"Le maillon faible de la recherche, c'est le privé"
Par PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIE BARBAUX, LAURENT GUEZ ET THIBAUT DE JAEGHER - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3266ENQUêTE Laurent Wauquiez, le ministre de la Recherche, a reçu un panel de lecteurs de L'Usine Nouvelle. Cinq passionnés d'innovation issus du public et du privé.
L'USINE NOUVELLE : D'abord, merci d'avoir accepté cette rencontre avec nos lecteurs. Une question, avant de leur passer la parole : depuis votre nomination, vous affirmez vouloir « fluidifier » les relations entre les entreprises, notamment les PME, et la recherche. Comment comptez-vous faire ?
La réalité d'une PME, c'est que les patrons ne connaissent pas suffisamment le réseau de nos excellents chercheurs, et n'ont pas le temps de s'en rapprocher pour travailler avec eux. Il faut les y aider. J'ai donc pris une décision que je peux vous annoncer aujourd'hui : mon ministère va nommer des « ambassadeurs de l'innovation ». Ils démarcheront les PME partout en France pour identifier leur projet potentiel et les mettre en relation avec les bonnes personnes et notamment les laboratoires de recherche publics qui travaillent sur des thématiques communes, leur faire connaître le crédit impôt recherche, leur proposer des partenariats public-privé ou des conventions Cifre, qui facilitent l'embauche de jeunes doctorants. Nous nous sommes inspirés du modèle des « développeurs de l'apprentissage », créé en 2009 avec le réseau des chambres de métiers, lorsque j'étais secrétaire d'État chargé de l'Emploi. Ces ambassadeurs verront d'abord le jour dans trois régions, Rhône-Alpes, Auvergne et Nord-Pas-de-Calais, pour ensuite élargir le dispositif à toute la France.
OLIVIER DELABROY (Air liquide) : Vous pointez la responsabilité des entreprises privées en matière d'innovation. Une entreprise comme la mienne investit pourtant massivement en France. Outre les « ambassadeurs de l'innovation », quel mécanisme voulez-vous mettre en place ?
Je vais être volontairement provoquant. Depuis cinq ans, un gigantesque effort a été accompli par les laboratoires de recherche publics et par les universités. Ils se sont ouverts totalement à l'idée de travailler avec le privé. Aujourd'hui, le maillon faible, c'est le privé ! Même s'il est vrai que des entreprises comme PSA ou le secteur de la pharmacie ont investi. Si l'on regarde les chiffres, nous sommes à peu près au même niveau que l'Allemagne sur la recherche publique, mais très substantiellement en dessous sur la recherche privée. Il y a un problème. Toutes les structures sont en place. Je me suis battu pour que l'on ne touche pas un cheveu du crédit impôt recherche. Je me bats pour faire en sorte que l'on préserve les conventions Cifre. Mais si vous voulez que l'on préserve ces outils incitatifs sur la durée, j'attends la même mobilisation du côté du privé.
LAURENT MALIER (CEA-Leti) : Nous sommes tous favorables au crédit impôt recherche, aux instituts Carnot, ainsi qu'au statut de la jeune entreprise innovante (JEI). Mais il leur faut de la stabilité. Pouvez-vous vous engager à ce qu'ils ne soient pas remis en cause ?
Pour le crédit impôt recherche, notre engagement est à 100 %. Sur le statut de la jeune entreprise innovante, nous sommes quand même revenus sur les dispositions qui pouvaient le menacer. Globalement, nous l'avons préservé. Cela ne suffit pas. Il faut mettre de l'huile dans les rouages. C'est pourquoi j'ai lancé les « First Tuesday » (en français, « Contacts-Innovation »). Ils rassemblent, sur une journée, start-up, grandes entreprises, fonds d'investissement, responsables ou directeurs de laboratoires, chercheurs autour d'une thématique pour casser les a priori dans les deux sens. Le premier, sur la santé, a rassemblé 300 personnes. Le prochain, prévu le 17 janvier, sera dédié aux technologies numériques et robotiques. En mars, un nouveau First Tuesday sera consacré aux matériaux et à l'énergie renouvelables.
ÉRIC CARREEL (Withings) : La négociation d'une PME avec un laboratoire est trop longue. Ne pourrait-on pas mettre en place un contrat type, directement négocié et signé par le responsable du labo ?
C'est une excellente idée. Les délais sont dus au fait que ce sont souvent des unités mixtes. Lorsqu'il s'agit d'obtenir un accord de coopération, il y a beaucoup de monde autour de la table, et il faut effectivement simplifier la signature. Qu'une seule puisse emporter la décision de l'ensemble me paraît intéressant. Un contrat type serait aussi un moyen de résoudre les problèmes de partage de propriété intellectuelle, qui ne sont plus des sujets tabous. La vraie réussite d'un partenariat public-privé passe par la prise en compte, dès la constitution de l'équipe, des règles de valorisation.
LAURENT MALIER (CEA-Leti) : Au-delà des primes qu'ils pourraient toucher, peut-on encore évaluer les individus et les laboratoires sur les seuls critères académiques ?
Comme souvent en matière de recherche, il faut sans cesse s'interroger sur le bon équilibre. L'aune d'évaluation d'un chercheur ne peut pas être uniquement le nombre de partenariats industriels qu'il a déclinés. De la même manière, le nombre d'articles publiés ne vaut pas pour toutes les disciplines. Il ne faut pas s'enfermer dans un modèle unique d'évaluation. Il faut faire évoluer progressivement notre système pour prendre en compte la diversité des profils de chercheurs.
VALÉRIE ARCHAMBAULT (Altran) : Nous avons en France une désaffection pour les filières scientifiques. Comment revaloriser le métier d'ingénieur et comment lutter contre la paupérisation de cette profession ?
Il ne faut surtout pas parler de paupérisation des métiers d'ingénieurs. C'est plutôt l'inverse qui est en train de se passer. Les grilles de salaire des ingénieurs sont plutôt à la hausse. Si vous suivez une formation d'ingénieur, vous avez l'assurance de trouver un emploi dans les six mois. En revanche, je me suis battu pour qu'on ne raccompagne pas à la frontière des étudiants sur lesquels on avait investi, surtout dans des domaines où l'on manque de compétences.
L'USINE NOUVELLE : Vous vous êtes donc battu contre la circulaire Guéant... Mais elle existe toujours et les difficultés à embaucher ces ingénieurs d'origine étrangère demeurent.
Le problème, ce n'est pas la circulaire Guéant mais quelques difficultés d'application ! Sur les métiers d'ingénieurs, il n'y a aucune fermeture pour ceux qui veulent transformer un projet d'étude en projet de travail. Nous avons fait un appel conjoint avec le ministère de l'Intérieur pour remonter les dossiers qui posaient problème. En fait, la circulaire ne changeait rien à l'état du droit, mais la mesure restrictive en matière d'émigration a abouti à certains problèmes d'application. On corrige. Et s'il reste des entreprises qui ont des difficultés, les dossiers seront traités !
VALÉRIE ARCHAMBAULT (Altran) : Mais le problème se pose encore plus cruellement pour les jeunes docteurs étrangers...
Il y a des domaines où l'on a de jeunes docteurs qui sont déjà sur le marché et qui ont du mal à trouver un emploi. Mais lorsque des doctorants demandent un changement de statut et qu'ils sont vraiment sur des marchés d'emplois tendus, les dossiers seront examinés. L'objectif est que l'on règle les cas d'ici à la fin décembre. Je ne veux pas que s'installe cette idée que la France est fermée. Il n'y a d'ailleurs jamais eu autant d'étudiants étrangers en France. Pour revenir à votre question sur la filière scientifique et technique, je voudrais vous dire que l'important, c'est de montrer à quel point les débouchés sont importants. Nous avons publié cette année, pour la deuxième fois, une grande enquête sur les taux d'insertion professionnelle des universités. C'est encore expérimental, mais c'est une vraie révolution. Il faut donner le plus tôt possible le goût de l'entreprise et multiplier les stages et les passerelles avec les entreprises. D'autant que ces dernières peuvent maintenant jouer un rôle en investissant les universités, où elles peuvent siéger au conseil d'administration. Elles peuvent aussi investir dans les fondations. Je me bats pour convaincre les entreprises publiques à investir sur la formation, avec des cursus internationaux. Contrairement à l'idée reçue qu'il faut contester : les doctorants ont toute leur place dans l'entreprise. Ils sont très utiles car ils sont capables non seulement de raisonner comme des chercheurs, mais ils sont aussi les mieux placés pour tisser des partenariats avec les laboratoires publics.
ROMARIC SERVAJEAN-HILST (doctorant) : Quelle est la place de l'innovation de service et du design dans votre stratégie nationale de recherche et d'innovation ?
Vous soulevez un point sur lequel nous avons encore des progrès à faire. Et c'est d'ailleurs une des lacunes du crédit impôt recherche, qui reste un formidable outil. On a du mal à appréhender une recherche qui ne soit pas de « process », une innovation liée aux sciences humaines. Une de nos craintes, c'est d'ouvrir le tonneau des Danaïdes. En revanche, j'insiste beaucoup sur les partenariats croisant les disciplines. C'est un des leviers fondamentaux de l'innovation du XXIe siècle. Concernant le design, j'observe les modèles finlandais ou danois, qui ont beaucoup misé sur le design comme un concept globalisant, qui permet de mettre ensemble des approches très croisées sur de la conception industrielle, la réflexion sur les usages, les sciences humaines, la robotique. Cela trouve notamment des applications directes dans les services à la personne. Un First Tuesday sera d'ailleurs consacré uniquement à ces questions.
OLIVIER DELABROY (Air liquide) : En ce moment se négocie à Bruxelles le programme d'aide à la recherche et l'innovation pour 2014-2020 (le programme « Horizon 2020 »). Comment comptez-vous peser sur cette négociation ?
Je connais bien la mécanique européenne, ce fut ma responsabilité gouvernementale jusqu'en juin dernier. C'est simple : c'est de l'influence et de l'anticipation. Si vous arrivez six mois avant, vous avez perdu. Si vous anticipez trois ans avant, vous gagnez. L'Europe suppose un travail de lobbying sur la durée. Mais il ne faut pas vouloir tout. Au niveau européen, si vous embrassez trop, vous ne saisissez rien. Il faut identifier nos priorités d'influence. Pour moi, le premier des objectifs dans la négociation d'Horizon 2020, c'est d'obtenir que la politique de recherche soit d'abord une politique d'excellence. Je ne veux pas qu'elle vire à une politique d'aménagement du territoire, il y a d'autres outils pour cela. Je ne céderai pas un pouce de terrain sur ce sujet, en bonne intelligence avec une coalition européenne de pays, comme le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas. Le deuxième objectif, c'est de simplifier. Il faut élaguer dans les procédures. Diviser par trois les documents. Raccourcir les délais. Partir sur un principe de confiance, avec un contrôle a posteriori. Dernier objectif, les grandes infrastructures de recherche. La France se battra jusqu'au bout pour ne pas les sortir du financement européen. Pour conclure, je crois profondément à la recherche. Je crois profondément à l'industrie. Je crois surtout que l'avenir passe par des mariages entre la recherche et l'industrie.
VALÉRIE ARCHAMBAULT, directrice d'Altran Research Diplômée de l'École nationale supérieure de chimie, elle a travaillé chez Rhodia et chez Saint-Gobain, avant d'être nommée en 2009 directrice d'Altran Research. ÉRIC CARREEL, président de Withings Ingénieur de l'ESPCI, cet entrepreneur dans l'âme, aujourd'hui PDG de Withings, Sculpteo et Invoxia, est l'auteur d'une cinquantaine de brevets. Il fait partie de nos Ingénieurs de l'année 2011 [lire pages 32 à 43]. OLIVIER DELABROY, directeur R et D d'Air liquide Diplômé de Centrale Paris, ce Franco-Américain a fait l'essentiel de sa carrière comme chercheur chez Air liquide. En 2010, il a été chargé de la stratégie du groupe 2011-2015, avant de prendre la direction de la R et D. LAURENT MALIER, directeur du CEA-Leti Diplômé de l'École polytechnique, il a travaillé chez Alcatel, avant de prendre la tête, en 2006, du Laboratoire d'électronique et des technologies de l'information du CEA, à Grenoble, qui compte un millier de chercheurs. ROMARIC SERVAJEAN-HILST, doctorant Diplômé de l'Essec, il est actuellement doctorant au Centre de recherche en gestion (Polytechnique-CNRS). Réserviste de la Marine nationale, il a fondé deux associations liées au monde de la voile.

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