de 2008 qui ont marqué son installation sur le terminal 2 sont encore visibles et ressemblent parfois à des slogans extrémistes : « Greek only ». Docker depuis vingt-quatre ans, Thanassis opère sur le terminal 1, propriété de l'autorité portuaire. Il ne veut sous aucun prétexte être salarié chez le voisin. « Là-bas, les conditions sont inhumaines, dénonce ce docker qui travaille 7 heures 30 par jour. Certains mois, leurs employés ne sont occupés que dix jours. Cosco fait appel à des sous-traitants et loue des heures de travail. » Alors qu'on lui rappelle que Cosco est le seul candidat déclaré pour le rachat partiel du port, il ne peut s'empêcher de préciser que la privatisation fait peur partout. Un avis que ne partage pas Nickolas Ventouris, associé à la Foundation for economic and industrial research : « Je suis certain que l'armateur chinois respecte les lois en vigueur. »
Refait à neuf, le terminal 1 dispose d'une capacité de traitement d'un million de conteneurs par an. Il y a peu de monde sur les quais. Les hommes sont dans les portiques et les cavaliers qui déplacent les conteneurs. Cette année, Costandinos Tangkas, le directeur du terminal, prévoit un trafic de 350 000 « boîtes » et même 500 000 l'an prochain. Il n'oublie pas de rappeler la bonne productivité de ses équipes, soit 30 mouvements par heure et par personne. Une ligne ferroviaire est en construction pour permettre la sortie des conteneurs vers le réseau ferré grec. Elle traverse les deux terminaux. À l'entrée du « chinois », c'est une file ininterrompue de camions sur plusieurs centaines de mètres. « Cette attente est inhabituelle. Elle est la conséquence des grèves de ces derniers jours », explique Tassos Vamvakidis, le directeur commercial du Piraeus container terminal. Trois fois plus grand que le terminal 1, il n'emploie que 700 personnes, dont six chinois. Cosco a entrepris de rénover des docks vétustes et a lancé les travaux de construction d'un troisième terminal. En 2015, il permettra au port de traiter 5,5 millions de conteneurs.
De bonnes relations
Le siège de l'armateur asiatique est un bâtiment flambant neuf. En montant les marches, on se sent téléporté vers l'empire du Milieu... Tassos Vamvakidis concède que son entreprise est intéressée par la privatisation, mais il s'en prend au gouvernement : « Il ne fait que du blabla. On ne sait rien du prix, de la date et des conditions. » Rien notamment sur le gigantesque projet logistique gréco-chinois envisagé à Thriassion, à l'ouest d'Athènes. L'appel d'offres n'a pour l'instant pas abouti, mais la compétition doit être relancée. Les relations entre la Grèce et la Chine sont pourtant au beau fixe : 320 bateaux destinés aux armateurs grecs sont en construction en Chine. Le financement est assuré par des banques chinoises. « Hormis les Chinois et les Qataris, rappelle Nickolas Ventouris, de la Foundation for economic and industrial research, il est difficile de trouver des entreprises prêtes à investir en Grèce. »
Vous avez été le premier président d'une entreprise nationalisée à vous élever contre une privatisation à 100 %. Pourquoi ? En juin, le gouvernement avait annoncé qu'il allait vendre 74,1 % du capital du port, soit l'ensemble de ses parts. Je suis intervenu pour le faire changer d'avis. En Europe, 96 % des ports sont contrôlés par les États ou les communes, malgré la dérégulation des transports en vigueur dans l'Union européenne. Pour les ports, Bruxelles a essayé à plusieurs reprises, mais le Parlement européen s'y est opposé. Les ports sont le coeur de l'État. Quel résultat avez-vous obtenu et qui est intéressé ? Le gouvernement a annoncé qu'il mettra en vente 23,1 % des actions de l'autorité du port du Pirée. L'État conservera 51 % du capital. Cosco est intéressé et l'a annoncé. Une société philippine serait aussi sur les rangs. La privatisation partielle est prévue pour la fin de l'année au plus tard. Quelle est l'importance stratégique du Pirée ? Le Pirée est le premier port en Europe au sortir du canal de Suez. C'est le hub idéal pour "arroser" l'Europe de l'Est et du Sud-Est. Aujourd'hui, avec le prix du pétrole, il est très coûteux pour les gros navires de livrer les ports russes et ukrainiens.
Passagers 20 millions par an Trafic 26 000 navires sortants et entrants Docks 22 km de longueur ; 1,15 million de conteneurs traités en 2010 Effectif 1 350 salariés
Principaux secteurs Les jeux, les infrastructures, l'énergie et les télécommunications. Toutes les entreprises ne sont pas privatisées à 100 %. Dans les télécommunications, 10 % du capital d'OTE, la compagnie nationale, ont été vendus à Deutsche Telekom pour 400 millions d'euros. La cession de la société de jeux et de paris sportifs Opap et l'extension de la licence d'exploitation de l'aéroport d'Athènes devraient suivre. Fin 2011 Les privatisations doivent rapporter 4 milliards d'euros à la fin de l'année. Elles concernent les ports du Pirée et de Thessalonique, les compagnies publiques de gaz (Depa, Defsa), Hellenic Defense Systems, Trainose... Fin 2012 Le total cumulé des privatisations devrait s'élever à 15 milliards d'euros à la fin 2012 - avec, entre autres, les aéroports et les ports régionaux, les autoroutes, Hellenic Petroleum - et à 50 milliards d'euros à la fin 2015.
Le cabinet de stratégie Roland Berger propose un plan B pour alléger les souffrances de la Grèce. Il aurait pour principale vertu de refroidir les ardeurs des spéculateurs.
Privatiser les entreprises publiques grecques ? Ce n'est pas la bonne solution pour réduire la dette, selon le cabinet de stratégie Roland Berger, « Ce n'est pas le moment de vendre. C'est tout de même notre argent qui quitte l'Europe et qui va dans les poches de spéculateurs », estime Charles-Édouard Bouée, membre du comité exécutif groupe du cabinet Roland Berger Strategy Consultants. Son cabinet a imaginé une autre solution, baptisée « Eureca » et inspirée de la Treuhandstalt, l'agence chargée de réaliser les privatisations dans l'ex-Allemagne de l'Est, mise en place avec l'aide de Roland Berger. La privatisation de l'essentiel des entreprises contrôlées par l'État grec est censée rapporter 50 milliards d'euros d'ici à 2015, soit une somme bien inférieure à la valeur de ces actifs. « Nous avons testé ce plan auprès d'économistes et du gouvernement allemand. Même s'il n'a pas reçu de réponse officielle, il est plutôt bien accueilli en Grèce et en Europe, sauf bien évidemment par les spéculateurs », précise le consultant. « Ce plan doit permettre de détruire 40 milliards d'euros de spéculation sur la dette. Les risques de contagion vers d'autres pays seront également écartés », poursuit Charles-Édouard Bouée. Eureca repose sur la création d'une société holding qui reprendrait les actifs de l'État grec estimés à 125 milliards d'euros. Elle serait ensuite cédée à une institution européenne financée par les États et chargée de piloter les privatisations avec une échéance repoussée à 2025. Elle injectera 20 milliards pour restructurer les actifs et augmenter leur valeur de 50 milliards. Avec les 125 milliards, la Grèce rachète ses obligations à la Banque centrale européenne et au Fonds européen de stabilité financière. Mécaniquement, son ratio dette/PIB tombe de 145 % à 88 %. « On passe sous le seuil psychologique des 100 % et on quitte la zone de turbulences », explique Charles-Édouard Bouée. L'étau se desserre sur la population hellénique. Mais il reste à l'État grec à bien collecter les impôts et les taxes...

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