Le patron geek, héros d'un roman sur l'industrie numérique

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Aurélien Bellanger - Auteur de La Théorie de l'infformation
© C. Hélie - Gallimard

C’est la rentrée littéraire. Phénomène remarquable cette année : l’industrie est l’héroïne, dans certains cas l’anti-héroïne, de certains ouvrages qui ont retenu notre attention. Premier volet : la théorie de l’information d’Aurélien Bellanger, paru chez Gallimard.

Qui a dit que le roman français était condamné aux états d’âme et à l’auto fiction tendance mon nombril et moi ? Sûrement pas Aurélien Bellanger (photo ci-contre), dont le premier roman la théorie de l’information (Gallimard), a l’ambition de raconter la formidable épopée des télécoms, du Minitel au Web 2.0., un récit au cours duquel l’auteur cite page 146 votre hebdomadaire préféré : L’usine nouvelle.

Pour cela, il choisit de raconter la vie de Pascal Ertanger, un homme d’affaires, largement  inspiré par un célèbre tycoon de l’Internet français, le genre à devenir quatrième opérateur de téléphonie mobile et à énerver tout le monde. Au fil des révolutions numériques, Ertanger devient une sorte de super patron du monde, tendance Citizen Kane ou Howard Hughes plutôt que Jean-Marie Messier .

Car Ertanger n’est pas brillant : il a arrêté très tôt ses études (c’est un entrepreneur) et s’il accumule une  fortune, c’est un peu par hasard (le personnage ne semblant pas animé d’une passion débordante pour l’argent ou le pouvoir).

La sagesse populaire dit qu’on devient forgeron en forgeant : Ertanger est devenu millionnaire en codant en 0 et en 1. Un parcours qui passe par les pionniers du Minitel d’abord, avant d’inventer l’annuaire inversé et de créer un accès Internet à un prix révolutionnaire, le tout avec un associé à la frontière du milieu de la rue Saint Denis, ce qui ne semble pas créer le moindre problème à Ertanger, personnage à qui la morale semble la chose la plus étrangère.

Souvent, quand il parle d’entreprise, le roman français tombe dans la caricature ou l’idéologie sottement marxiste. Deux écueils qu’évite Aurélien Bellanger  qui décrypte et décrit précisément la croissance fabuleuse et la série d’innovations connues par le monde des télécoms depuis le milieu des années 70. Il souffrirait presque de l’excès inverse : beaucoup de détails, citation des notes et autres mémoires d’époque.

Un projet fou de réplication

Le livre est d’ailleurs construit en alternant les chapitres qui dépeignent la vie d’Ertanger et d’autres qui évoquent la montée des télécoms, dérégulation comprise… On y croise ainsi des personnalités bien réelles comme Michel Bon, Thierry Breton, Jean-Marie Messier et même Nicolas Sarkozy, encore président de la République dans un monologue où il conseille Ertanger le temps d’un voyage officiel en Espagne

Plus encore, "la théorie de l’information" se présente comme une tentative de synthèse de l’évolution quasi anthropologique de l’humanité, qui se joue depuis l’apparition du minitel. Le roman propose ainsi une lecture théorique des grandes dates de la construction de la théorie de l’information (d’où son titre) empruntant autant à la thermodynamique et à son fameux second principe d’entropie qu’aux travaux cybernétiques les plus pointus (et pas toujours très clairs).

Où il apparaît que le monde dans lequel nous vivons ne serait qu’information et donc à ce titre codable en 0 et en 1 et reproductible. C’est ce à quoi s’attèle Ertanger une fois sa fortune faite. Misanthrope, il s’isole et se lance dans un projet fou de réplication… dont on ne révèlera pas l’issue, qui est aussi la fin du roman, qui plus que jamais mérite aussi le nom de chute.

C’est d’ailleurs un des tours de force de ce roman : tout en étant très ancré dans le réel, il réussit à bifurquer doucement dans la science-fiction  et à faire du chef d’entreprise un personnage aux dimensions mythologiques, sans sombrer dans la bêtasse glorification de l’entrepreneur.

Une lecture à recommander aux lecteurs avertis, car l’ouvrage frôle les 500 pages et peut rebuter les lecteurs qui aiment les narrations plus classiques. Les autres se réjouiront de découvrir un premier roman ambitieux et maîtrisé de sorte qu’on lui pardonne ses rares défauts.

La théorie de l’information, par Aurélien Bellanger, chez Gallimard

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