Le logiciel libre passe à l'ère industrielle
Par Aurélie Barbaux - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2996Portés par de gros contrats auprès des services publics, les acteurs du logiciel libre se structurent pour assurer la pérennité des développements communautaires.
Il est des signes qui ne trompent pas. Dans les allées du dernier salon Solutions Linux, qui s'est tenu à Paris du 31 janvier au 2 février, les visiteurs avaient, pour beaucoup, troqué leur tee-shirt pour un costume. Seules la bonne humeur et l'effervescence (9 500 visiteurs en trois jours) rappelaient qu'il ne s'agissait pas d'un classique salon informatique professionnel. « L'open source a basculé dans une phase industrielle en 2005 », ob-serve Alexandre Zapolsky, le P-DG de la société de service en logiciels libres (SS2L) Linagora.
Preuve en est, le contrat de 15 millions d'euros sur trois ans signé début 2006 entre le ministère de Finances et deux sociétés de services informatiques françaises, l'une traditionnelle, Capgemini, l'autre spécialisée dans le logiciel libre, Linagora, avec Bull en sous-traitance. Une première, tant en terme de valeur - c'est le plus gros contrat dans le libre jamais signé -, qu'en terme de périmètre. Le contrat porte, en effet, sur la maintenance et le support de quelque 170 applications « open source » utilisées par les services du ministère, avec obligation de résultat, assortie de pénalités de retard, pour la correction de pannes critiques. Une preuve de plus que l'adoption de logiciels libres ne se limite plus au système d'exploitation Linux. Il touche petit à petit toutes les couches applicatives (décisionnel, progiciel de gestion et même des applications métiers) des systèmes d'information des organisations publiques, mais aussi privées.
Ce contrat valide surtout définitivement un modèle économique basé sur la gratuité des logiciels et l'indépendance vis-à-vis des grands éditeurs, dont le succès ne se mesure pas au volume de nouvelles licences vendues, mais au nombre de téléchargements et de développeurs impliqués dans chaque communauté. Ces dernières sont soit totalement indépendantes, comme ce fut le cas pour Linux ou le serveur web Apache, soit pilotées par un éditeur « open source », comme le français Jboss et son serveur d'applications. Mais la logique reste la même. Les logiciels libres sont développés et améliorés par les utilisateurs eux-mêmes.
En rendant compatibles leurs applications avec le système d'exploitation Linux, les grands éditeurs de logiciels, comme Oracle, SAP ou Business Objects, ont eux-mêmes entériné le modèle. Charge aujourd'hui aux SS2L et aux nouveaux éditeurs d'assurer la pérennité du développement de nouvelles applications « open source ».
Pérennisation des investissements
Pour rassurer les clients, le monde du logiciel libre s'organise. En France, les SS2L se sont regroupées depuis septembre 2004 au sein d'une association, ASS2L, qui regroupe 50 membres. Un syndicat professionnel est même envisagé. On commence même à parler de tierce maintenance logiciel libre (TM2L). De leur côté, les distributeurs de solutions libres packagées pour l'entreprise participent à la structuration des développements en fédérant les communautés, comme l'américain RedHat via sa Fedora Fondation. Une réflexion est aussi menée pour faire évoluer la principale licence du « libre », GPL, qui fixe les droits d'utilisation des logiciels libres, pour prendre en compte la cohabitation des deux univers, libre et propriétaire, qui se côtoient de plus en plus.
Les éditeurs « open source » affinent aussi leurs offres en direction des entreprises. Les offres packagées de la suite bureautique OpenOffice ou de Linux pour le poste client se multiplient. Toutefois, « le but n'est pas de pousser les entreprises à faire migrer leurs applications, mais de proposer une alternative pérenne pour les nouveaux projets », précise Bertrand Matthelié, directeur marketing Europe de l'éditeur MySQL AB.
Impliquer les clients dans les développements
De son côté, la société Idealix, passé d'un modèle SS2L à celui d'éditeur open source, « privatise » l'implication de ses clients dans les développements. Elle a créé un « club des clients contributeurs » pour valoriser les développements de sa plate-forme de sécurité OpenTrust. Pour profiter des travaux déjà effectués et participer aux améliorations, des entreprises comme Michelin, Total ou le CEA déboursent 50 000 euros de droit d'entrée et une redevance annuelle. « Au-delà du facteur prix, nos clients sont contents de pouvoir utiliser une technologie européenne », explique Olivier Guilbert, le P-DG d'Idealix.
Privatiser le libre est toutefois un pari dangereux. Les entreprises qui cherchent à verrouiller le marché prennent le risque de voir la communauté se détourner d'eux au profit de structures plus conformes à la logique de développement communautaire. « Le modèle du libre est increvable. Microsoft a réussi à éliminer son concurrent Netscape, pas le code du navigateur », rappelle Tristan Nitot, président de l'association Modzilla Europe créée par des anciens de Netscape. Il fédère le développement du navigateur web Firefox, utilisé aujourd'hui sur près de 20 % des postes clients. La gendarmerie nationale devrait le déployer sur ses 70 000 postes. Rien n'empêche plus les entreprises de suivre.

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