"Le majordome est sous la table"
Le 30 juin 2010
Il n'y a que des soupçons sans preuve, mais des soupçons assez troublants pour compromettre l'avenir d'Éric Woerth, l'un des meilleurs joueurs de l'équipe Sarkozy.
Quelle triste comédie que celle qui se joue depuis ce 1er juillet, avec à l’affiche Madame Bettencourt et sa fille, un ami photographe insatiable, et en toile de fond le ministre et sa femme, le conseiller, et même le majordome de Madame, caché sous la table, via un dictaphone... Une comédie désolante, qui ternit sérieusement la réputation de « la femme la plus riche de France », à en croire les estimations régulières de nos confrères, et celle du « ministre le plus exposé de France ». Pour l’un comme pour l’autre, et malgré les différences de situation des personnages, tout cela est sordide, cruel... et lourd de conséquences.
Pour Liliane Bettencourt, d’abord. L’héritière d’Eugène Schueller (le fondateur de L’Oréal) risque de perdre, au cours du procès, deux valeurs qui lui sont chères : sa liberté et son honneur. C’est cruel, répétons-le. En effet, Madame Bettencourt et son défunt époux André Bettencourt (qui fut d’ailleurs ministre de l’Industrie de 1968 à 1969) auraient pu « réaliser» davantage leur fortune s’ils avaient cédé leurs titres L’Oréal, plutôt que d’assurer la stabilité du capital d’un fleuron industriel français. Par ailleurs, selon son gestionnaire de fortune, la femme la plus riche n’est pas vraiment la mère, mais plutôt la fille, nue-propriétaire des titres L’Oréal, sa mère n’en étant désormais que l’usufruitière. Et puis, Madame Bettencourt, à 87 ans, ne compte-t-elle pas parmi les plus importants contribuables du pays, à la différence de tous ces évadés fiscaux, entrepreneurs à la retraite, sportifs de haut niveau ou chanteurs fortunés ? Seulement voilà, il y a, semble-t-il, des comptes et des avoirs à l’étranger non déclarés et, même si rapporté aux 17 milliards de patrimoine de la famille c’est bien peu de chose, l’infraction n’est pas acceptable. Spécialement à un moment où la France, ulcérée par les scandales, est à cran.
Pour Éric Woerth, ensuite, l’affaire a un goût tout aussi amer. Le ministre du Travail a sur ses épaules l’une des réformes les plus délicates des dernières décennies. Peutêtre l’une des plus emblématiques depuis l’abolition de la peine de mort, il y a près de trente ans ! En cas de succès sur les retraites, il pouvait espérer faire son entrée dans les livres d’histoire politique et même, à plus court terme… dans les appartements de l’hôtel Matignon. Seulement voilà, des doutes pèsent sur l’ancien ministre du Budget et son épouse. L’épouse conseillait la riche héritière, quand le mari exerçait sa tutelle sur l’administration fiscale ; le ministre cumulait la charge du Budget avec celle de trésorier du parti majoritaire. Rien d’illégal à cela. Rien de nouveau non plus (le conflit d’intérêts a duré deux ans), à l’exception des conversations enregistrées… de façon illégale. À l’arrivée, il n’y a que des soupçons sans preuve, mais des soupçons assez troublants pour compromettre l’avenir de l’un des meilleurs joueurs de l’équipe Sarkozy. Voilà une pièce de boulevard dont la scène parisienne aurait pu se passer.
Laurent Guez, directeur de la rédaction

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