Le patronat, c'est moi !
Par AGNÈS LAURENT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3092En bataillant contre l'UIMM, Laurence Parisot veut asseoir le pouvoir du Medef sur le paysage social. Un pari risqué alors qu'elle n'a pas forcément les ressources pour remplacer la puissante métallurgie. En cas d'échec, tout le paritarisme en sortirait fragilisé.
Une présidente du Medef qui traite Denis Gautier-Sauvagnac (DGS) et Daniel Dewavrin, les anciens présidents de l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), de « sacrés menteurs » ! L'actuel dirigeant de l'UIMM, Frédéric Saint-Geours, qui dénonce les « agissements violents et hégémoniques » de Laurence Parisot. Pas de doute ! Entre l'avenue Bosquet - siège du Medef - et l'avenue de Wagram - fief de l'UIMM -, le temps des échanges diplomatiques, froids mais courtois, est terminé. Et la bataille - très médiatique, à l'image de Laurence Parisot - pour le contrôle du monde patronal, ouverte.
les mandats au coeur du bras de fer
Officiellement, la présidente du Medef, en exigeant que tous les mandats exercés au nom du Medef par l'UIMM lui soient remis, veut restaurer l'image des entreprises, écornée dans l'opinion publique par « l'affaire ». Mais, pour elle, l'enjeu est d'une toute autre ampleur. Depuis son élection à la tête du Medef en 2005, elle n'a jamais réussi à desserrer l'emprise historique de la métallurgie sur les négociations sociales. Forte de son réseau, de ses moyens et de ses experts, l'UIMM fait valoir depuis toujours ses vues au reste du patronat (lire ci-dessous). Certes, à la faveur des premières révélations en septembre sur le trésor de guerre de l'UIMM, Laurence Parisot avait imposé Cathy Kopp, la DRH d'Accor, une proche, comme chef de file des discussions sur la réforme du contrat de travail. Mais l'UIMM, via DGS, continuait d'exercer son influence dans les réunions préparatoires. Et le même scénario s'est reproduit sur la pénibilité ou la représentativité. Il y a un mois, Laurence Parisot avait aussi dû composer en acceptant la nomination de Dominique de Calan, le délégué général adjoint de l'UIMM, à la présidence de l'Agirc, la caisse de retraite complémentaire des cadres.
Cette fois, en centralisant des mandats aussi importants que la présidence de l'Unedic, des caisses de retraites complémentaires ou des organismes de la formation professionnelle, elle veut s'imposer. Jusqu'alors, le Medef n'exerçait qu'un contrôle lointain sur ces mandats qui restait l'apanage des fédérations professionnelles. « L'usage était que lorsqu'une personne quittait sa responsabilité, sa fédération proposait un remplaçant. La commission des mandats du Medef n'intervenait qu'à la marge », reconnaît Hugues-Arnaud Mayer, membre de cette commission et du conseil exécutif du Medef. Si elle gagne la bataille des mandats, Laurence Parisot aura le pouvoir sur tous les organismes paritaires et contrôlera un large volet de la vie sociale. Plus encore, elle aura alors légitimité à surveiller les financements que perçoivent les fédérations professionnelles au titre de cette gestion paritaire.
l'appui des fédérations des services
Mais a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Avec ses 45 000 entreprises adhérentes, ses 93 structures territoriales et sa contribution à hauteur de 7 % au budget du Medef, l'UIMM, même affaiblie par l'affaire DGS, pèse lourd. Dans sa croisade, Laurence Parisot bénéficie de l'appui des fédérations des services, notamment de la banque et des assurances. Elle a ainsi été soutenue publiquement par Claude Bébéar, le président d'honneur d'Axa, et par François-Henri Pinault, le PDG du groupe PPR.
Mais ces soutiens n'ont pas les ressources pour pallier un retrait de l'UIMM des instances paritaires. La banque et le bâtiment ont d'ores et déjà reconnu qu'ils n'étaient pas en mesure de présenter des candidats en nombre suffisant. Et aucune fédération n'a intérêt à ce que la CGPME, qui, par l'intermédiaire de Jean-François Veysset préside l'Unedic (et propose déjà ses services pour la négociation sur la formation professionnelle), occupe ces positions à titre définitif.
Pour réussir, Laurence Parisot doit élargir sa base. Notamment rassembler autour d'elle les fédérations industrielles non métallurgistes. L'Association nationale des industries alimentaires (Ania) et son président Jean-René Buisson se trouvent de son côté. En revanche, le reste de l'industrie (chimie, plasturgie...) hésite. Sur le fond de l'affaire DGS, ces fédérations pencheraient plutôt du côté de la présidente du Medef. « Nous partageons les valeurs de Laurence Parisot, le principe de comptes certifiés, avec un mode de financement et une utilisation des ressources clairs », souligne Jean Pelin, le directeur général de l'Union des industries chimiques. Beaucoup ne sont cependant pas prêtes à lui donner quitus dans sa croisade anti-UIMM.
Depuis l'élection de Laurence Parisot, les industriels ont le sentiment de n'avoir pas été assez écoutés et soutenus par le Medef, que ce soit sur les questions de fiscalité (taxe professionnelle notamment), de formation ou environnementales. Et ce n'est pas tout : « Pour la présidence de la commission innovation-recherche, elle a choisi Charles Beigbeder, le PDG de Poweo. Je n'ai rien contre lui, mais nous avions des candidats de bien meilleure qualité. Or, nous n'avons jamais eu de réponse à nos propositions », regrette le responsable d'une organisation industrielle. La dernière convention du Medef à Bruxelles début février n'a pas contribué à apaiser les frustrations. « Personne n'a parlé des problèmes de l'industrie, en dehors de Luca di Montezemolo, le président de la Confindustria italienne ! », ajoute un autre représentant de l'industrie.
Dans le combat qui oppose actuel- lement le Medef à l'UIMM, certains proches de Laurence Parisot ont compris la nécessité d'envoyer des signaux aux fédérations industrielles. « Il faut établir une cartographie des compétences. Certaines fédérations ont des expertises qui peuvent servir à tous. Je pense notamment aux sujets techniques liés à l'environnement », lance ainsi Hugues-Arnaud Mayer au Medef.
Vers la constitution d'un bloc uni face au medef
Une sollicitation qui arrive trop tard pour nombre d'organisations. Avec ses violentes attaques contre l'UIMM et son appel à la révolte de la base contre ses dirigeants, Laurence Parisot a, à son corps défendant, resserré les rangs de l'industrie. Qui réfléchit à la constitution d'un bloc uni face au Medef, intégrant l'UIMM et les syndicats professionnels de la métallurgie, telle que la Fédération des industries mécaniques (FIM). Des réflexions ont déjà eu lieu au sein du Groupe des fédérations industrielles (GFI) et son prochain conseil devrait être largement consacré à cette question. L'idée ? Mettre en commun des moyens pour défendre les intérêts de l'industrie. Par exemple, créer, enfin, cette « maison de l'industrie » souvent évoquée, jamais réalisée. Le financement pourrait venir d'une partie des 600 millions d'euros dont l'UIMM dispose avec sa caisse d'Entraide professionnelle de l'industrie métallurgique (Epim) à l'origine du scandale actuel. Dans ce contexte, certains adhérents imaginent déjà des fédérations puissantes qui négocieraient avec les partenaires sociaux ou les pouvoirs publics sur les sujets les intéressant directement, avec un Medef allégé chargé de défendre l'image des entreprises.
Pour l'instant, cette idée n'en est encore qu'au stade de l'ébauche. Les futurs partenaires de l'UIMM posent, en effet, leurs conditions. Arguant qu'ils pèsent aussi lourd que la métallurgie dans l'industrie, ils veulent être à l'origine de l'initiative. Et pouvoir propulser leurs hommes à la tête d'une « super fédération » industrielle. « L'UIMM a un énorme défaut : son arrogance. Si l'on veut réunir toute l'industrie, il faudra qu'elle se fasse très discrète. Si elle essaie de prendre la direction des opérations, c'est foutu ! », s'exclame un responsable d'un syndicat professionnel. Le nouveau président de la métallurgie, Frédéric Saint-Geours, a saisi l'enjeu. Lors de la convention qui réunira, le 19 mars, les responsables nationaux et régionaux de l'UIMM, l'un des thèmes sera l'organisation de synergies avec les fédérations industrielles. Jusqu'à maintenant, les tentatives de rapprochement sur le terrain ont souvent buté sur des querelles de personnes ou de pouvoir. Mais le séisme en cours pourrait accélérer le mouvement. D'autant qu'Yvon Jacob, candidat malheureux à la présidence du Medef en 2005, puis de l'UIMM en décembre dernier, arrivera au terme de son mandat à la tête de la Fédération de la mécanique en mai.
sans compromis, le paritarisme en danger
Pour contrer cette offensive de l'industrie, Laurence Parisot ne pourra guère jouer la carte des territoires. En annonçant qu'elle allait réunir les patrons du CAC 40 ou du SBF 120, elle a donné l'impression de jouer les grands groupes contre les PME, Paris contre la province. Et s'ils regrettent les pratiques de l'UIMM parisienne, les adhérents de base tiennent à leurs structures locales (lire le reportage en Bretagne p. 14). De toute façon, les Medef territoriaux n'ont pas les moyens de contrer la force de frappe et la qualité des services rendus par l'UIMM. « Celle-ci a une puissance financière considérable, les branches un peu moins. Quant au réseau territorial du Medef, il est misérable », constate François Ferdinand-Cochin, le PDG d'ADS et président du Medef Val-d'Oise. La situation est d'autant plus inconfortable que, dans de nombreux départements, les structures territoriales de l'UIMM et du Medef partagent les mêmes locaux et sont dirigées par les mêmes hommes.
Pour sortir de cette impasse où chacun montre ses muscles sans emporter l'avantage, Laurence Parisot et Frédéric Saint-Geours n'ont d'autre choix que de parvenir à un compromis. Vite. Car cette guerre fratricide pourrait faire une victime inattendue, le paritarisme où l'UIMM a jusque-là joué un rôle moteur. Et si Laurence Parisot, à force de se battre pour les mandats, redonnait la main à l'Etat ? La fusion de l'ANPE et de l'Unedic et la prochaine réforme de la formation professionnelle attestent de la volonté du gouvernement d'être de plus en plus présent dans les questions sociales. Demain, si les instances paritaires sont bloquées pour cause de rivalités patronales, l'Etat aura beau jeu de s'imposer comme arbitre. L'UIMM comme le Medef auront alors tout perdu. .

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