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LE PATRONAT MONTE AU CRÉNEAU

Par PAR ANNE-SOPHIE BELLAICHE ET SOLÈNE DAVESNE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3259

La compétitivité sera sans doute l'un des sujets majeurs de la campagne présidentielle. Après le temps des rapports, vient celui des propositions. Les patrons ont avancé les leurs lors des Assises de l'industrie organisées la semaine dernièrepar L'Usine Nouvelle.

On a beau n'être qu'au début de la campagne pour l'élection présidentielle de 2012... le patronat n'entend pas se contenter de regarder passer le train des politiques. Ainsi, sur le thème de la compétitivité, il avance ses propositions. « Nous avons besoin d'une politique économique qui favorise les projets, a lancé Laurence Parisot, la présidente du Medef, le 19 octobre lors des deuxièmes Assises de l'industrie organisées par « L'Usine Nouvelle ». Nous avons besoin de compétitivité, de réformes structurelles et, pour cela, de faire accepter des arbitrages. »

Sans surprise, la première ambition des chefs d'entreprise est d'agir sur le coût du travail. Laurence Parisot a ainsi dévoilé les principes du dispositif pour alléger les coûts unitaires salariaux, qui sera présenté d'ici quelques semaines par le Medef. L'idée assez habile de l'organisation patronale, assistée par l'Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM), est de procéder en quatre étapes : une baisse des cotisations des employeurs, une hausse de la TVA, une baisse des cotisations des salariés, une hausse de la CSG. L'enjeu ? Ne plus faire peser sur le seul travail le coût de la protection sociale. Pierre Gattaz, le président du Groupe des fédérations industrielles (GFI), qui en a fait la mesure numéro 5 de son « Pacte pour l'industrie, l'emploi et la croissance » (lire ci-contre), qu'il a présenté le 25 octobre, se veut pourtant prudent : « Il faut travailler cette proposition en profondeur pour éviter que cette réforme soit enterrée. »

Baisse des cotisations, hausse de la TVA et de la CSG

L'argumentaire a été testé par Laurence Parisot lors des Assises de l'industrie : il s'agit de préserver l'emploi sans dégrader la protection sociale. La question fait son chemin aussi parmi les organisations syndicales. « Est-ce aux entreprises de payer la politique familiale ? Et toute la maladie ? Ce n'est pas un tabou. Ce sont des débats à mettre sur la table, mais ce ne sont pas les seuls », pense Patrick Pierron, secrétaire national de la CFDT chargé des politiques industrielles. La solution prônée par le Medef, qui vise aussi les cotisations payées par les salariés, augmente leur salaire net, ce qui théoriquement libère du pouvoir d'achat. C'est une des exigences des syndicats, qui veulent que les salariés partagent le bénéfice d'une baisse du coût du travail.

En ne se limitant pas à la TVA, qui donne de l'urticaire aux pourfendeurs de l'impôt indirect, mais en effectuant des transferts sur la CSG, le Medef cible un impôt à large assiette qui frappe les revenus du travail comme ceux du capital. « Un point de TVA, c'est 8 milliards d'euros. Un point de CSG, c'est 10 milliards. Nous voulons à tout prix éviter de nouvelles mesurettes », avertit Pierre Gattaz. Cette évolution risque de reposer la question de la légitimité des allégements Fillon sur les bas salaires. Pour l'instant, le patronat reste muet. En coulisses, on n'exclut pas un plan plus global qui les remettrait à plat si la baisse des cotisations patronales était forte. « C'est un scénario à l'étude », confie un industriel.

Le mix énergétique est l'autre sujet sur lequel le patronat est prêt à monter au créneau. Le candidat socialiste à la présidentielle, François Hollande, s'est engagé à ramener à 50 % la part du nucléaire d'ici à 2025. Ce changement devrait pousser à la hausse le prix de l'électricité, qui reste pour le moment le plus bas d'Europe. Pour les industriels, il s'agit donc de faire monter la pression, à la manière de Jean-François Dehecq, le vice-président de la Conférence nationale de l'industrie : « La compétitivité de la France, c'est aussi une énergie bon marché ». « La première chose à faire est de ne pas tuer nos atouts, comme le prix bas de l'électricité dont nous bénéficions », surenchérit Stéphane Richard, le PDG de France Télécom.

Autre grand facteur de compétitivité : l'innovation. Le crédit d'impôt recherche, qui a coûté 4 milliard d'euros, n'est plus guère remis en cause. Mais les industriels soulignent la difficulté de sortir des produits des laboratoires de R et D. Au-delà, ils entendent mettre l'accent aussi sur des process nouveaux. « L'innovation se fait autant dans les ateliers que dans les centres de recherche, assure Jean-François Dehecq. Ce n'est pas en développant des trucs pour dans dix ans que l'on crée des emplois maintenant. » Pour y parvenir, le GFI propose de créer un crédit d'impôt innovation finançant la mise en place de démarches lean ou l'optimisation des process de fabrication. Envisagée lors des états généraux de l'industrie, l'idée avait été abandonnée par Bercy qui la jugeait trop coûteuse. « Les Allemands prouvent que des produits de bonne qualité vendus à l'heure sont facturés plus chers », plaide Pierre Gattaz, qui prône aussi un grand plan de soutien à la qualité.

Voeux pieux ou réelle conviction, le patronat affiche une volonté de miser sur le dialogue social. Il a fait un pas dans ce sens en signant avec la CFDT, la CFE-CGC, et la CFDT en juin et après une longue délibération, une position commune qui affirme : « La compétitivité est l'affaire de tous. Il faut dépasser les clivages idéologiques et trouver un consensus sur lequel bâtir une politique économique de long terme. » Ce texte rappelle que la compétitivité des entreprises dépend de leur capacité à investir dans l'intelligence individuelle et collective pour penser des organisations du travail efficaces. Traduit par Jean-François Dehecq, cela donne : « Une baraque où les gars courent et ont le sourire, ça fait la différence. Moderniser le dialogue social, ce n'est pas faire de grandes réunions, c'est le vivre au jour le jour. » Comme le souligne Françoise Gri, présidente de Manpower France, cela passe aussi par un toilettage des instances représentatives : « Entre le CHSCT, le CCE, le comité de groupe... cela fait beaucoup avec des compétences qui ne sont pas toujours clairement définies. »

L'Europe est pour le patronat le dernier enjeu de compétitivité. « Il faut essayer d'avoir une meilleure réciprocité au niveau des marchés publics », a reconnu Éric Besson, le ministre de l'Industrie, de l'Énergie et de l'Économie numérique, dans son discours inaugural. Il reproche à l'Europe de s'être largement ouverte sans obtenir le même traitement en retour. Autre revendication : augmenter les contrôles aux frontières du marché intérieur. « Nous ne devons pas nous créer des conditions de non compétitivité en nous imposant des normes non appliquées par nos principaux concurrents », juge Yvon Jacob, l'ambassadeur de l'industrie, qui a remis cet été un rapport sur la réciprocité des relations commerciales de l'Europe avec ses grands partenaires. La très europhile patronne du Medef, qui concluait cette journée d'échange, ne conçoit le salut de l'industrie que dans une Europe encore plus intégrée. « Sans cela, nous n'arriverons à rien obtenir à l'OMC, car nous n'aurons pas le bon rapport de force. » Unis, nous sommes aussi forts que la Chine ou les États-Unis, assure-t-elle.

LE « PACTE POUR L'INDUSTRIE » DU GFI

Pierre Gattaz hésite à faire signer aux candidats à la présidentielle son « Pacte pour l'industrie, l'emploi et la croissance ». Certaines des 12 propositions du Groupement des fédérations industrielles (GFI) relèvent de grands principes, comme la volonté de « relancer une ambition industrielle » ou de mener une politique industrielle européenne. D'autres sont plus novatrices. Le GFI propose de basculer une partie du financement de la protection sociale vers la TVA et la CSG, provoquant « un choc de compétitivité pour l'emploi ». Côté fiscalité, il est favorable à une réduction du taux d'impôt sur les sociétés lorsque les résultats renforcent les fonds propres. Le GFI soutient aussi la mise en place d'un crédit d'impôt innovation pour les PME, celle d'un grand plan qualité, et la fusion des organismes de promotion de la qualité.

EXCLUSIF : LE BILAN COMPÉTITIVITÉ DE LA CONFÉRENCE NATIONALE DE L'INDUSTRIE

La lecture du prérapport de la Conférence nationale de l'industrie sur la compétitivité française démontre la difficulté de parvenir à un diagnostic partagé entre syndicats et patronat. C'est un compromis par nature imparfait, résume le préambule. En 49 pages, ce document que « L'Usine Nouvelle » s'est procuré constate la dégradation des parts de marché de l'industrie à l'export et le recul de ses emplois. Sur les causes, il souligne l'absence de consensus. Si le rattrapage des coûts salariaux par rapport à l'Allemagne est admis, les partenaires sociaux restent divisés sur l'importance à leur accorder et sur le poids des facteurs hors prix, comme la qualité. Le texte critique la comparaison systématique avec l'Allemagne, « que l'on a peut-être trop tendance à magnifier ». Un autre texte doit formuler des propositions d'ici à février 2012.

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