Le pessimisme mesuré des SSII
Par PAR PATRICE DESMEDT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3136Anticipant une baisse de leur activité, les sociétés de services informatiques vont accentuer leur développement dans l'offshore et consolider leurs compétences. Objectif ? Maintenir les marges, coûte que coûte.
Je ne vois pas comment notre secteur pourrait être une île paradisiaque ensoleillée, entourée d'un océan de tempêtes. » Jean Mounet, le président du Syntec informatique, le syndicat qui regroupe les sociétés de services informatiques, de conseil en technologie et les éditeurs de logiciels, s'attend à une année morose. Pour autant, contrairement à d'autres secteurs d'activité, il n'y a pas péril en la demeure. « L'impact de la crise est, pour l'instant, relativement modéré », tempère-t-il. Il est vrai que, globalement, les SSII ont affiché des taux de croissance honorables en 2008. Pour l'année en cours, personne parmi les principaux grands acteurs français ne fait preuve d'alarmisme. Seul point noir, la baisse des marges.
Car, si les entreprises clientes ont toujours besoin d'investir dans leurs systèmes d'information, pour leur maintenance ou leur renouvellement, elles cherchent par tous les moyens à faire baisser le coût des prestations. « Tous les services achats sont déchaînés », admet Nicolas Mary, le directeur commercial d'Avanade France. « Dans le secteur de la finance aux Etats-Unis, la pression sur les prix est très forte. Les clients cherchent tous à négocier, voire à renégocier », ajoute Nicolas Dufourcq, le directeur général adjoint de Cap Gemini, en charge des finances du groupe.
LA PRESSION SUR LES PRIX ATTEINT DES SOMMETS
Dans ce contexte, « l'offshore » et le « nearshore », c'est-à-dire l'externalisation du travail dans des pays à bas coût de main-d'oeuvre comme l'Inde, les Philippines, le Maroc, la Tunisie mais aussi la Roumanie ou la Pologne, est présentée comme la principale, voire la seule, solution pour répondre à la pression (lire l'encadré page suivante). Les clients eux-mêmes sont de plus en plus nombreux à demander d'emblée cette formule, sésame d'une réduction de 20 % du coût global. Cap Gemini et Atos Origin ne se font pas prier. Les deux plus grandes sociétés de services françaises accentueront encore leur développement offshore.
Toutes deux s'attendent à une légère diminution de leur chiffre d'affaires. La première prévoit une réduction de sa marge opérationnelle sur le premier semestre de cette année, à environ 6,5 %. Quant à Atos Origin, elle pâtit déjà d'un taux de marge insuffisant (4,8 % en 2008), comparé à ses concurrents, selon son PDG, Thierry Breton, arrivé à la mi-novembre 2008. « Nous allons mettre en oeuvre des mesures pour faire progresser ce taux de marge », promet-il.
Le credo de l'offshore n'est pas partagé par tout le monde. Les petites et moyennes SSII mettent en avant leur réactivité et les coûts cachés de l'offshore en temps, en qualité et en complexité de management. « J'ai moi-même une équipe en Tunisie, reconnaît Patrick Benichou, le PDG d'Open Wide (près de 6 millions d'euros de chiffre d'affaires), une société spécialisée dans l'open source. Mais pour certains projets, je préfère travailler avec mes équipes de France. » Les petites structures sont plus de 20 000 à employer moins de 50 personnes. Elles travaillent pour des PME, généralement dépourvues de service informatique et en quête de proximité. « Le coût des petites sociétés de services est inférieur à celui des grands du secteur, précise Olivier Bouderand, le secrétaire général du Syndicat des sociétés de services et des conseils en informatique (3SCI), même s'il reste plus élevé que celui de l'offshore. Mais nous ne sommes pas sur les mêmes marchés. »
LES PME, DES CLIENTS STABLES
Ces structures qui aident leurs clients à maintenir et faire évoluer leur informatique bénéficient de contrats récurrents. Aucune entreprise ne peut se permettre de voir son système tomber en panne. La tendance est à la stabilité. « Je ne constate pas d'évolution notable dans les demandes de mes clients », remarque Daniel Rouquié, le PDG d'ASP64, une SSII spécialisée dans les services d'externalisation de l'informatique et de sauvegarde à distance. Cependant, même si l'externalisation est souvent citée comme moyen d'économiser sur les coûts de maintenance globale de l'informatique, pour l'instant, la crise n'a pas augmenté de manière significative son utilisation. « Il est difficile de faire changer les habitudes », admet Daniel Rouquié, d'ASP64.
Les SSII les plus exposées à l'automobile et à la finance vont devoir réagir plus vite. Les missions des informaticiens en régie (détachés chez le client) ont fondu comme neige au soleil. « Il y a des projets stoppés du jour au lendemain, particulièrement dans les banques », regrette Julien Jacquier, le gérant d'Infolor.
UNE GESTION À COURT TERME
Les services informatiques sont rompus aux coups durs, avec une activité cyclique. Le dernier trou d'air a duré trois ans, entre 2003 et 2006. La reprise n'a tenu qu'un peu plus de deux ans, un laps de temps insuffisant pour subir le contrecoup d'un surinvestissement de la part des entreprises. Optimiste, Franck Mazin, le PDG de Sodifrance, s'attend à une reprise en 2009 ou « peut-être début 2010 ». D'ici là, il faut gérer à court terme. Thierry Breton a décidé « que l'année ferait six mois ». En d'autres termes, les objectifs pour les nombreux salariés intéressés aux résultats sont à l'échéance du semestre. Chez Cap Gemini, les estimations s'arrêtent aussi à la fin juin.
Conséquence du ralentissement, le marché de l'emploi, encore très tendu à l'automne, s'est retourné rapidement. C'est - enfin - l'occasion de faire venir les compétences nécessaires. « En 2008, nous avons réalisé une croissance de 10 %. Elle aurait été supérieure si nous avions pu embaucher. Nous avons refusé des contrats, faute de ressources humaines », insiste Patrick Benichou, d'Open Wide. « Nous employons actuellement 3 700 personnes comme sous-traitants, souligne de son côté Thierry Breton. Nous allons réduire ce nombre de 1 000, et embaucher entre 600 et 700 ingénieurs en France cette année, afin de renforcer nos compétences en interne, plutôt que de faire appel au cas par cas à des compétences extérieures. »
Car des opportunités existent. Certaines sociétés de taille moyenne en profitent pour continuer des opérations de croissance externe. C'est le cas du groupe Acti (500 personnes et 48 millions d'euros de chiffre d'affaires), qui se félicite d'avoir pris pied en Belgique et élargi dans le même temps son champ d'intervention technique, en particulier dans le domaine du web 2.0, où les projets restent nombreux. C'est que, comme se plaisent à le rappeler la majorité de nos interlocuteurs, l'informatique n'est pas seulement indispensable au fonctionnement quotidien des entreprises, elle permet aussi, avec des projets bien ciblés, d'améliorer la compétitivité. Pour cette raison, les projets d'informatique décisionnelle, ou « business intelligence », sont actuellement florissants (lire l'encadré ci-contre), comme les solutions de fourniture de logiciels en mode hébergé, proposés en location, avec une mise en place beaucoup moins coûteuse.
L'EXTERNALISATION EST UNE TENDANCE INCONTOURNABLE
« Nous sommes en train de vivre une double rupture, souligne Thierry Breton. Nous basculons vers une nouvelle structure, avec plus de puissance de calcul et des communautés plus nombreuses, à l'extérieur de l'entreprise. Et nous arrivons bientôt aux limites de la loi de Moore, ce qui va obliger à multiplier les architectures parallèles. Cela va changer notre manière de gérer l'informatique de nos clients. » Le développement de l'externalisation va offrir des opportunités de croissance. La tendance est incontournable. De plus en plus, en effet, les entreprises vont se délester de leur informatique pour la confier à des spécialistes. L'hébergement des serveurs et leur administration est déjà monnaie courante, le logiciel est en train de suivre. Le cabinet d'études Forrester estime ainsi que l'industrie informatique va rentrer dans une phase de progression grâce à l'infogérance. .

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